De l'eau au moulin

Published on 16 novembre 2020 |

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Pourquoi l’usage de produits phytosanitaires augmente-t-il en France ?

Par Yves Guy, ingénieur agronome, et Pierre Guy, retraité INRAE

Quelques centaines de millions d’euros de subventions en faveur de l’agroécologie chaque année, des conversions à l’agriculture biologique à un rythme jamais connu en France… et pourtant l’usage agricole de produits phytosanitaires ne baisse pas, voire il augmente ! Pourquoi ce paradoxe ?

Les médias, parfois avec une certaine animosité, incriminent souvent de puissants lobbys ou la bêtise humaine. Sans nier l’existence des uns (ni de l’autre), cet article vient pointer quelques causes ordinaires et moins polémiques. Toutefois, leur cumul et leurs interactions dessinent un panorama complexe. Précision importante pour le débat, il n’est pas besoin de connaissances approfondies pour juger tel ou tel argument de ce texte. Les sources citées sont en accès libre, de préférence d’origine institutionnelle et en français.

Moins de surfaces agricoles mais davantage de grandes cultures

En France, la surface agricole utilisée (SAU) a tendance à diminuer1. Les agriculteurs ne devraient-ils pas, en conséquence, avoir besoin de moins d’intrants ?

La baisse de SAU de 2000 à 2019 s’accompagne d’une réduction équivalente des surfaces de jachères2. Or celles-ci ont été remplacées principalement par des cultures de vente. En effet, les surfaces en herbe ont fortement baissé ces dernières décennies3, au profit notamment des céréales4 (source : Agreste-SAA). Les surfaces usuellement traitées ont donc augmenté de plus de 600 000 hectares, sous le double effet de la remise en culture de jachères, dans le cadre de la Politique agricole commune, et du retournement de prairies en lien avec la baisse des élevages. Même avec le meilleur savoir-faire du monde5, même en agriculture biologique6, un blé a plus souvent besoin d’être traité que de l’herbe.

Extension géographique de pratiques phytosanitaires

La hausse régulière des rendements, principalement depuis les années 1950, semble enrayée depuis la fin des années 1990, tout au moins pour le blé 7. Arvalis-Institut du végétal a pu montrer au champ8 cet affaiblissement du gain pour le blé et, à moindre titre, pour l’orge. Le changement climatique en est la principale explication. On ne devrait donc plus voir augmenter le besoin de traitements supplémentaires liés au rendement, puisqu’il n’y a plus de « quintal supplémentaire » à espérer sur blé au-delà du plafond déjà atteint.

Mais pour ce qui est de la France entière, il est plus complexe de conclure. D’une part, selon les régions, ou les cultures, le changement climatique peut avoir un effet favorable. Par exemple, dans le Nord de la France, le maïs ou la betterave peuvent tirer bénéfice d’été plus chauds. D’autre part, la généralisation9 du triptyque colza-blé-orge à des régions autrefois diversifiées, comme en périphérie du Bassin parisien, conduit à cultiver davantage pour la vente, là où l’on faisait de l’herbe ou des céréales à moindre valeur économique (fourrages), moins traitées. De plus, au sein des greniers historiques, le calcul économique a pu inciter à semer blés sur blé10 ou à remplacer la rotation traditionnelle par une simple alternance de blé avec une autre culture. Or ces pratiques sont impossibles sans un surplus de produits phytosanitaires. Même si le rendement plafonne dans les meilleurs terroirs, la surface consacrée à des cultures exigeantes en phytosanitaires s’est donc accrue par endroits.

La pression des acheteurs

Le revenu des agriculteurs dépend essentiellement du marché. Pour un chiffre d’affaires de la « ferme France » d’environ 77 milliards d’euros en 2019, 9,4 milliards d’euros, soit 12 %, proviennent de fonds publics11. C’est lorsqu’un risque de pénurie apparaît, ou dans certaines filières où l’offre est très structurée comme les Appellations d’Origine Protégée (AOP), que les producteurs parviennent à vendre au-dessus de leur coût de production12. Habituellement, en France, l’aval ou l’amont captent ainsi par des échanges commerciaux déséquilibrés une partie des aides publiques versées aux agriculteurs. Le pouvoir du marché est tel que de nombreuses exploitations ne parviennent même pas à conserver un revenu égal au montant de ces aides.

