De l'eau au moulin

Published on 25 novembre 2021 |

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[Agriculture 2040] 7. L’élevage des herbivores domestiques : pour un élevage économe et durable par nécessité

Jean-Pierre Dulphy et Pierre Guy, anciens chercheurs INRAE

L’élevage des herbivores peut être durable, d’un point de vue économique, social, environnemental. Comment atteindre cet objectif ? Jean-Pierre Dulphy et Pierre Guy rappellent que quelques pistes ont été testées.

La production d’herbivores (bovins, ovins, caprins, équins), surtout pour leur viande et leur lait, représente une part importante de l’activité agricole. Aujourd’hui cette production qui s’est largement intensifiée a de nombreuses conséquences négatives à la fois pour la santé humaine, la santé des animaux et l’environnement. Elle permet pourtant d’utiliser de vastes territoires en partie non cultivables ou difficiles à labourer comme les espaces en pentes, les régions sèches ou les zones humides.

L’élevage des herbivores aujourd’hui

Actuellement, ces productions trouvent difficilement leur équilibre. Elles sont peu durables économiquement et lancées dans une fuite en avant : la taille des exploitations et des troupeaux ne cesse d’augmenter, de même que le recours à la chimie et aux aliments importés.

Leur durabilité sociale est, elle aussi, un problème : de nombreux élevages disparaissent, des éleveurs « croulent » sous le travail dans un stress permanent. C’est encore un aspect de l’élevage à améliorer sérieusement.

Enfin, la durabilité environnementale paraît hors d’atteinte avec les pratiques intensives actuelles : elles favorisent la pollution de l’air, celle de l’eau, impactent les paysages, les sols, la biodiversité.

Des objectifs pour 2040

L’élevage des herbivores en 2040 doit être durable, dans tous les sens du terme et objectivement. Il doit l’être d’un point de vue économique – c’est une agriculture économe, avec un minimum d’intrants, qui doit être recherchée – mais aussi d’un point de vue social et environnemental.

C’est pourquoi, selon nous, l’élevage des herbivores doit être diversifié, reposer sur des agroécosystèmes complexes dans lesquels prairies, cultures, animaux, arbres et éléments naturels du paysage sont liés et considérés ensemble avec la volonté de protéger à la fois la santé humaine, la biodiversité et le climat. Les éleveurs doivent aussi vivre correctement de leur travail alors que la consommation de viande peut être diminuée.

Du côté de la diffusion des connaissances

Les constats évoqués ci-dessus sont de mieux en mieux connus et documentés, en particulier les impacts environnementaux1.

D’autre part, on ne manque pas de synthèses intégrant les aspects sociaux et environnementaux2, mais elles sont peu diffusées parmi les éleveurs et leurs appuis.

La diffusion de ces connaissances est donc primordiale partout : lycées agricoles, Ecoles et Chambres d’agriculture, médias spécialisés.

Parallèlement, Il est aussi nécessaire d’orienter davantage la recherche vers un appui véritable au  développement des pratiques agroécologiques, par exemple en mettant en place de plus en plus de groupes d’intérêt sur le modèle des Groupements d’intérêt économique et environnemental.3

Du côté des politiques publiques

Les aides PAC, et autres, devraient être basées avant tout sur des critères sociaux et environnementaux. Les aides proportionnelles aux surfaces devraient être bannies : il ne faut plus favoriser l’agrandissement des exploitations.

Il est nécessaire d’établir des bilans de durabilité (économique, social, environnemental) pour chaque exploitation, et de les faire réaliser par des organismes indépendants comme c’est le cas pour l’agriculture biologique.

Il faut, d’autre part, poursuivre le développement de l’agriculture biologique, en laissant une place notable à des labels non AB, mais en y intégrant d’autres dimensions que la qualité stricte des produits.

Les pouvoirs publics doivent veiller à ce que les éleveurs puissent vivre de leurs productions, donc avec des prix de vente rémunérateurs, en utilisant au maximum le levier de l’écoconditionnalité.

Le regard de la société sur l’élevage doit évoluer. En particulier, elle doit comprendre – et il faut donc lui expliquer – que vouloir une certaine « propreté » des paysages est incompatible avec la protection de la biodiversité et de la ressource en eau.  Le passage systématique des gyrobroyeurs, par exemple, pénalise de nombreuses espèces d’oiseaux !

