À mots découverts

Published on 10 décembre 2020 |

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[Mer] La pêche entre deux eaux

Par Lucie Gillot 

Montpellier, décembre 2019. Devant une salle comble, le chef de l’État ouvre les Assises de l’économie de la mer, appelant la nation française à assumer la part maritime de son destin. Cette ambition, que concrétise la récente création du ministère de la Mer, doit nous permettre d’entrer dans une voie bleue de progrès qui allie croissance économique et préservation des océans. À cet égard, la pêche fait figure de modèle. Mais à l’heure où la demande alimentaire mondiale en produits de la mer s’intensifie et où les scientifiques alertent sur l’état des océans, le secteur pourra-t-il maintenir le cap ? 

Amis terriens, oubliez la perception trop romantique de la mer, cette vaste étendue vierge où le regard se perd. Oubliez aussi le cliché d’un espace ouvert que nulle frontière ne viendrait contrarier. Il y a longtemps que l’homme en a exploré toute la surface, que les nations en ont réglementé les usages. Pour nous débarrasser de nos continentales représentations, posons d’emblée cette distinction : « Contrairement à l’agriculture, la pêche est le dernier secteur alimentaire où l’homme vit directement de ce que l’écosystème naturel produit », explique Didier Gascuel, directeur du pôle halieutique, mer et littoral à l’Agrocampus Ouest1. La pêche n’est donc pas une activité comme une autre, car elle concerne une ressource sauvage. « Elle est un secteur d’avenir qui nous aide à penser notre rapport à la nature », insiste-t-il. Une caractéristique qui n’est pas que symbolique. 

Cela implique en effet une gestion fine des captures afin de préserver la ressource. Plus la pression de pêche2 sur le milieu est forte, plus le nombre de poissons prélevés sera important, plus ses stocks diminueront. Avec cette conséquence : si cette pression dépasse la capacité de reconstitution des stocks, l’abondance se réduit considérablement et, avec elle, les prises des pêcheurs. C’est ce que l’on appelle la surpêche. « Les premières victimes de la surexploitation sont les pêcheurs eux-mêmes », prévient-il. 

En la matière, le secteur revient de loin. Dans les eaux européennes, à l’aube des années 2000, 90 % des stocks halieutiques étaient surexploités. Imaginez un peu : chaque année, 40 % des poissons présents dans l’eau étaient prélevés. Aujourd’hui, pour la zone atlantique, ce pourcentage avoisine les 25 %. Aux yeux de tous, professionnels comme scientifiques, la situation s’est nettement améliorée, avec un relatif retour de l’abondance. « L’objectif serait d’atteindre 20 %, ce qui permettrait aux stocks de se reconstituer.» Pour autant, point de triomphalisme. « La situation s’est améliorée en Europe et dans un certain nombre de pays développés – États-Unis, Canada, Nouvelle-Zélande, Australie. Mais ce n’est pas vrai à l’échelle du monde. Cela continue de se détériorer en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud et dans le grand océan », prévient D. Gascuel. Idem en Méditerranée. Exception faite du thon et de l’espadon dont les prises sont minutieusement contrôlées, les autres espèces y restent surexploitées.

Didier Gascuel : « Il faut passer d’une approche monospécifique à une approche écosystémique. »

Pour D. Gascuel, on pose souvent comme antagonistes écologie et économie, alors que la vraie question est celle des intérêts à court ou à long terme. « À court terme, le pêcheur aura intérêt à pêcher un maximum de poissons. Mais ce faisant il épuise la ressource et compromet donc ses intérêts économiques sur le long terme. » À l’inverse, réduire ou optimiser les captures permet aux stocks de se régénérer, ce qui accroît dans la durée les possibilités de capture. « Sur le long terme, économie et écologie convergent. » 

Quotas : un cas d’espèces

Comment la filière européenne s’est-elle sortie de la nasse ? Pour y répondre, il faut de nouveau rappeler une caractéristique importante du secteur. La pêche fait l’objet, « à l’échelle européenne, d’une politique commune très intégrée, encore plus que l’agriculture », remarque Marc Ghiglia, délégué général de l’Union des armateurs à la pêche de France, une organisation professionnelle. « La plupart des choses se décident à ce niveau, des quotas de pêche à la dimension du filet, laissant une faible marge de manœuvre aux États membres. » Précisons que ceux-ci ont également « communautarisé » leurs eaux et, avec elles, les ressources halieutiques. D’où, par exemple, la présence de pavillons belges, néerlandais, danois ou français dans les eaux britanniques et, à l’inverse, de navires étrangers dans les eaux françaises. 