Le développement du libre-service a été particulièrement rapide en France de 1960 à 1990. Depuis, les Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) restent de très loin le mode de distribution dominant des fruits et légumes à destination des ménages13. Or, un effet direct de la vente en supermarché, et en libre-service de façon plus générale, sur la production agricole est l’exigence portant sur l’apparence des produits, qui doivent être homogènes et sans défaut visible. Cela impose au producteur de traiter avant même de constater un problème. Du savoir-faire et des moyens (conseils, station météo proche…) permettent d’attendre le seuil de nuisibilité pour traiter mais c’est une prise de risque que de ne pas traiter. Or la prise de risque n’est actuellement partagée ni par le supermarché ni par le transporteur, sauf en bio. C’est ainsi que la majorité des fruits et des légumes achetés par les Français transite dans une chaîne qui valorise ordinairement le traitement systématique des cultures.

Les normes commerciales nuisent aussi à la valorisation des céréales peu traitées. Les principaux acheteurs exigent « zéro insecte vivant » dans le grain livré. Même si les volumes de grains non traités après récolte s’accroissent rapidement, cette norme n’est pas un détail car 95 % des résidus de pesticides trouvés dans les produits issus de céréales proviennent de pesticides de stockage.

Même l’engouement pour les produits bio ne contrebalance pas l’effet dominant et prophytosanitaire de la clientèle : en 2019, les ménages français achetaient un peu plus de 6 % de leurs denrées sous le signe du bio14. Aujourd’hui, les Français consomment donc à plus de 90 % des aliments non bio.

« L’âge du capitaine » joue sur la marche de l’exploitation

L’usage des phytosanitaires structure à tel point les exploitations agricoles d’aujourd’hui que l’on parle de « dépendance ». Pourquoi, puisque les phytosanitaires sont de simples consommables, en rien comparables à de l’investissement et ne sont pas non plus des stupéfiants ?

La démographie agricole fait que chaque année, structurellement, le nombre d’agriculteurs diminue15. Moins de bras pour (presque) autant de surface à cultiver : il faut des outils qui travaillent plus vite. Or le pulvérisateur va dix à vingt fois plus vite qu’une charrue ou qu’une bineuse.

La dépendance au pulvérisateur et aux produits phytosanitaires rend en partie compte du rapport entre le nombre d’agriculteurs disponibles et la surface cultivée. L’usage de phytosanitaires reflète donc une organisation de l’exploitation relativement rigide.

Le vieillissement des chefs d’exploitation a d’autres effets sur la possibilité d’opter ou non pour une démarche de baisse des usages de phytosanitaires.

Arrivés à l’âge de la retraite, beaucoup de chefs d’exploitation n’ont pas de repreneur familial. Les terres exploitées sont alors souvent partagées entre les voisins. Dans ce cas, le corps de ferme et le matériel vétuste dont les voisins n’ont pas besoin restent au retraité sans vraiment rapporter. Cela n’incite pas, quelques années avant la retraite16, à acheter une bineuse ou à moderniser son matériel !

Une autre option est de créer avec un voisin une société permettant de céder l’ensemble des moyens de production. Cette option permet au futur retraité de mieux valoriser son exploitation. Le repreneur obtient un ensemble cohérent et s’évite une éventuelle opposition préfectorale17. Dans ce cas, la baisse du temps disponible par hectare exploité conduira le repreneur à travailler plus vite.

Une troisième option est, pour le futur retraité,… de ne pas demander le bénéfice de sa retraite et de rester l’exploitant en titre. La retraite agricole est, de notoriété publique, très basse18. Pour un agriculteur céréalier, il est envisageable de contractualiser l’entretien de ses terres avec un voisin ou une entreprise agricole19, tout en conservant le bénéfice des aides publiques (PAC). Si la surface déclarée à la PAC est suffisante, l’opération peut être rentable pour « l’exploitant » en titre, tandis que l’exploitant de fait a la possibilité d’amortir ses charges fixes sur davantage de productions. Même si, juridiquement, il reste une exploitation agricole en place, celle-ci est devenue virtuelle. Celui qui cultivera réellement les terres, cherchant à couvrir simplement ses frais, n’aura pas d’autre intérêt que de maximiser le ratio produit/charge. Ne bénéficiant pas des aides de la PAC, il n’envisagera bien sûr aucune intervention de type Mesure Agro Environnementale ou Climatique (MAEC).

Une quatrième approche, cumulable avec la précédente, peut intéresser un agriculteur lorsqu’une partie des terres qu’il exploite, en propriété ou en fermage, a quelques chances de devenir constructible. L’agriculteur en place a intérêt à reporter sa demande de retraite s’il veut bénéficier du maximum de plus-value foncière lors du passage de terre agricole à celle de terrain à bâtir. Une bonne terre à blé vaut un à deux euros par mètre carré. Un terrain à bâtir vaut de 100 € à 1000 €/m² à proximité des villes. La vente d’un seul hectare en terrain à bâtir peut donc générer de l’ordre d’un million d’euros de recette, soit l’équivalent de plus de cent années de retraite agricole de base.

