De l'eau au moulin

Published on 21 mai 2021 |

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Pesticides : réduire ou interdire, et comment ?

Par Yves Guy1, Pierre Guy, 2, Anne Judas, 3

Notre premier article « Pourquoi l’usage de produits phytosanitaires augmente-t-il en France ?  » a ouvert un débat avec de nombreux lecteurs, plusieurs collègues, chercheurs ou anciens chercheurs Inrae, notamment sur des pistes de sortie des pesticides. Nouveaux éléments de réponse.

Il n’apparaît pas pour nous de réponse simple ni même principale à cette question. Un écheveau serré de nœuds, de blocages, freine la généralisation de pratiques à faible usage de phytosanitaires pourtant connues et mises en œuvre par des milliers d’agriculteurs. Mais, et c’est peut-être plus grave, nous n’avons pas su, lors des dernières décennies tout au moins, rendre compatibles des objectifs légitimes. Depuis quatre-vingts ans, la hausse des rendements est associée à la mécanisation et à la chimisation de l’agriculture, donc à une nette amélioration des conditions de travail et des revenus agricoles, en même temps qu’à l’exode rural et à l’effondrement de la biodiversité au champ. 

En première remarque, et bien des lecteurs l’ont souligné : puisque les freins sont connus, il existe donc des marges de progrès. Il a pu nous être reproché de ne pas avoir fait le tour de la question. « Et la santé du consommateur, du riverain… et de l’écosystème ? Trouver de nombreuses explications au fait que rien ne change revient […] à considérer comme inéluctable la dégradation de la situation. »

Précisons : nous ne sommes pas résignés. Nos expériences, associatives ou professionnelles, nous amènent à la conclusion qu’il ne peut pas y avoir de réponse socialement acceptable aux problèmes de pollution par les phytosanitaires ou par les pesticides sans une contribution positive de tous les acteurs concernés. Même avec un point de vue légitime, il est impossible de construire une action avant de convenir d’un diagnostic commun des obstacles et des moyens de chacun, y compris entre personnes aux intérêts diamétralement opposés. Notre état d’esprit est assez banal : chacun sait que, s’il est souvent plus rapide d’agir seul pour traiter d’une affaire courante, il est préférable d’être plusieurs pour surmonter une complexité plus sérieuse. Face à des oppositions cristallisées, la construction d’un projet partagé semble un préalable incontournable.

Notre article insistait sur des problématiques a priori très éloignées de l’agronomie – démographie, fiscalité du foncier, vente en libre-service – et pourtant inductrices d’une dépendance structurelle aux traitements chimiques. Certains exploitants sont dans une situation telle qu’ils ne peuvent objectivement pas se passer actuellement des traitements chimiques. Ces causes structurelles nous paraissant trop souvent négligées, il s’agissait de permettre au lecteur de mieux mesurer l’importance et la répartition des efforts nécessaires entre acteurs et dans le temps. 

Face à une réalité comme celle des pesticides, alors que la biodiversité régresse même en zone protégée, il faut accepter la complexité, élargir le regard pour trouver les chemins de progrès, en partageant les efforts plutôt qu’en cherchant des boucs émissaires. 

Peut-on sortir des pesticides ?

La réponse ne peut pas venir des seuls acteurs agricoles, mais ceux-ci sont évidemment indispensables.

Les molécules sont des outils qui répondent à des besoins, même si elles posent d’évidents problèmes de pollution. Toutes ne posent pas les mêmes problèmes et, selon les modalités d’usage, leurs effets indésirables peuvent être très variables. 

Autoriser ou interdire telle ou telle molécule, former ou informer sont des leviers, mais insuffisants. Comme pour les voitures, que l’on n’envisage pas d’interdire à court terme, on peut chercher à en limiter l’impact ou l’usage en les rendant plus propres, en adaptant la législation, en régulant l’accès à certains lieux, etc.

L’interdiction des néonicotinoïdes, suivie en catastrophe de leur réautorisation sur betterave, après de forts dégâts économiques et environnementaux, est un exemple de très mauvaise gouvernance collective. Nous avons perdu sur tous les plans : économiquement, tous les experts de la filière le disent ; environnementalement, car les agriculteurs ont pallié le défaut de protection des semences en traitant en plein champ avec des insecticides. La décision publique a été décrédibilisée et l’expertise scientifique et technique mal traitée.

Si l’on considère que le but ultime est de préserver la biodiversité, nous sommes aujourd’hui semble-t-il en moins bonne position qu’il y a un an ou deux pour trouver un compromis acceptable.

Des pistes plutôt qu’une solution

En 2008, au moment des discussions du Grenelle de l’environnement et du lancement du plan Écophyto, Guy Paillotin, alors président de l’Inra, était d’avis qu’il s’agissait moins de changer de molécules que d’en réduire l’usage.  Pour cela, il fallait valoriser les méthodes vertueuses, les faire reconnaître par les consommateurs et que ceux-ci admettent d’en payer le prix. La qualité au prix du tout-venant est un leurre. 

