De l'eau au moulin

Published on 22 octobre 2021 |

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[Agriculture 2040] 1. Quel avenir pour l’agriculture en France dans 20 ans ?

                                          

Pierre Guy, Michel Petit, anciens chercheurs INRAE, Anne Judas (revue Sesame)

Ce dossier [Agriculture 2040] est un travail collectif et le fruit de longues démarches : des agronomes, souvent anciens chercheurs de INRAE, tentent d’y partager un certain nombre de questions pour, si possible, concilier des points de vue différents. Car lorsqu’on aborde l’agriculture, son avenir, et donc notre alimentation, les enjeux sont complexes et les réactions souvent passionnées. Retour sur quelques points fondamentaux.

Les controverses autour de l’agriculture actuelle et de l’alimentation dans le débat public sont le fait d’enjeux cruciaux et très larges, donc complexes. Ils sont sociétaux et environnementaux (effet de serre, eau, biodiversité), sociaux (revenus des agriculteurs, emploi, pouvoir d’achat), sanitaires (malnutrition et sur-nutrition, santé des consommateurs), enfin ce sont des enjeux économiques et politiques nationaux et internationaux (indépendance et sécurité alimentaire, insertion des économies dans les marchés européens et mondiaux).

Des controverses, des enjeux

Beaucoup d’analyses convergentes permettent de cerner ces enjeux dans le monde scientifique. Dans sa prospective intitulée « Partageons la science et l’innovation pour un avenir durable », par exemple, INRAE, « un établissement de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement » a dessiné cinq orientations scientifiques à l’horizon 2030. Elles se déclinent comme suit : répondre aux enjeux environnementaux et gérer les risques associés ; accélérer les transitions agroécologique et alimentaire, en tenant compte des enjeux économiques et sociaux ; développer une bioéconomie basée sur une utilisation sobre et circulaire des ressources ; favoriser une approche globale de la santé ; enfin mobiliser la science des données et les technologies du numérique au service des transitions

Une planète, un avenir

Ce terme, « Pour un avenir durable », est-il discutable ? Cet objectif, certes bien général, est-il contestable ? Il ne l’est pas : l’avenir s’inscrit dans la durabilité, ou il n’est pas. Depuis vingt ans déjà, les 17 objectifs du développement durable définis par les Nations-Unies imposent un cadre international, comme d’autres accords, ceux de Paris, ceux de Kyoto, font l’agenda des politiques publiques. Citons encore l’approche One Health, une approche scientifique qui vient confirmer que les santé environnementale, animale, humaine, sont interconnectées et interdépendantes.

Mais sur ces enjeux, qui embarquent toute la société, et même la société mondiale, dans une sorte de conversation globalisée, le dialogue entre les associations de protection de la nature ou de consommateurs, le syndicalisme agricole, les médias, les acteurs économiques, est difficile.

Parmi ces difficultés, remarquons certains dénis de réalité, y compris chez des scientifiques. On a pu voir un membre de l’Académie se fourvoyer dans une controverse stérile pour contester la réalité du changement climatique.

Une agriculture, deux éthiques

Les débats relatifs à l’avenir de l’agriculture en France sont très controversés, souvent trop, les points de vue s’opposant souvent de façon radicale. Or un certain nombre de faits « têtus » doivent être pris en compte, et réduisent dès lors la portée de prises de position idéologiques.

Pourtant, ces prises de position reflètent les systèmes de valeurs de ceux qui les prennent, et deux points de vue contradictoires sous-tendent les controverses relatives à l’agriculture : d’une part l’éthique « productionniste », dans laquelle la valeur suprême est donnée à la nécessité de produire, d’autre part l’éthique « préservationniste » dans laquelle la priorité est donnée à la préservation de la nature (Thompson, 20171). Poussé à l’extrême aucun de ces  points de vue n’est recevable : qui peut croire que l’humanité peut survivre sans se préoccuper des ressources naturelles qu’elle utilise pour vivre ? Et qui peut croire qu’elle pourrait ignorer la nécessité de produire des aliments pour se nourrir ? Toute la difficulté – dans la conduite des exploitations mais aussi des politiques publiques – revient à trouver le compromis socialement acceptable entre ces nécessités, apparemment contradictoires2.

