De l'eau au moulin

Published on 22 juin 2020 |

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[Covid-19] La « santé globale en action » pour penser la transition du système alimentaire (2/2)

Par Michel Duru, Directeur de Recherche, INRAE, UMR AGIR (Agroécologie, Innovations et Territoires)

Le développement de politiques systémiques est une urgence. C’est une condition pour réduire non seulement le risque de futures pandémies mais aussi pour faire face aux conséquences de notre système alimentaire sur l’environnement et la santé et pour enfin penser et mettre en oeuvre une transition du système alimentaire.

Il importe de tenir compte de difficultés et/ou défaillances telles que la gestion de dynamiques trans-échelles, les inégalités persistantes quant aux droits alimentaires, les déséquilibres de pouvoir ainsi que les valeurs et interprétations contradictoires de la sécurité alimentaire. Ecrire un nouveau récit autour de la santé des organismes et des populations (les Hommes, les animaux) et de leurs habitats (le sol, les écosystèmes…) est une voie pour refonder l’action publique et donner des perspectives à l’action collective. Les connaissances empiriques et les scénarios tels que TYFA1 ou Afterres2 fournissent des référentiels convaincants pour développer des systèmes alimentaires territorialisés3.

Ne plus voir le monde « en silos » et sans limites de ressources

Les solutions visant à améliorer l’agriculture, l’alimentation, les chaînes de transformation et d’approvisionnement, notamment par les seules voies technologiques, ne pourront suffire à résoudre nos maux car elles ne s’attaquent pas à leur racine : la baisse ou l’effondrement de la biodiversité.

Imaginer et concevoir des systèmes résilients suppose des innovations systémiques concernant à la fois les façons de produire, transformer, distribuer et consommer couplant imagination, sobriété et volonté politique. Mais cela suppose de « changer de logiciel ». Faute d’une vision globale, les actions par domaine et à visée seulement corrective seront insuffisantes.

Une agriculture basée sur la biodiversité

Promouvoir une agriculture basée sur la biodiversité des plantes, des paysages et des organismes du sol suppose un changement de paradigme majeur en agriculture : il faut « nourrir » le sol par sa couverture permanente (y compris les arbres) afin de fournir des apports importants de carbone, de renforcer l’activité biologique et d’accéder à plus de ressources (nutriments, eau). Quant à l’élevage, il doit être vu comme un moyen d’utiliser des ressources vraiment non consommables par l’homme (prairies permanentes, déchets de l’agroalimentaire) ou comme un coproduit des cultures, ou encore comme un moyen d’apporter des nutriments spécifiques comme les acides gras indispensables qu’on ne trouve pas dans les produits végétaux (oméga 3 à très longue chaîne).

Ces changements doivent être concomitants à la déconcentration de l’élevage à l’échelle des fermes et des régions de façon à réduire les risques épidémiques et les impacts environnementaux dans l’air et le sol, et améliorer le bien-être animal. Ces formes d’agriculture agroécologique peuvent contribuer à réduire indirectement le risque de pandémie, en diminuant la pression sur les ressources importées (arrêt du soja, moins de pétrole ou de gaz), et en réduisant les formes d’élevage les plus intensives en termes de consommation d’antibiotiques et d’émissions dans l’environnement. La diversification des cultures est aussi un moyen de diversifier l’offre alimentaire qui est un principe de base pour une alimentation plus saine.

Une alimentation préservant le microbiote intestinal

Promouvoir une alimentation préservant notre microbiote intestinal en passant d’une vision analytique par aliments (viande, légumes, etc.), ou par nutriments (lipides, glucides, fer, etc.), à une vision élargie reposant sur les besoins de notre microbiote. Il s’agit d’assurer sa nourriture par des apports de fibres (moins de 10% des Français atteignent les sept recommandations !), et son bon fonctionnement par des apports suffisants en oméga 3 (moins de 10% des Français atteignent les recommandations !), antioxydants, etc., des apports modérés de protéines animales (viande) et la réduction la plus importante possible en produits raffinés, additifs tels que les édulcorants et émulsifiants, et contaminants.

