De l'eau au moulin

Published on 15 février 2021 |

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Une agriculture durable, une alimentation saine : le plus court chemin (2/2)

S’inspirant de la pensée anti-utilitariste de Marcel Mauss, les « convivialistes » – des économistes, sociologues, anthropologues, philosophes, ingénieurs, etc.- réfléchissent à de nouvelles voies pour sortir des impasses du paradigme néo-libéral et agro-industriel. Divers sujets leur permettent d’envisager un avenir commun en cherchant des alternatives. Dans ce qui suit, la table est un lieu qui rassemble, l’alimentation et la façon de la produire étant un puissant levier de changement. Démonstration de ce qui serait la voie à suivre, selon eux.

Si l’on sait ce qu’il faudrait faire dans l’évolution des modes de production, dans l’amélioration de la qualité de l’alimentation pour le plus grand nombre, pour relocaliser tout ce qui peut l’être et développer des circuits courts autour de distributeurs acceptant de payer le juste prix aux producteurs, pour multiplier les mises en économie circulaire en recyclant les déchets alimentaires, on sait aussi que les forces conservatrices privilégiant la maximisation des profits freinent les mouvements émergents. Elles exercent une influence directe sur les circuits financiers, les institutions internationales, les règlementations, les systèmes d’aides publiques et sur les dispositifs de formation.

Il est légitime de s’opposer, de nous poser en adversaires tout en se reconnaissant comme les membres d’une même humanité devant trouver un processus pour continuer malgré nos différences à œuvrer pour le même bien commun. Ce qui, pour un élément aussi vital et naturel que l’alimentation, devrait être possible. 

Notre proposition en la matière se fonde sur trois processus à mettre en oeuvre : lancer un débat démocratique à la hauteur des enjeux ; changer de vision territoriale ; adopter quelques mesures « basculantes » susceptibles de contribuer à l’accélération du changement.

Débattre à la hauteur des enjeux 

La période est favorable à un débat enfin démocratique sur l’alimentation : travaux de recherche sur la démocratie et la justice alimentaires, cadre juridique et institutionnel favorable (comme les Projets Alimentaires Territoriaux en France, les food councils dans les pays anglo-saxons), implication de tous les échelons de proposition et de décision sur les évolutions alimentaires, réseautage des initiatives de la société civile (par exemple Urgenci pour les AMAP, Via Campesina pour l’agriculture) ou des collectivités (par exemple le pacte de Milan pour les villes). Pour l’heure, le débat démocratique est cantonné aux échelons territoriaux, par exemple dans diverses formes de conseils alimentaires liés à des Projets Alimentaires Territoriaux. Il est mené avec des succès divers, compte tenu notamment des manques criants de savoir-faire des collectivités pour l’organiser. Aux échelons plus vastes, il est fréquemment confisqué ou étouffé par les lobbies industriels ou les représentations institutionnelles corporatistes, comme les chambres d’agriculture.

La démocratie de rivalité (organisée autour de la loi du nombre) est insuffisante. Nous avons besoin d’une forme beaucoup plus implicative de démocratie, alors que celle d’aujourd’hui n’est même pas représentative : elle est délégative et peu délibérative.

Nous devons promouvoir le principe démocratique dans ce qu’il a de meilleur, équilibrer mieux délégation, délibération et décision. Ceci nécessite à la fois adaptations institutionnelles, formations civiques et à l’éthique du débat, responsabilisation des médias et des réseaux sociaux, etc. 

Il n’est pas dans notre propos de donner des recettes, mais d’indiquer des principes ; et aussi de pointer une appétence croissante, voire une exigence, où se retrouvent et la société civile et un nombre croissant de collectivités territoriales. Sur un sujet comme celui de l’alimentation, le débat démocratique n’a de sens que s’il porte aussi sur une lecture du monde, de nos rapports avec autrui, avec la nature, avec la terre nourricière.

Changer de vision territoriale

Le renouveau de l’aménagement des villes et des territoires est une des clés du changement à promouvoir. Et pour cela, il ne suffit pas de promouvoir davantage de nature en ville, un meilleur respect de la biodiversité, des écoquartiers, des pistes cyclables et de l’agriculture urbaine – périurbaine ou de faire la louange des villes petites et moyennes : ce sont les fondements même des concepts spatiaux de villes et de campagnes qu’il faut réinterroger du point de vue de leurs usages économiques et sociaux et des modes de vie qu’ils sous-tendent. 