Un certain nombre de faits « têtus »

Le déclin de la biodiversité en France et sur notre planète, est aujourd’hui bien documenté par les naturalistes, les entomologistes, les ornithologues, herpétologues et les écologues : on lira dans ce dossier les constats de Vincent Albouy (ici) et de Vincent Bretagnolle (ici), avec la bibliographie afférente.

D’autre part, et non sans lien d’ailleurs avec ces préoccupations environnementales, des changements importants apparaissent dans les comportements alimentaires des Français, comme le montre Pascale Hébel (ici), et cela alors que l’alimentation a depuis toujours façonné l’agriculture et les paysages de notre pays (Jean-Pierre Dulphy et Pierre Guy, voir ici). L’agriculture, c’est donc une géographie, mais aussi une histoire en soi que Yves Guy retracera pour nous (ici) – et c’est aussi l’Histoire en train de se faire.

Citons certaines réalités économiques : selon toutes les prévisions la demande alimentaire mondiale devrait s’accroître sous l’effet de la croissance démographique, en particulier en Afrique. Dans le cadre très complexe des échanges internationaux et de la Politique Agricole Commune pour les pays de l’Union européenne, Michel Petit essaiera de tracer les perspectives d’une agriculture économiquement durable – laquelle, idéalement, permettrait aussi de maintenir ou de créer de l’emploi agricole, ce qui n’est pas toujours le cas (Cécile Detang-Dessendre).

Citons encore le changement climatique, et des accords politiques globaux non moins réels, comme les accords de Rio ou de Paris. Les demandes de la société civile les plus construites vont dans le même sens que ces accords en réclamant plus de durabilité, avec la Convention Citoyenne pour le Climat, par exemple : il faudra bien prêter attention à ces demandes – portées par France Nature Environnement dans notre dossier – et cela d’autant qu’elles rejoignent en bonne partie celles des mangeurs que Pascale Hébel a interrogés.

Dans la perspective des élections présidentielles et législatives, enfin, moments qui seront l’occasion de choix citoyens, il nous a donc paru utile de réfléchir aux possibles de l’avenir de l’agriculture en France, en apportant cet éclairage certes divers mais scientifique, serein, aussi réaliste qu’ambitieux en nous associant à Jean-François Molle de l’Académie d’Agriculture et à la revue Sesame INRAE.

Une agriculture partagée

Notre objectif commun, et partagé, est d’avoir en France une agriculture dynamique, durable, assurant la sécurité alimentaire du pays et retrouvant l’estime de la société civile. Pourquoi cet horizon 2040 ? Parce que penser l’avenir à un peu long terme est le moyen de prendre du recul à la fois sur les crises et les controverses, et d’envisager un chemin.

Cette agriculture durable, économiquement et écologiquement, doit savoir produire pour satisfaire en quantité et en qualité les besoins de la population, avec des prix conciliant rémunération du producteur et pouvoir d’achat du consommateur. Elle doit créer ou maintenir l’emploi agricole dans les différents territoires. Elle doit assurer la pérennité de notre indépendance alimentaire par le développement durable, s’adapter au changement climatique et en atténuer les effets. Elle doit contribuer à l’équilibre de notre balance commerciale en consolidant nos points forts. Elle doit permettre de maintenir la biodiversité, de capter du CO2, de respecter les écosystèmes. 

Il s’agit rappelons-le, d’assurer notre sécurité alimentaire, de contribuer à celle de l’Union européenne, et en partie à celle nos partenaires commerciaux, dont l’Afrique où la démographie fera exploser la demande alors qu’il lui faudra préserver ses ressources naturelles. Il faudra bien être présents dans l’économie mondiale, à notre juste mesure. 