Pour réduire la pression, l’Union Européenne (UE) s’est appuyée, via sa Politique Commune de la Pêche (PCP), sur deux leviers : la diminution du nombre de bateaux et l’instauration de quotas de pêche, espèce par espèce. Dans ce dernier cas, les possibilités de pêche sont établies chaque année sur la base d’évaluations scientifiques 3 puis réparties entre États membres. Charge ensuite à chacun d’eux de les attribuer aux pêcheurs. En quittant le port, chaque bateau sait donc précisément ce qu’il peut prélever. 

Si la politique des quotas s’est révélée particulièrement efficace, elle n’est pas sans imperfections. Ainsi, M. Ghiglia distingue théorie… et pratique. Poursuivant sa comparaison avec l’agriculture, il remarque que « l’activité de pêche se développe dans un espace partagé » et non individualisé. S’y retrouvent des pavillons issus de plusieurs États membres et des navires travaillant avec des techniques de pêche différentes. « Il y a une compétition dans l’espace et entre pratiques qu’il n’est pas toujours simple de gérer. » 

Cette compétition n’est pas propre aux eaux européennes. L’espace maritime est découpé en différentes zones, au sein desquelles évoluent souvent plusieurs acteurs. Il faut donc sans cesse s’entendre sur le partage des ressources. Un exemple : en mer du Nord, deux entités négocient chaque année, après publication de l’état des stocks par les scientifiques, la répartition des captures pour les espèces phares de cette zone, l’UE et la Norvège. Avec le Brexit, s’y ajoutera bientôt le Royaume-Uni. Pour les espèces à plus large répartition comme le maquereau, d’autres États pêcheurs entrent en jeu : la Russie, les îles Féroé, le Groenland et l’Islande. Durée des (âpres) négociations : presque deux mois. 

« Le reproche d’un certain manque d’efficacité des systèmes de gestion est sans doute recevable, conclut M. Ghiglia. Reste qu’il n’est pas facile de s’entendre au niveau multilatéral entre États indépendants. Les espèces de poissons pêchées par les uns peuvent, en outre, être les proies des espèces pêchées par les autres. Il y a des arbitrages permanents. »

Cette forte interdépendance constitue d’ailleurs le deuxième écueil du système. Plutôt que d’établir des quotas espèce par espèce, certains scientifiques et ONG plaident pour une démarche plus systémique. « On sait très bien évaluer l’abondance de chaque population espèce par espèce, explique D. Gascuel. Par exemple, fixer le quota pour la morue de mer du Nord. Néanmoins, scientifiques et pêcheurs ont, depuis vingt ans, bien compris que toutes les espèces interagissent entre elles et qu’il faut s’intéresser non plus à chacune d’elles mais à l’écosystème dans son ensemble. Il faut passer d’une approche monospécifique à une approche écosystémique. » Frédéric Le Manach, directeur scientifique de l’ONG Bloom, enfonce le clou : « On continue de faire comme si on pêchait des populations de poissons indépendantes les unes des autres. Avec certaines méthodes de pêche, on capture des espèces qui n’ont pas d’intérêt commercial mais qui ont un intérêt intrinsèque pour le fonctionnement des écosystèmes. » Pour l’ONG, il faut tout autant interroger les taux de capture que l’impact environnemental des outils de pêche (voir « Tous dans le même bateau ? »). 

Mer porteuse ?