De nombreux travaux de chercheurs expérimentés sur le terrain, notamment en Italie, montrent la voie autour de concepts liés, comme le territorialisme et le biorégionalisme 

Dans son ouvrage sur la biorégion urbaine, Alberto Magnaghi, considéré comme le fondateur de l’école territorialiste italienne (une école à la fois scientifique et politique, voir https://journals.openedition.org/traces/5465) , critique le développement économique conventionnel, perçu au travers de la seule croissance du PIB, et qui est « déterritorialisé », c’est-à-dire coupé de tout ce qui relie les habitants à leurs territoires. C’est un processus générateur de « nouvelles pauvretés » qui « tiennent globalement à la réduction de la valeur d’usage des biens existants sur le marché, en raison de leurs incidences négatives sur la santé ainsi que la qualité de vie et de l’environnement ». Ces pauvretés ne sont pas les pauvretés extrêmes de l’exclusion économique.

Il propose une « approche territorialiste pour un développement local auto-soutenable » (théorie), articulée à des « visions pour un scénario stratégique » (programmes). L’implication citoyenne – notamment des plus pauvres, qu’il redéfinit – en est la clé de voûte. La reprise en mains de leur espace de vie par les habitants en constitue le projet politique, plus proche d’une « multiplicité de styles de développements » que du paysage lisse et homogène de l’actuelle globalisation libérale. C’est une « globalisation par le bas » qui garantira « le respect des besoins des acteurs les plus faibles » (soutenabilité sociale).

Dans la même perspective, des chercheurs anglo-saxons, prolongeant les thèses d’Hannah Arendt, ont défini la biorégion comme un « lieu de vie » qu’il est possible de caractériser par des limites naturelles (plus que politiques), et qui possède un ensemble de caractéristiques géographiques, climatiques, hydrologiques et écologiques capables d’accueillir des communautés vivantes humaines et non humaines uniques.

Ils considèrent que l’existence humaine est structurée par sa relation avec le milieu, comme celui-ci l’est en retour par l’existence humaine. Et ce milieu est nécessairement empreint de notre subjectivité. La biorégion serait ainsi l’expression du milieu politique à partir des résistances et des ressources des territoires, de leurs potentialités et de leurs intensités de vie.

L’enquête « Manger au temps du coronavirus » (Terralim) a révélé l’importance de la proximité, sociale de voisinage, géographique d’approvisionnement, pour la réassurance du ravitaillement des mangeurs. Elle invite à compléter l’arsenal interprétatif mis en œuvre en France, où l’approche filière se confronte à l’approche territoriale, par des concepts sous-utilisés comme le paysage ou l’environnement alimentaire. Celui-ci inviterait les collectivités à considérer que l’adjoint à l’urbanisme a un rôle éminent à jouer dans l’évolution du système alimentaire local.

Quelques mesures basculantes

Sécurité sociale alimentaire

En France, on parle de plus en plus de « sécurité / couverture sociale alimentaire », mais pas de droit à l’alimentation. Pourtant, ce droit a une existence juridique : en 2014, il était explicitement inscrit dans 28 constitutions, et implicitement dans une quarantaine d’autres. Récemment, une organisation d’agronomes (ISF-Agrista), s’appuyant sur les travaux du sociologue et économiste Bernard Friot, propose comme de mettre sur pied une « sécurité sociale alimentaire » pour renforcer le droit à l’alimentation 1. Il s’agit, en résumé, de sanctuariser un budget pour l’alimentation de 150 euros par mois et par personne2 et de l’intégrer dans le régime général de sécurité sociale. Tout comme pour la sécurité sociale à son origine, ce budget devra être établi par des cotisations garantes du fonctionnement démocratique de caisses locales de conventionnement. Chacune de ces caisses, gérées par les cotisants, aurait pour mission d’établir et de faire respecter les règles de production, de transformation et de mise sur le marché de la nourriture choisie par les cotisants. Il est même envisagé que la PAC contribue à l’équilibre de ces caisses. Des travaux ont en cours pour tenter de préciser le fonctionnement d’un tel système. D’autres travaux ou propositions politiques, comme celle du député Guillaume Garot sur une « couverture alimentaire universelle » sont en train de dépasser le statut de vœux pieux.

Réforme du foncier agricole

Les postulants agriculteurs, encore plus quand ils sont d’origine extra-agricole, ne trouvent pas d’espace pour cultiver. Ce sont des « paysans sans-terre », comme on le dirait au Brésil. Ce profil est pourtant un acteur majeur dans le renouvellement de l’agriculture et des réseaux alimentaires, numériquement et qualitativement. Or le foncier est trop souvent considéré dans l’économie actuelle comme une réserve pour l’extension urbaine, privilégiant les besoins de terrains à bâtir. La maîtrise du foncier périurbain est la condition nécessaire d’une sauvegarde des sols agricoles et, plus fondamentalement, d’une reconnexion à la terre et à la vie. D’une part la pertinence des outils nationaux de régulation comme les SAFER s’érode, car ils sont contournés par de nouveaux montages sociétaires agricoles, et d’autre part les projets locaux portés par la société civile (Groupements Fonciers Agricoles par exemple) et les collectivités (Mouans-Sartoux, Moëlan-sur-Mer, Grande-Synthe, Biovallée, département d’Ille-et-Vilaine, etc.) se multiplient. C’est ainsi que la notion de « foncier alimentaire de proximité » a été développée et mise en pratique sur divers territoires par des exploitants et par des associations comme Terre de Liens pour lutter contre les inadaptations réglementaires actuelles. Nous convivialistes, proposons que ce foncier agricole soit préempté et protégé par la puissance publique en tant que commun, une réforme donnant à des SAFER reconfigurées, à des collectivités publiques et à des associations un pouvoir d’agir repensé.