C’est donc l’ensemble du système de production – depuis les conseillers et fournisseurs des exploitations agricoles jusqu’au consommateur final – qui doit favoriser la réduction des pesticides, et ce n’est pas le cas. 

Beaucoup de chercheurs se sont penchés sur la question, notamment lorsqu’ils ont constaté l’échec du plan Écophyto. Guichard et al. (2017)4  ont exposé dans le détail ce qu’ils appellent un cas de « verrouillage technologique » : l’usage des pesticides est une technologie qui en marginalise d’autres, par exemple celles à base de plus d’agronomie, d’agroécologie, de diversification des cultures, d’autres pratiques culturales, d’autres stratégies de lutte. Il est donc assez complexe d’en sortir. 

Les agronomes connaissent bon nombre de facteurs qui peuvent aggraver la présence des ravageurs et des maladies de cultures et augmenter le recours aux traitements : certains effets du changement climatique, certaines pratiques agricoles comme les rotations courtes, la monoculture, certains choix variétaux… et certains traitements (ou la suppression de certains traitements qui poussent à en utiliser d’autres, toujours les mêmes) favoriseraient la sélection de mutations conduisant à des résistances. Ajoutons-y certains choix de politiques publiques. 

Privilégier une approche systémique

Dans un article retraçant l’histoire du plan Écophyto, Alexis Aulagnier (2020) explique que, à ses débuts, quelque temps après le Grenelle, la nécessité d’une approche scientifique systémique a été défendue, puis écartée au profit de la recherche « de substituts [aux pesticides] ». Ce résultat est dû à la fois à un choix scientifique et aux positions d’organisations agricoles ou industrielles qui redoutaient que l’approche systémique ne conduise à des efforts sur les pratiques et l’organisation des filières, sans rémunération équitable. Le retour de la valeur ajoutée vers l’amont de la filière (les producteurs) reste en effet difficile. L’approche systémique paraît pourtant toujours aussi incontournable, aujourd’hui comme à long terme5 .

La protection phytosanitaire des plantes reste utile, même sans molécules de synthèse industrielles. La recherche de substituts débouche donc sur le biocontrôle, utilisable en bio, mais pas seulement. Si en 2017 le volet recherche d’Écophyto paraissait prometteur, en 2021 toutes les inconnues ne sont pas levées. L’industrie phytosanitaire ne satisfait pas encore toutes les filières et les produits de biocontrôle ne constituent pas encore un marché de masse. Ces méthodes vertueuses ne pourront sans doute pas se développer pleinement tant qu’elles ne seront pas reconnues par le consommateur et par l’acceptation d’un prix adapté d’une façon ou d’une autre : label, signe officiel de qualité, marque… D’où le recours, regrettable mais rationnel, à des pesticides nécessaires en l’absence d’autre solution construite avec l’aval de la filière. Ce fut le cas en 2020, y compris sur l’emblématique betterave.

Au-delà des produits de biocontrôle ou des semences sélectionnées, certaines pratiques permettent de limiter les risques ou de favoriser la résistance des cultures à certaines agressions. Pourtant, tant du côté de l’État que de la part de la profession agricole, la stratégie d’épidémiosurveillance du territoire est sur le déclin. Et il n’y a pas plus de dynamique collective de la protection phytosanitaire, ce qui inclut l’apparition d’adventices ou de ravageurs résistants aux pesticides, comme l’apparition de contournements de la résistance des variétés. Le réseau de formation à une gestion vertueuse des phytosanitaires (Dephy) n’a pas été une réussite, et Certiphyto paraît pour beaucoup comme une formalité administrative de plus que comme un gage de qualité. Le souvenir des retards de paiement des aides aux agriculteurs bio ou volontaires pour réduire l’usage de phytosanitaires (MAEC), de 2016 à 2018, reste très vif, précisément chez ceux qui avaient pris le plus d’engagements sur leur exploitation. 

Les pratiques de protection agroécologique6 des cultures se développent malgré tout. Pour chaque situation de production sont recherchées une stratégie phytosanitaire donnant la priorité aux mesures préventives non chimiques, aux observations in situ de la biocénose, et des mesures curatives si nécessaires, non chimiques de préférence. 

Il nous faudra encore affronter des évolutions qui paraissent inéluctables : réchauffement climatique, raréfaction de l’eau, perte de biodiversité due à d’autres causes qu’à l’utilisation de produits pesticides comme la disparition des bocages.

Il reste beaucoup à faire, c’est certain, pour « se préoccuper davantage de la préservation de nos ressources naturelles et d’un environnement rural agréable et harmonieux », comme l’avait écrit Jacques Poly.

Mais, pour réussir une stratégie de gestion des questions phytosanitaires, il faut des démarches coordonnées. Nous souhaitons que dialoguent les bonnes volontés et les compétences des acteurs. Nous pensons qu’il ne peut y avoir de solution unique, et qu’il ne faut donc écarter aucune solution partielle. Il faut des moyens pour assurer la transition coordonnée à l’échelle de filières, rémunérer les efforts et les risques pris. Il faut soutenir la recherche dédiée, mais aussi la collecte et la diffusion de statistiques robustes et accessibles permettant le suivi de l’usage des pesticides et des pollutions. Il restera encore à veiller à la cohérence du système, à permettre la liberté de parole. Un animateur doué de charisme, comme a su l’être Guy Paillotin à l’époque du Grenelle de l’environnement, ne serait pas de trop.