Une telle vision holistique passe par la réduction de consommation de viande et de produits ultra-transformés. En outre, notre alimentation doit être issue de produits ne contribuant pas à la déforestation alors que beaucoup de systèmes d’élevage dépendent du soja, et dans une moindre mesure de l’huile de palme incorporée dans les concentrés.

Pour que le consommateur puisse choisir, il est nécessaire que la composition des produits soit traçable, y compris le mode d’alimentation des animaux. Ces régimes alimentaires peuvent contribuer à réduire indirectement le risque d’issues dramatiques aux pandémies en renforçant notre système immunitaire à tous les âges de la vie.

Des chaînes d’approvisionnement raccourcies et plus équitables

Développer une agriculture agroécologique suppose de réviser son amont, par exemple le marché du soja, des engrais azotés et des pesticides nécessairement à la baisse, mais aussi des semences pour une diversification. Il en est de même pour son aval, de façon à créer des filières correspondant à une diversification des espèces cultivées pour la collecte, le stockage, ainsi que pour renforcer leur traçabilité pour le consommateur. La nécessaire réduction de consommation de produits ultratransformés nécessite aussi l’adaptation de l’industrie agroalimentaire, au-delà de ce qui est en cours avec le Nutriscore, pour renseigner la valeur santé des aliments, mais aussi leur impact environnemental. De tels objectifs passent par la territorialisation de l’agriculture et de l’alimentation. Réduire la dépendance des pays européens aux importations de soja et d’huile de palme est aussi un moyen d’enrayer le déclin de l’agriculture familiale des pays exportateurs. L’approvisionnement du monde en biomasse se fait alors au détriment d’une alimentation locale de qualité ou de conditions de travail dignes et soutenables.

Recomposer les relations entre les acteurs

La transition concerne quatre types d’acteurs appartenant à différents secteurs, l’État, le marché, les communautés (familles, résidents) et le « troisième secteur » (ONG, fondations…). Chacun comprend des organisations spécifiques et des acteurs individuels. Ces quatre secteurs ne sont pas des entités fixes ; les frontières en sont plutôt floues, changeantes et perméables, et elles constituent des lieux de pouvoir et de coopération entre les différents acteurs. Les relations de pouvoir sont changeantes entre, par exemple, l’État, le marché et la communauté.

La question n’est donc pas seulement de savoir qui a plus ou moins de pouvoir, mais aussi d’analyser les différents types de pouvoir qui s’exercent et comment les interdépendances changent. D’une manière générale, dans les sociétés occidentales modernes, le rôle possible des communautés et du tiers secteur est sous-estimé. Au cours des dernières décennies, le développement de l’État-providence, combiné à des privatisations néolibérales, ont dominé dans une logique de marché. Il y aurait intérêt à impliquer les communautés et le tiers secteur. Cela permettrait d’améliorer la mise en oeuvre de politiques de transition, en mobilisant ces multiples acteurs.

A cette fin, cinq grands verrous ont été identifiés en Europe 4:

  • une incapacité à gérer des dynamiques trans-échelles ;
  • une incapacité à résoudre les problèmes liés aux inégalités persistantes quant aux droits à l’alimentation ;
  • l’accroissement des interdépendances géopolitiques et sectorielles ;
  • les déséquilibres de pouvoir et les faibles capacités institutionnelles à les résoudre ;
  • ainsi que les valeurs et interprétations contradictoires de la sécurité alimentaire.

Ces cinq dimensions doivent être traitées de manière intégrée pour faire avancer les débats, notamment pour réduire le risque de futures pandémies et surtout leurs effets catastrophiques sur le plan sanitaire, mais aussi les impacts économiques et sociaux. L’écriture d’un nouveau récit, reliant les enjeux, les problèmes, tels qu’ils se présentent pour les différents acteurs peut y contribuer.

Refonder l’action publique, donner une perspective à l’action collective

Les politiques publiques nationales et internationales doivent être plus préventives et systémiques pour traiter les maux non pas un par un, mais dans leur ensemble ; les causes étant en partie les mêmes. Notre système alimentaire doit être refondé, en développant l’agroécologie (moins de pesticides et de travail du sol, plus de légumineuses et de maraîchage), en consommant moins de protéines animales (mais des produits de meilleure qualité), en réduisant les circuits d’approvisionnement.