Du côté des plus jeunes, le défi n’est pas simple à relever non plus. Depuis 2014, le coût d’une reprise d’exploitation n’a cessé de s’accroître, alors que les incertitudes économiques et météorologiques sont plus fortes aujourd’hui. L’abaissement des barrières tarifaires aux frontières de l’Union et le changement climatique contribueront sans doute encore longtemps à ces aléas. Il paraît alors raisonnable, pour un jeune, endetté au maximum de ses capacités pendant des années, d’éviter des risques techniques et économiques supplémentaires tant que son encours bancaire n’aura pas sensiblement diminué.

Le progrès technique à la peine

Il ne fait pas de doute que les produits phytosanitaires sont dangereux, a minima pour l’environnement sinon directement pour l’homme. Ils sont fabriqués pour tuer ou perturber la biologie d’une cible vivante. Ces informations sont explicites sur les étiquettes. L’intérêt de leur usage doit venir du fait que, s’ils sont potentiellement dangereux, les conditions de leur utilisation permettent de limiter le risque (pour l’homme ou l’environnement) à un niveau acceptable au regard du bénéfice apporté (produire davantage de nourriture par exemple).

La principale cause de retrait de la vente d’un produit phytosanitaire est donc légitimement le fait que sa présence est constatée dans des milieux où il ne devrait pas se trouver : ressources en eau, diffusion dans la chaîne trophique… Cependant le rythme de retrait des produits phytosanitaires n’est plus lié à leur remplacement par un produit qui serait plus efficace et présenterait moins de risques. Des molécules ont été retirées de la vente sans alternatives durables connues – que ce soit du point de vue économique, social ou environnemental. Le cas des néonicotinoïdes sur la betterave l’a montré récemment : leur retrait n’a pas réduit cette année l’usage de phytosanitaires sur la culture. Une hausse de l’usage des produits qui restent autorisés s’est ensuivie, avec une moindre efficacité.

La diminution du nombre de molécules autorisées (par exemple pour désherber des graminées courantes comme le ray-grass ou le vulpin) a favorisé l’apparition de résistances. Parallèlement, les techniques qui permettraient d’accélérer la sélection variétale des cultures (notamment les interventions sur le génome) sont fortement restreintes en Europe. Les chercheurs au sein de l’Union doivent se passer d’un outil performant, qui intéresse de nombreux marchés dans le monde.

Ajoutons que la recherche est plus complexe, sur le biocontrôle par exemple, qu’elle ne l’est en chimie de synthèse et que le biocontrôle n’intéresse qu’une fraction du marché mondial. Force est alors de constater qu’il est demandé à la recherche d’aller plus vite, pour compenser des retraits accélérés de moyens phytosanitaires indésirables, tout en travaillant des sujets plus difficiles, en ordre dispersé à l’échelle mondiale, sans utiliser tous les outils de recherche connus.

Le temps pour faire

In fine, il n’apparaît pas de réponse simple ni même principale à la question : « Pourquoi l’usage de produits phytosanitaires augmente-t-il ? » En revanche, de nombreux freins, voire des blocages, limitent l’extension de pratiques à faible usage de phytosanitaires.

Tout d’abord, la demande économique adressée à l’agriculture reste très majoritairement celle de produits traités, ce qui paraît quelque peu schizophrène20 au regard des débats de société actuels.

Compte tenu du poids déterminant du commerce dans l’orientation de l’agriculture, les aides publiques à des pratiques vertueuses ne peuvent pas avoir d’effet massif tant que le marché ne valorise pas lui-même massivement les pratiques vertueuses du point de vue environnemental. Ainsi, les 2,3 millions d’hectares et 8,5 % de surfaces agricoles biologiques en France constituent une réponse globalement adaptée à la demande actuelle, compte tenu des rendements moindres en agriculture biologique. La demande pour 20 % ou 50 % de produits biologiques ne s’exprime pas encore. De ce fait, même si les conditions de passage à l’agriculture biologique sont maintenant bien connues dans presque toutes les productions, l’adoption de ces pratiques ne peut pas être générale.