Par ailleurs les calculs des efficacités énergétique et azotée de l’élevage – c’est-à-dire les quantités d’énergie et de protéines produites par rapport à celles utilisées pour produire – doivent tenir compte du fait que l’homme, lui, ne peut pas utiliser une bonne partie des composants des fourrages4 et que dans le tube digestif des herbivores s’opère la synthèse de protéines d’excellente qualité.

Des pratiques à mettre en œuvre

A partir des bilans de durabilité que nous avons proposés plus haut il est nécessaire de mettre en œuvre des pratiques qui soient plus respectueuses des éleveurs, des consommateurs et de l’environnement. Elles sont suffisamment connues. Ce sont les pratiques agroécologiques, avec ou sans label AB. Citons :

  • globalement, une baisse des intrants, par exemple maïs et aliments concentrés, pour une agriculture doublement économe (voir Journet et Béranger, 2002) avec une bonne efficacité économique pour les éleveurs.
  • le recours à un minimum de produits chimiques susceptibles de passer dans la viande ou le lait, ou de se retrouver dans l’environnement. Cela comprend la limitation des polluants des eaux (nitrates, phosphates) et de l’air (ammoniac, protoxyde d’azote, méthane),
  • un recours aux pesticides réduit (en actes, pas en paroles). De même pour les antibiotiques et les antiparasitaires. Les méthodes de biocontrôle doivent donc être développées en s’inspirant des conduites en agriculture biologique. Par ailleurs les pollinisateurs doivent être pris en compte et protégés. 
  • le respect des sols, en limitant les herbicides et les restitutions de lisier, en revenant aux prairies dans les pentes et zones humides, et à la place du maïs. Une voie possible est de développer les plantes légumineuses qui fixent l’azote et nécessitent peu d’azote industriel. L’utilisation maximale de l’herbe doit aussi permettre de labourer moins, ou pas du tout, et de n’avoir recours à pratiquement aucun pesticide. Revenir, quand cela est possible, à un système polyculture-élevage participerait largement à atteindre cet objectif.
  • une sélection des animaux adaptée à des pratiques moins intensives et plus respectueuses de l’environnement comme de leur bien-être et de leur santé, en recherchant une meilleure résistance aux maladies et, bien sûr, la sélection de plantes fourragères en phase avec le contexte actuel du réchauffement climatique.
  • une alimentation animale basée le plus possible sur l’herbe et les fourrages conservés et sur les aliments concentrés produits localement, ou à peu de distance. La teneur en azote des fourrages doit être augmentée par le recours aux légumineuses, en particulier pour réduire, puis arrêter les importations de graines riches en azote en renforçant le plan protéines végétales (voir : https://agriculture.gouv.fr/plan-proteines-vegetales). La production de viande ou de lait hors-sol est à bannir. Cela devrait entraîner une baisse de la production, conformément à la nécessité de réduire la consommation de viande, d’utiliser des terrains difficiles et de ne plus détruire de prairies.
  • la baisse des émissions de méthane, issu des fermentations ruminales, et de protoxyde d’azote, issu de la fertilisation azotée de synthèse. Et bien sûr, le stockage du carbone, sous prairies entre autres.
  • la prise en compte, le maintien et la remise en place de haies, arbres, bosquets, mares… car la biodiversité ne dépend pas seulement de la gestion des prairies et des terres cultivées, mais aussi de tous les éléments paysagers. Le développement de l’agroforesterie doit être encouragé (Dupraz, 2011). La remise en place de haies efficaces doit aussi être considérée du point de vue de la gestion de la ressource en eau (voir ici, l’article 6 de ce dossier). Les vastes étendues sans arbre et sans haies doivent être bannies. Elles participent d’ailleurs au développement d’espèces indésirables tels que les campagnols.
  • les circuits de vente courts doivent être développés,
  • la production d’énergie à la ferme doit rester limitée. La méthanisation donne lieu à des épandages de digestats parfois soupçonnés d’endommager les sols5. Elle doit être stoppée sauf, éventuellement, pour des installations de petite taille. Produire sur place un carburant agricole devrait être encouragé, ainsi que la mise en place de panneaux photovoltaïques sur les toits des bâtiments.