À l’heure de la croissance bleue4, la mer n’en fait pas moins figure d’avenir. Pour « les grands dossiers de diplomatie », le directeur du Club Demeter, Sébastien Abis, en dresse le portrait géopolitique5. Il y a d’abord cette réalité, souvent méconnue : le marché des produits de la mer est le plus mondialisé. « 35 % de la production de poisson se retrouve sur les marchés internationaux », précise ce chercheur à l’Iris. Côté assiette, « 20 % de l’apport en protéines animales provient de la pêche et de l’aquaculture ». Mieux, ces produits sont de plus en plus plébiscités. Ainsi, la consommation mondiale s’accroît à la faveur d’une hausse de la population et de la demande en ces produits. 

Ces tendances ne doivent pas faire oublier de fortes disparités à l’échelle du globe. La consommation varie fortement d’un pays à l’autre : cinquante kilos de poisson par an et par habitant au Japon, trente-cinq kilos en Chine, vingt-deux kilos en moyenne en UE et dix kilos pour le Brésil. Du côté des captures, les chiffres sont tout aussi disparates. En haut du panier, la Chine, avec dix-huit millions de tonnes (Mt), suivie de l’Indonésie (6,5 Mt). L’UE, quant à elle, totalise environ 5 Mt. Pour que le tableau soit complet, ajoutons que les chiffres de l’aquaculture suivent la même hiérarchie que précédemment, Chine et Indonésie restant très largement en tête. 

Pour S. Abis, la mer constitue un important « impensé stratégique. Souvent, les travaux sur la sécurité alimentaire sont focalisés sur la terre. Pourtant, à l’échelle de la planète, la part des produits de la mer est importante. » Bien sûr, il y a les aspects nutritionnels quantitatifs et qualitatifs. Mais, selon lui, les enjeux vont bien au-delà. L’espace maritime est un incontournable lieu de circulation des denrées alimentaires : « Deux tiers des échanges [alimentaires] dans le monde se réalisent aujourd’hui par voie maritime. » Garantir la sécurité des mers, c’est assurer celle de nos approvisionnements. En outre, avec l’accroissement de la population mondiale, l’accès aux eaux poissonneuses va devenir un enjeu important, et une possible source de tensions entre les pays. Les négociations entre l’UE et le Royaume-Uni en sont une cruelle illustration (voir ci dessous : « Brexit : l’UE tape la Manche »).

Question : « Alors que la FAO prévoit d’ici 2050 une augmentation de la demande alimentaire mondiale de 50 % et que la progression des terres cultivées ne devrait s’accroître que de 4 % », les produits de la pêche et de l’aquaculture sont-ils à même de prendre une part croissante dans l’alimentation mondiale ? Et à quelles conditions ?

Quid du changement climatique, bien plus palpable en mer que sur terre ? (photo Yann Kerveno)

L’élevage en lame de fond 

Côté mer, la question est, semble-t-il, tranchée. Nous sommes au maximum des captures possibles, répondent les acteurs interrogés. Les niveaux de capture dépendent essentiellement de la surface exploitée. Or, comme l’explique F. Le Manach : « On a déjà conquis toutes les frontières de l’océan. Il n’y a plus de marge de manœuvre. »Même constat pour M. Ghiglia : « Une grande partie de la surface est exploitée, donc la production ne va pas s’accroître. Elle risque même de décroître. » Si ça coince côté pêche, qu’en est-il pour l’aquaculture ? 

Pour Joël Aubin, ingénieur de recherche, spécialiste de l’analyse environnementale des systèmes de production animaux et aquaculture à Inrae, compte tenu de la stagnation des niveaux de capture depuis quinze ou vingt ans, « la progression ne peut se faire que par l’aquaculture. D’ailleurs, pour les poissons, la part d’aquaculture a dépassé celle de la pêche dans l’alimentation des habitants de la terre ». En 2018, selon les données de la FAO6, pêche de capture et production aquacole ont toutes deux atteint des niveaux records avec respectivement 96,4 Mt et 114,5Mt. 