La démographie agricole contribue en outre à limiter la proportion d’exploitations à même de s’impliquer dans des pratiques risquées (MAEC notamment) ou nécessitant d’investir (achat de bineuse, de matériel de pulvérisation économe). Peu nombreux probablement sont les chefs d’exploitations agricoles qui disposent du matériel adéquat pour réduire l’usage de phytosanitaires en même temps que d’une reconnaissance économique de leur effort par le consommateur, le contribuable ou un futur repreneur, tout en bénéficiant d’une trésorerie et d’un endettement permettant à la fois d’investir et de faire face à davantage d’aléas.

La recherche, quant à elle, progresse avec difficulté au rythme non seulement des retraits de molécules phytosanitaires mais aussi à celui des demandes économiques, réglementaires ou sociétales. Nous avons sans doute collectivement sous-estimé les moyens et les délais de recherche nécessaires pour atteindre l’objectif de réduction de l’usage des pesticides. En particulier, privilégier l’interdiction de molécules plutôt que la réduction des usages semble une erreur de stratégie. Reconnaître nos limites n’interdit pas d’agir utilement.


  1. Perte de 920 000 ha entre 2000 et 2019.
  2. Diminution de 944 000 ha entre 2000 et 2019.
  3. Baisse de plus de 500 000 ha de la surface de prairies entre 2000 et 2019, dont 471 000 ha de prairies permanentes (STH).
  4. Augmentation de 370 000 ha entre 2000 et 2019.
  5. https://agriculture.gouv.fr/lagriculture-francaise-primee-modele-le-plus-durable-du-monde
  6. Les produits phytosanitaires autorisés en agriculture biologique sont généralement moins efficaces que les produits de synthèse, ce qui peut amener à traiter à plusieurs reprises. En conduite classique, un seul traitement serait appliqué.
  7. https://www.academie-agriculture.fr/publications/encyclopedie/reperes/evolution-du-rendement-moyen-annuel-du-ble-france-entiere-de-1815
  8. https://www.arvalis-infos.fr/une-evolution-des-rendements-differente-selon-les-especes-@/view-20322-arvarticle.html
  9. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3579442
  10. En 2011, en Normandie, Hauts-de-France, Centre-Val de Loire, Île-de-France, 15 % des surfaces de blé tendre étaient semées après un blé et jusqu’à 50 % en Haute-Normandie. Source : Agreste, enquête « Pratiques culturales », 2011.
  11. https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/disaron/Dos2002/detail/
  12. Voir : https://www.agriculture-strategies.eu/2019/01/ameliorer-le-pouvoir-de-marche-des-producteurs-quelles-perspectives-pour-la-pac-post-2020/ et le dossier du Sénat : https://www.senat.fr/rap/r19-649/r19-649.html
  13. 70 % des achats alimentaires des ménages en 2019 sont faits en GMS : http://www.fcd.fr/media/filer_public/92/ed/92edf312-5d30-4e09-80c7-191bde873ca3/evolutions_du_commerce_et_de_la_distribution_-_faits_et_chiffres_2019-_fcd.pdf
  14. https://www.agencebio.org/vos-outils/les-chiffres-cles/
  15. Diminution de 1,5 % en 2019. Source : Agreste.
  16. En 2013, l’âge moyen des chefs d’exploitation et coexploitants en France métropolitaine était de cinquante et un ans et 38 % des actifs dirigeants avaient cinquante-cinq ans ou plus. Source Agreste.
  17. L’article L331-2 du Code rural et de la pêche maritime prévoit une autorisation préfectorale préalable à certains agrandissements d’exploitation agricole.
  18. Les anciens agriculteurs (non salariés) touchent en 2019 en moyenne 393 euros par mois de pension de base. Ce montant atteint 763 euros pour une carrière complète (au moins 150 trimestres validés), source MSA.
  19. https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/disaron/NESE47A2/detail/
  20. https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/disaron/NESE47A1/detail/

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3 Responses to Pourquoi l’usage de produits phytosanitaires augmente-t-il en France ?

  1. GUY says:

    Il m’intéresse de suivre ce débat. Je m’inscris donc volontiers.

  2. jacques souchard says:

    merci; l’article est clair, ainsi que ses arguments, pour un non-professionnel intéressé comme moi.

  3. Jean-Louis says:

    Très bon article.
    Juste une précision concernant la betterave à sucre, nous constatons aussi une stagnation du rendement aux champs depuis 2010 environ, en cause notamment le changement climatique et le manque d’eau.
    L’arrêt de produits phytosanitaire a également une influence. Cette année, avec l’interdiction des néonicotinoïdes et l’arrivée précoce des pucerons vecteurs des virus de la jaunisse, le rendement va baisser d’environ 30% par rapport à la moyenne 5ans, avec des conséquences dramatiques pour les exploitants.

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