Des contradictions

Dans les champs de l’agriculture, de l’alimentation, de l’environnement, il y a bien des contradictions difficiles à résoudre, voire des conflits entre différents acteurs. On le voit par exemple sur les marchés : il y a dans l’économie d’une part, une tendance spontanée au moins disant social et au moins disant écologique, d’autre part, des besoins et des demandes de régulation, comme le note Michel Petit dans sa contribution. De même, dans l’agriculture, comment concilier production agricole et sauvegarde de la biodiversité, alors que celle-ci n’entre pas dans les calculs économiques, ni au niveau de la ferme, ni au niveau du système agricole ? Il faut pourtant penser l’agriculture comme reposant sur la biodiversité, et cela est vital, comme l’explique Vincent Bretagnolle. Mais alors, s’il faut se passer des pesticides, quelle protection phytosanitaire est possible ?

Il existe, encore, des tensions entre la production et la demande, de produits bio par exemple, entre l’alimentation accessible et l’alimentation désirée (P. Hébel). Quelles politiques peuvent favoriser l’accès de tous à une alimentation saine et de qualité en même temps que rétribuer les pratiques vertueuses des agriculteurs ?

Face au réchauffement climatique, l’élevage des herbivores à l’herbe est-il à bannir, car il émet des gaz à effet de serre, ou est-il une chance pour un bon usage du territoire et une manière de stocker du carbone ? (J.-P. Dulphy, voir ici). Comment l’élevage, par exemple celui des volailles, peut-il évoluer, en termes de qualité, de bien-être animal ? (B. Sauveur, voir ici).

Il est certain que des contradictions resteront. Nous ne les résoudrons peut-être pas, mais le dossier reste ouvert à d’autres contributions. D’autres questions ne seront pas traitées, telle que la gestion de l’eau, qui dans un contexte de crise, devra à la fois garantir la ressource pour les usages alimentaires, les besoins des écosystèmes et ceux de l’agriculture, au niveau local comme au niveau global. Ou celle de la contribution décisive de notre alimentation aux émissions de gaz à effet de serre du pays (1,7t/GES/an/personne) alors que 30 à 35 % des produits consommés sont importés.

Prévoir l’avenir ?

Il serait certes trop ambitieux et bien difficile de vouloir prévoir l’avenir. Pour des travaux de prospective, nous ne pouvons que renvoyer sur des collègues plus compétents (AgriMonde 2050, INRAE 2030, EatLancet). Toutes ces prospectives semblent converger : les scénarios agricoles qui prolongent les tendances actuelles ne sont pas durables, ni en termes environnementaux ni en termes de sécurité alimentaire à l’échelle globale3.

Il s’agit donc de changer les choses à un horizon de 20 à 30 ans. Dans plusieurs domaines, par exemple les marchés mondiaux ou les politiques publiques (Yves Guy, Michel Petit), on verra poindre la notion de responsabilité : des questions éthiques sont en jeu.

De quelle recherche alors aurons-nous besoin dans un monde profondément modifié ? Selon Gilles Lemaire, il est impératif de modifier les sciences agronomiques pour qu’elles prennent en compte les systèmes et se rapprochent du développement agricole et de l’action.

D’autres questions se posent encore : des méthodes génétiques pourront-elles être développées ? Ou le biocontrôle, qui n’a pas encore trouvé sa place dans l’arsenal des solutions, parce que des efforts de recherche et d’application, ainsi qu’une reconception des systèmes de culture pour les accompagner sont nécessaires ?4

Deux remarques s’imposent alors quant au passé pas si lointain de la recherche et des agronomes.

Agriculture durable : le « futur » a 20 ans

En 2001, Michel Journet et Claude Béranger, directeurs de recherche à l’INRA, avaient étudié dans un programme appelé « Terre et Eau » les systèmes herbagers économes et autonomes en Bretagne – le système mis sur pied dans les années 1960 par André Pochon. Il en avaient démontré l’intérêt économique et écologique, tant au niveau de la ferme, pour le producteur, qu’au niveau du système agricole, économique et environnemental.