Pour l’heure, tous les projets législatifs amorcés dans ce sens, comme le projet de loi foncière annoncé en 2020, ont été rejetés. L’expérience montre que la maîtrise, pour ne pas dire la confiscation, de l’information sur le foncier agricole par les promoteurs du modèles techno-productiviste, est un frein central dans la transition agroécologique. La réduction du débat à la consommation d’espace agricole par les villes masque la violence des tensions à ce sujet au sein du monde agricole et l’importance d’un aménagement du territoire prenant en compte l’ensemble des enjeux environnementaux.

Il existe encore bien d’autres mesures qui pourraient être qualifiées de « basculantes », et notamment celles qui visent à sécuriser le revenu paysan, comme le revenu de transition écologique pour les territoires résilients. 

Changer de civilisation en mangeant autrement

Manger autrement, c’est d’abord le plaisir de cultiver ou d’acheter de bons produits, de cuisiner et de partager un repas convivial, mais c’est aussi échanger pour que chaque culture puisse apporter ce qu’elle sait et s’améliore en matière d’alimentation saine et diversifiée.

Si des convivialistes ont tenu à s’exprimer sur les nécessaires mutations du système agroalimentaire, c’est parce qu’ils considèrent que l’on touche par là des éléments essentiels et assez fondamentaux :

Le principe de commune humanité appliquée à une activité qui requiert la prise en compte de la diversité des situations, des histoires, des cultures, des convictions, confrontée à des propositions globalisantes et uniformisantes.

Le principe de commune naturalité appliqué à une activité économique fondée en partie sur des cycles et équilibres naturels, d’où l’importance de la recouvrance de nos liens avec la Terre doit changer notre regard sur l’agriculture, à l’heure où artificialisation des processus de production alimentaires est défendue par certains.

Le principe de commune socialité appliquée à un secteur qui requiert de faire société et communauté pour valoriser les initiatives et maintenir la cohésion sociale face aux dérives individualistes et corporatistes et aux dominations des puissances politiques et économiques (un petit nombre de firmes sont de plus en plus dominantes, par exemple trois dans les semences, quatre pour les marchés internationaux). 

Une légitime individuation à sublimer dans la recherche d’une commune humanité, socialité et naturalité.

[voir ici le second manifeste convivialiste]

Notre combat est un combat contre la démesure de l’extension infinie du marché, jusqu’à la marchandisation de l’humain, et contre l’abaissement de l’intelligence collective. Opposer artificiellement la croissance économique à la décroissance écologique ou qualifier les écologistes d’idéologues intégristes loin des réalités, témoigne d’une ignorance profonde de ces mêmes réalités.

Dans leur ouvrage sur l’alimentation des villes, Gilles Fumey et Thierry Paquot3, se référant à la « grammaire des civilisations » de Braudel montrent bien à quel point les évolutions agricoles ont, dans l’histoire de l’humanité, non seulement façonné les territoires et les concepts spatiaux, mais ont été des facteurs clés pour façonner la société tout entière. 

Notre « pluriversalisme », qui est à la fois la reconnaissance de la pluralité de nos identités et du commun des Terriens, de la famille humaine, comprend des éléments fondamentaux parmi lesquels les droits humains, et en particulier celui de s’alimenter. Il prend en compte l’ambivalence de la condition humaine qui se déploie à l’échelle planétaire, puisque le devenir de l’humanité est en jeu, mais aussi dans l’intime de nos vies. Les transformations personnelles et les transformations sociales et structurelles, doivent être pensées de façon complémentaire et non contradictoire. C’est vrai à l’échelle du monde, d’un continent, d’une nation, d’une localité….

Et il n’y a pas pour cela de plus beau terrain d’expérimentation et d’invention que la manière de se nourrir, de nourrir les humains et de partager nos repas. 

Gilles Fumey. Libération 20/07/2020

  1. Voir l’article dans Sesame
  2. Rappelons que le budget alimentaire par Français est de l’ordre de 3 300 euros par an, ce qui représente environ 15% du budget total. Cette proportion croît fortement dans les ménages à bas revenus, où elle atteint 25% alors que les dépenses obligées atteignent les 2/3 des ressources. Dans les ménages les plus pauvres, l’alimentation « mange » donc la majeure partie des ressources librement affectables. Source : INSEE, Budget des familles 2017.
  3. G. Fumey et T. Paquot. Villes voraces et villes frugales, CNRS Editions, 2020.

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