Ce constat posé, notre scientifique nuance : nous avons, Européens, une représentation biaisée de l’aquaculture. Loin des saumons des bassins norvégiens, la grande majorité de l’activité aquacole se fait en Asie et en eau douce. L’espèce dominante ? La carpe. Remarquons au passage que les productions aquacoles sont comptabilisées dans les produits de la mer alors qu’elles sont principalement menées en eau douce. Saumon, bar, daurade ou truite, crevettes et coquillages, sans oublier les algues, l’aquaculture englobe élevages en eaux douce et salée, sur le continent ou en mer, avec ou sans apports alimentaires extérieurs. Dans cette équation, on peut s’en douter, l’impact environnemental va fortement varier d’un mode d’élevage et d’une espèce à l’autre. Ainsi, l’élevage de bar n’aura pas grand-chose à voir avec la production d’huîtres 7.

Un type d’élevage subit plus particulièrement les critiques : celui des grands carnassiers – saumon, truite ou bar. En cause, leur alimentation majoritairement composée de farines fabriquées à partir de poissons sauvages. « 15 à 20 % des captures mondiales [de poisson] vont être réduites en farine et en huile pour les besoins de l’élevage, principalement la pisciculture mais aussi l’élevage porcin ou aviaire », s’insurge F. Le Manach. Une aberration que dénonce également D. Gascuel : « Est-il bien logique d’aller en mer pêcher du poisson pour en faire de la farine et la donner à d’autres poissons ? Ce n’est pas qu’une question de durabilité, c’est également un terme d’équité. » Dans la ligne de mire du chercheur, un système mondialisé qui consiste à aller capturer au sud, notamment au large du Pérou ou de l’Afrique de l’Ouest, des petits poissons destinés à nourrir ceux des élevages du nord, au détriment de la sécurité alimentaire de ces pays. « On pêche actuellement au large de la Mauritanie 300 000 tonnes de sardinelles tous les ans que l’on transforme en farine de poisson alors que, auparavant, elles étaient consommées par les populations locales8» 

Pour D. Gascuel, si marge de manœuvre il y a, elle sera donc à chercher non pas dans l’accroissement des productions mais dans une plus juste répartition des ressources disponibles. « On sait de manière quasi certaine que l’océan au niveau mondial peut produire environ 100 millions de tonnes, limite à ne pas dépasser sous peine de réduire les captures », explique-t-il. Une fois déduites les prises transformées en farines, cela correspond en moyenne à « huit kilos de poissons par habitant et par an ». Or, « aujourd’hui en France, on consomme trente-cinq kilos de produits de la mer : dix kilos proviennent de l’aquaculture, le reste – vingt-cinq kilos – de la pêche ». 

Pour Bloom, il faut également optimiser l’usage de ces ressources : « Il est crucial de mieux valoriser le poisson pour en jeter le moins possible. » Entre le moment de la capture et l’arrivée dans les assiettes, il y a trop de pertes : 10 à 12 % des poissons sont rejetés à la mer au moment de la capture, car non valorisables ; 20 % sont transformés en farine. À cela s’ajoutent les pertes liées aux processus de transformation industrielle ou encore les invendus dans les grandes surfaces, dont le pourcentage n’est pas négligeable. In fine, pour l’ONG, entre le nombre de poissons capturés et ceux effectivement consommés, la différence est notable. 

J. Aubin, pour sa part, pointe surtout le type d’alimentation des élevages aquacoles, lequel représente jusqu’à 80 % de l’impact environnemental et révèle un impensé quant aux liens qu’entretiennent les deux filières pêche et aquaculture. Celles-ci évoluent de façon quasi hermétique alors qu’il conviendrait de mieux les articuler, notamment pour gérer plus efficacement les captures sauvages. « Il y a un vrai champ de réflexion sur la complémentarité entre ces deux activités… et encore de la marge pour faire dialoguer ces deux systèmes. »

Vents contraires

Restent enfin deux éléments qui risquent de peser fortement sur le devenir du secteur. Le premier est une évidence, il s’agit du changement climatique. En l’occurrence, celui-ci est bien plus palpable en mer que sur terre. « Des synthèses ont montré que les déplacements d’espèces en milieu marin étaient six fois plus rapides qu’en milieu terrestre, avec des réorganisations très importantes », explique D. Gascuel. Arrivée d’espèces tropicales comme le baliste dans nos eaux, migration vers le nord et les pôles des espèces traditionnellement pêchées en UE, comme la morue ou le maquereau : scientifiques et pêcheurs en ont d’ores et déjà constaté les effets. Outre les déplacements des animaux, les scientifiques craignent également un impact sur les niveaux d’abondance. « Globalement, il y a déjà une baisse de 2 ou 3 % de la productivité de l’océan. En outre, de nombreux modèles (climatique, écologique…) convergent pour dire que les potentiels de capture vont diminuer dans les décennies à venir, de manière très importante. »