Depuis 2001, les fermes laitières ont plutôt tendance à disparaître, et les agriculteurs aussi. Dans ce cas au moins, il semblerait qu’il faille sortir l’agriculture de la tendance actuelle pour viser la durabilité, tant économique que écologique et sociale. Mais ce n’est pas la responsabilité de la recherche.

Informés, ce sont d’autres acteurs qui peuvent changer les choses. Pour Nicolas Bricas (socio-économiste Cirad et Chaire Unesco Alimentations du monde5) la société tout entière, les acteurs politiques et les politiques publiques peuvent créer un « écosystème » économique favorable au changement et permettre aux agriculteurs d’aller vers des pratiques plus durables sans prendre tous les risques et sans que tous les coûts de ce changement soient à leur charge.

Ce que veut une bonne part de la société – ce que montre Pascale Hébel dans sa contribution et que France Nature Environnement exprime – deviendrait alors accessible : pour le mangeur et pour le producteur. Ce serait une bonne politique publique, que de faire se rencontrer cette demande et cette offre.

Pour finir, en abordant toutes ces questions, dont certaines sont encore sans réponse, nous aurons voulu réconcilier agriculture et biodiversité, comme le veut Vincent Bretagnolle, mais aussi agriculture et société, comme le demandent les membres de France Nature Environnement, qui ont aussi contribué à ce dossier.

Que tous les contributeurs, et tous ceux qui ont soutenu cette réflexion collective, Jean-François Molle, Yves Geay, Michel Journet et Pierre Vigreux, et bien d’autres, comme Claudine Joly, en soient ici remerciés.

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Lire les contributions au dossier [Agriculture 2040]
– 1. Quel avenir pour l’agriculture en France dans 20 ans ?, par Pierre Guy, Michel Petit, anciens chercheurs INRAE, Anne Judas (revue Sesame)
– 2. La disparition des insectes. Témoignage d’un naturaliste (1969-2021), par Vincent Albouy, naturaliste, ancien président de l’Office Pour les Insectes et leur Environnement, auteur de plusieurs ouvrages sur les insectes.
– 3. La biodiversité, support de la production agricole, par Vincent Bretagnolle, directeur de recherche, Centre d’Etudes Biologiques de Chizé, UMR7372, CNRS.
– 4. Comment mangerons-nous en 2040 ? par Pascale Hébel, directrice du pôle consommation et entreprise au Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de vie (CRÉDOC).
– 5. Connaître le passé, envisager l’avenir, par Yves Guy, agronome.
– 6. Paysages, eau et biodiversité, par Pierre Guy, Jean-Pierre Dulphy, anciens chercheurs INRAE.
– 7. L’élevage des herbivores domestiques : pour un élevage économe et durable par nécessité, par Jean-Pierre Dulphy et Pierre Guy, anciens chercheurs INRAE.
– 8. Réflexions sur les filières avicoles, par Bernard Sauveur, ancien chercheur INRAE.


            

  1. Thompson P.B., 2017. The Spirit of the Soil. Agriculture and Environmental Ethics, seconde édition, Routledge
  2. Apparemment car c’est pourtant une idée assez ancienne : celle du bon « mesnage des champs » (O. de Serres, 1600), ou, comme on dirait aujourd’hui en français, d’un « management » des ressources qui saurait aussi les « ménager »
  3. Voir Agri Monde 2050 : « Changer le cours des tendances actuelles en faveur d’une utilisation durable des terres et de systèmes alimentaires sains sera l’un des principaux défis des prochaines décennies. Cela exigera une transformation systémique, des politiques publiques fortes et cohérentes à travers les secteurs et les échelles, et des actions cohérentes de la part d’un large éventail d’acteurs. »
  4. Fauvergue X., Rusch A., et al., 2020. Biocontrôle. Éléments pour une protection agroécologique des cultures, Quae, 376 p., https://www.quae.com/produit/1605/9782759230778/biocontrole
  5. Lors des 11emes Entretiens agronomiques du Pradel, le 5 octobre 2021, « Etre agronome dans un contexte de transitions », https://www.agreenium.fr/actualites/11e-edition-des-entretiens-agronomiques-olivier-de-serres-partir-du-24-septembre

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