Quelques exemples de pratiques « simples » en manque de reconnaissance

Pour éviter tri et manipulation des fruits par le client, les supermarchés exigent des produits alimentaires sans défaut apparent. La conséquence est majeure sur les pratiques agricoles. Alors que le pommier a un indice de fréquence de traitement moyen de trente-cinq en France, il n’est que de dix pour un Gaec des Deux-Sèvres qui vend toute sa récolte en direct, et de quinze pour un producteur ayant un verger un peu plus grand, de ce fait conduit à vendre une partie en grande surface. 

En vigne, des panneaux permettent de récupérer 30 à 40 % des produits phytosanitaires. Évidemment, le matériel de pulvérisation coûte alors plus cher. Ils sont exigés dans l’appellation Cognac… mais pas dans tous les vignobles.

En productions maraîchères, de l’ordre de 5 % des produits français sont hors normes phytosanitaires : on y trouve soit une substance active non autorisée soit un dépassement de la limite maximale de résidus. Si ces constats conduisent à des sanctions (amendes en général), il n’y a pratiquement jamais de retrait de vente, encore moins de retrait du Certiphyto au producteur fautif. L’infraction reste largement invisible, alors que les mauvaises pratiques nuisent aux 95 % d’opérateurs loyaux.

Pour les céréales, les produits de consommation, farines par exemple, dépassant les normes phytosanitaires ont très majoritairement été contaminés lors du stockage et non au champ. De nombreux collecteurs s’équipent de coûteux frigos pour se passer de traitement après récolte. Ils doivent réorganiser leur logistique pour ne pas perdre le bénéfice de la qualité « zéro phyto après récolte » lors du transport. L’absence de traitement chimique en silo favorise donc la vente à des clients de proximité, relocalise de la valeur ajoutée. Mais combien de consommateurs, d’élu locaux le savent ? 

Le NOmbre de Doses Unités ou NODU, un indicateur de suivi du recours aux produits phytopharmaceutiques, n’est plus publié depuis 2018. Qui peut croire qu’en cachant un thermomètre, la confiance reviendra ?

Certains mélanges de variétés permettent d’abaisser la fréquence des traitements mais manquent de débouchés rémunérateurs. Alors que vingt ans de sélection à l’INRA de Rennes ont permis de proposer des blés rustiques qui, avec moins de pesticides et d’intrants, permettaient à l’agriculteur plus de profit qu’en bio ou en conventionnel, seul le blé Renan fut adopté, en bio. Les mélanges et pratiques raisonnés et raisonnables n’ont pas suffisamment trouvé preneurs.

  1. ingénieur agronome
  2. retraité Inrae
  3. revue « Sesame »
  4. Guichard L., Dedieu F., Jeuffroy M.H., Meynard J.M., Reau R., Savini I., 2017. Le plan Ecophyto de réduction d’usage des pesticides en France : décryptage d’un échec et raisons d’espérer. Cah. Agric., 26, 14002.
  5. Voir par exemple : https://www.sudouest.fr/2020/09/29/pesticides-ou-phytosanitaires-allons-au-dela-des-mots-7905111-7498.php?nic
  6. Il y a même une université virtuelle : https://www6.inrae.fr/uvae/Ressources-UVAE/Liste-des-ressources-disponibles/GASCON

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2 Responses to Pesticides : réduire ou interdire, et comment ?

  1. Pingback: ObeAlimentària 49 – Juny 2021 – OBEALIMENTÀRIA

  2. Claude Aubert says:

    Merci d’aborder à nouveau cette question essentielle. Parmi les facteurs pouvant aggraver les ravageurs et les maladies, il manque un des principaux, voire le principal : l’excès d’azote de synthèse. Je sais, ceux qui me connaissent diront que je reviens avec ma marotte, mais elle a des bases scientifiques indiscutables. L’azote de synthèse est à l’origine, directement ou indirectement, de la majorité des maux de l’agriculture d’aujourd’hui. Je ne citerai qu’un exemple du lien entre excès d’azote et ravageurs : ces derniers ont des besoins élevés en azote non protéique (nitrates et surtout acides aminés) et les feuilles en contiennent d’autant plus que la plante a reçu davantage d’azote. Or les insectes sont très malins : ils sont capables, probablement par leurs sensilles, de distinguer les feuilles les plus riches en azote soluble, et ils y déposent davantage d’œufs que sur les autres. En plus, ces feuilles ont souvent des teneurs en métabolites secondaires, que les plantes synthétisent pour combattre leurs envahisseurs, plus faibles que celles ayant reçu moins d’azote. OK, mais moins d’azote c’est moins de rendement. Pas nécessairement avec une baisse modérée des apports. Et si on veut aller plus loin, il faut allonger la rotation, introduire des légumineuses et des engrais verts, ce qui est de toute manière indispensable si l’on veut une agriculture durable.

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