Le second péril a trait au métier lui-même. Depuis quelque temps, les prétendants ne se bousculent guère. La raison n’est pas qu’économique, la filière ayant, jusqu’à l’épidémie de Covid-19 et le confinement, gardé la tête hors de l’eau. Nul doute que le métier est pénible et dangereux, mais les niveaux de rémunération restent corrects, autour de 3 000 €/mois pour un matelot. Pour autant, « on ne trouve plus de marins, révèle M. Ghiglia. Globalement, presque un tiers des équipages n’est pas français. Bien sûr, ils sont encore principalement communautaires – espagnols, portugais. On rencontre un vrai problème, qui risque d’être mortel, de recrutement. » Finalement, dans cette conciliation entre écologie et économie, c’est peut-être le social qui aura le dernier mot. 


Brexit : l’UE tape la Manche 

Mme Thatcher scandait : « I want my money back ». Les pêcheurs anglais, eux, ont martelé durant la campagne du Brexit : « Take back the control », sous-entendu : reprenez le contrôle de l’espace maritime. Pour saisir les profondeurs de ce leitmotiv, il faut en passer par un bref résumé du zonage marin et des usages qui en découlent. Dans le milieu des années 1970, sont créées les Zones Économiques Exclusives (ZEE), espace qui s’étend des côtes jusqu’à 200 milles marins (370 km), et au sein duquel l’État côtier exerce des droits souverains, notamment sur les ressources halieutiques qui s’y trouvent. Passé la limite des 200 milles, vous entrez dans les eaux internationales, ou haute mer, espace commun où tout le monde peut pêcher sous conditions. L’une et l’autre relèvent notamment de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 19829. « Si les ZEE n’occupent que 35 % de la surface totale des mers, elles abritent 90 % des ressources halieutiques mondiales. » (www.europarl.europa.eu). Dans les faits, les États côtiers passent souvent des accords avec des pays tiers, les autorisant à venir y pêcher une ou plusieurs espèce(s) donnée(s) moyennant dédommagement financier ou échange de possibilités de pêche. Mais revenons-en à nos voisins d’outre-Manche.
Ce que réclament les pêcheurs britanniques, c’est de reprendre la main sur leur ZEE actuellement « communautarisée » et de (re)devenir un État côtier souverain, avec tout ce que cela implique. Une situation pour le moins problématique pour l’UE, car les eaux britanniques sont particulièrement poissonneuses. « Les Européens à vingt-sept pêchent plus en volume et en temps d’activité dans les eaux britanniques que les Britanniques chez nous », prévient M. Ghiglia. Avec un Brexit sans accord, certains États membres se trouveront bien limités dans leur capacité de prélèvement. Mais les Britanniques ne sont pas en reste, car ils capturent bien plus de poissons qu’ils n’en consomment.
« Ce sont des exportateurs nets vers l’UE de poissons non transformés. » Pour faire plier Londres, Bruxelles a donc posé comme préambule à tout accord commercial un accord sur la pêche. À ce jour les négociations sont au point mort. « Si rien n’est conclu au 31 décembre, il n’y aura plus de droit d’accès ni de répartition des possibilités de pêche, prévient M. Ghiglia. Les Européens devront pêcher “chez eux”… et n’auront pas assez. » 


Tous dans le même bateau ?

Casier, ligne de traîne, chalutage profond, pêche électrique et peut-être demain une « pêche industrielle avec de l’eau ou de l’air sous pression… » Toutes les méthodes de pêche n’ont pas le même impact sur les écosystèmes marins. Dénoncer les plus délétères, c’est le cheval de bataille de l’ONG Bloom. Frédéric Le Manach déplore ainsi « le développement de méthodes de pêche beaucoup trop efficaces », à l’image de la pêche électrique, désormais interdite, ou encore, pour le thon, des dispositifs de concentration des poissons, en pleine expansion, « sortes de radeaux flottants qui attirent les poissons ». Avec, eux aussi pris dans les filets, des juvéniles10 , des tortues, des requins qui seront rejetés morts à la mer11. « Ce n’est plus de la chasse », lâche-t-il. 