Pour conclure 

Finalement l’élevage des herbivores doit être désintensifié. Une agriculture économe et autonome (Journet, Béranger, Alard, 2002) est positive pour le revenu des agriculteurs, l’environnement, le climat, la santé humaine.

Insistons sur le fait qu’on ne part pas de rien : toutes les pratiques évoquées ont été testées. Il reste à les généraliser, ce qui semble bien difficile, malheureusement, étant donné la puissance du système agro-alimentaire actuel. Mais c’est hautement souhaitable.

Quelques références bibliographiques

Caplat J., 2014. Changeons d’agriculture, Actes Sud.

Dufumier M. 2010. Agroécologie et développement durable, 2010. Voir https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00521817

Dupraz C., Liagre F., 2011. Agroforesterie : des arbres et des cultures, Editions France Agricole.

Groupe scientifique de réflexion et d’information pour un développement durable (GREFFE), 2019. Biodiversité, Agriculture et Services écosystémiques. Un nouveau regard sur le développement durable [Amblard C., Diemer A., dirs.]. Editeur Oeconomia, 400 p. voir https://groupe-greffe.wixsite.com/groupe-greffe

Griffon M., 2017. Écologie intensive. La nature, un modèle pour l’agriculture et la société, préface de Erik Orsenna, Buchet Chastel

Journet M., Béranger C., Alard V., 2002. A la recherche d’une agriculture durable. Etude de systèmes herbagers économes en Bretagne, Quae, 346 p.

Le Foll S., 2014. Plan pour l’agroécologie, 2014. https://agriculture.gouv.fr/le-plan-daction-global-pour-lagro-ecologie

Peyraud J.L., Aubin J., Barbier M. et al, 2020. Réflexion prospective interdisciplinaire « Science pour les élevages de demain ». Rapport de synthèse, https://hal.inrae.fr/hal-02899978

Ramade F., 2014. Un monde sans famine ? Vers une agriculture durable, Dunod, coll. Universciences.


Lire les contributions au dossier [Agriculture 2040]
– 1. Quel avenir pour l’agriculture en France dans 20 ans ?, par Pierre Guy, Michel Petit, anciens chercheurs INRAE, Anne Judas (revue Sesame)
– 2. La disparition des insectes. Témoignage d’un naturaliste (1969-2021), par Vincent Albouy, naturaliste, ancien président de l’Office Pour les Insectes et leur Environnement, auteur de plusieurs ouvrages sur les insectes.
– 3. La biodiversité, support de la production agricole, par Vincent Bretagnolle, directeur de recherche, Centre d’Etudes Biologiques de Chizé, UMR7372, CNRS.
– 4. Comment mangerons-nous en 2040 ? par Pascale Hébel, directrice du pôle consommation et entreprise au Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de vie (CRÉDOC).
– 5. Connaître le passé, envisager l’avenir, par Yves Guy, agronome.
– 6. Paysages, eau et biodiversité, par Pierre Guy, Jean-Pierre Dulphy, anciens chercheurs INRAE.
– 7. L’élevage des herbivores domestiques : pour un élevage économe et durable par nécessité, par Jean-Pierre Dulphy et Pierre Guy, anciens chercheurs INRAE.
– 8. Réflexions sur les filières avicoles, par Bernard Sauveur, ancien chercheur INRAE.

  1. Voir par exemple les travaux de Chantal Gascuel et al., UMR SAS INRAE, ceux de Christian Bockstaller et al., du Laboratoire Agronomie et Environnement, INRAE Colmar, ceux de Vincent Brétagnolle, CNRS Chizé, qui a aussi participé à ce dossier, voir ici
  2. Voir les travaux de François Ramade, Michel Griffon, Jacques Caplat, et Claude Béranger et Michel Journet, cités en bibliographie.
  3. Voir : https://dicoagroecologie.fr/encyclopedie/groupement-dinteret-economique-et-environnemental/
  4. Les parois végétales des fourrages sont dégradées par des microorganismes dans le système digestif des herbivores et synthétisées en protéines et composants énergétiques utilisables par l’animal
  5. Le programme Méthabiosol (2020-2024) étudie l’impact à court et moyen terme des digestats de méthanisation sur la biologie des sols et permettra d’évaluer les pratiques d’épandage de ces digestats sur le terrain. Voir : https://www6.inrae.fr/metha-biosol/Projet-Metha-BioSol

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