« Il faut travailler sur les engins, confirme D. Gascuel. Aujourd’hui, l’engin dominant, c’est le chalut. » Gourmand en gasoil, il complique également la gestion espèce par espèce car il « ramasse » tout sur son passage. Pour autant, il prévient : « On ne va pas en sortir demain. C’est compliqué et il faudra du temps. Mais, dès maintenant, il faut l’améliorer et travailler à des alternatives. »

Compliqué car, loin d’être strictement environnementale, la question des méthodes de pêche se superpose souvent avec celle du modèle socioéconomique des flottes. D. Gascuel résume ainsi la problématique : « À quoi sert le secteur de la pêche dans un pays comme la France ? Si ça ne sert qu’à produire de la protéine animale, alors le modèle le plus efficace économiquement consiste à avoir un petit nombre de gros navires. C’est le modèle choisi par certains pays d’Europe du Nord. En France et dans l’Europe du Sud, la pêche sert à maintenir vivants les territoires côtiers. Sans pêche, c’est le désert économique. » 

Reste à s’entendre sur le modèle à privilégier. Techniquement, l’UE a classé les flottilles en trois types, selon la longueur du navire. Tout d’abord les small-scale coastal fleets, littéralement « les flottes côtières de petite échelle » dont la longueur n’excède pas douze mètres ; les large-scale fleets (taille entre douze et vingt-quatre mètres) et les distant-water fleets (au-delà des vingt-quatre mètres). Signalons que les premières constituent la majorité des bateaux européens (74 %), suivies des large-scale (25 %). En revanche, la plupart des captures (72 %) sont assurées par les large-scale fleets (Source : Economic Performance of the EU Fishing Fleet)

Alors que D. Gascuel et F. Le Manach penchent en faveur d’une petite pêche côtière aux méthodes plus douces et créatrices d’emploi, M. Ghiglia défend le rôle des bateaux hauturiers, certes moins nombreux, mais qui « assurent l’essentiel de la production. Si ces bateaux disparaissent, il n’y a pas plus d’économie, plus de criée, plus de ports. »Idem concernant l’impact économique des flottes de l’Europe du Nord, vitales pour les communautés côtières. Ceux que la question taraude pourront consulter le rapport édité par l’UE sur ce point : The EU Fishing Fleet: Trends and Economic Results. 

  1. Auteur de Pour une révolution dans la mer. De la surpêche à la résilience, Actes Sud 2019.
  2. Nombre de bateaux sur un espace donné. 
  3. Gestion des pêches dans l’Union européenne, Fiches thématiques, Parlement européen.
  4. « Stratégie de long terme visant à soutenir la croissance durable dans les secteurs marin et maritime ». Domaines ciblés : l’énergie, l’aquaculture, le tourisme, les ressources minérales marines et la biotechnologie. Source : ec.europa.eu
  5. Sébastien Abis, « La mer pour nourrir le monde : un enjeu de souveraineté alimentaire », dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 55, p. 48-52. 
  6. La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture, résumé, FAO, 2020.
  7. Lire « Portrait chinois de l’aquaculture »
    https://revue-sesame-inrae.fr/portrait-chinois-de-laquaculture
  8. Plusieurs flottilles contribuent à cette pêche : les pirogues artisanales issues du Sénégal ou de la Mauritanie, même les Chinois et les Russes qui arborent souvent le pavillon mauritanien. L’UE y contribue indirectement en achetant des farines de poisson. 
  9. Disponible ici : https://www.un.org/depts/los/convention_agreements/texts/unclos/unclos_f.pdf
  10. En cours de documentation. Données à paraître prochainement
  11. Pour M. Ghiglia, à l’exception des requins soyeux – dont les captures par des senneurs sont marginales par rapport à leur globalité – celles de tortues sont non significatives et celle de juvéniles inexistantes. 

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