Ce sont des domaines d’action incontournables pour réduire le risque de pandémie et ses effets délétères, mais aussi l’ampleur du dérèglement climatique. Pour identifier les actions à entreprendre (accords, subventions, normes, taxes, etc.), il convient de construire un récit5 qui donne à voir les relations entre la santé du vivant (les Hommes, les plantes et les animaux), et la santé de leurs habitats. Mais plusieurs verrous doivent être levés.

Pour l’agriculture, les plans sont segmentés par problème (nitrates, biodiversité, climat, antibiotiques, écophyto, eau, biodiversité, etc.) empêchant des changements systémiques. Dans le domaine de la santé, l’étiquetage nutritionnel ne prend en compte ni le degré de transformation des aliments, ni la présence de contaminants, ni l’impact environnemental. Il faut aussi arrêter de considérer que les problèmes (destruction d’habitats, épuisement et dégradation des ressources, maladies, etc.) sont indépendants les uns des autres.

Enfin, il faut oeuvrer pour que le système agri-alimentaire industriel arrête de traiter les aliments comme des marchandises parmi d’autres, mélangeant ainsi le prix et la valeur, alors que l’alimentation repose aussi sur des dimensions non économiques telles que son rôle pour la santé, et comme fondement culturel important. Au contraire, considérer la nourriture comme un bien commun repose sur la revalorisation des différentes dimensions alimentaires qui sont pertinentes pour les êtres humains (valeur en usage), réduisant ainsi l’importance de la dimension échangeable (valeur en échange) qui en a fait une simple marchandise.

Cela revient à promouvoir un modèle écologique pour l’agriculture, l’alimentation et la santé qui intègre les aspects matériels, biologiques, sociaux et culturels de la santé et prenne en compte la complexité et la non-linéarité de la dynamique des systèmes naturels. A cette fin, il faut avoir en tête qu’une crise telle que celle que nous vivons, les facteurs qui accroissent le risque de pandémie et notre vulnérabilité à ces pandémies sont pour partie les mêmes que ceux qui favorisent les maladies chroniques non transmissibles (obésité, diabète, etc.) et nous rendent plus vulnérables aux infections !

Pour des systèmes alimentaires territorialisés

Un récit puissant, rassembleur, co-construit et partagé peut servir de cadrage pour la mise en oeuvre de la transition agroécologique des systèmes alimentaires pour les trois composantes que nous avons examinées. C’est aussi une condition pour considérer les différentes dimensions de ce changement : l’environnement, la santé, mais aussi l’économie et le social non considérés ici.

De plus en plus d’études empiriques6 et des modélisations de scénarios7 systémiques soutiennent la pertinence de systèmes alimentaires territorialisés (SAT) à la place des chaînes globales de valeur.

Comme nous l’avons vu, cela permet de combiner des évolutions :

  • (i) du modèle agricole en allant vers des systèmes biodiversifiés tant pour la santé du sol que la diversification de l’offre alimentaire au sein d’un territoire ;
  • (ii) des choix des consommateurs pour leur santé et la planète (alimentation plus variée et végétalisée, plus dense en nutriments au détriment des produits ultra transformés ;
  • (iii) de l’environnement de l’agriculture et développant un conseil « situé » par les chambres d’agriculture et l’agrofourniture ;
  • (iv) des modes de transformation (écoconception) et de distribution évitant les distances de transport excessives.

La mise en oeuvre d’un système alimentaire territorialisé  repose sur trois principes interdépendants8: une plus grande autonomie, proximité et solidarité, ce qui suppose de renforcer la souveraineté alimentaire9, y compris à l’échelle de territoires. En effet, les SAT sont concevables à différentes échelles, depuis les Régions, jusqu’aux États, voire à des organisations supra, pour peu qu’une gouvernance soit définie sur la base de ces principes.

L’autonomie correspond à un objectif d’accroissement de l’autosuffisance en intrants pour l’agriculture et en denrées alimentaires de base. Ce principe limite la longueur et la complexité des filières agroindustrielles mondialisées et des dispositifs logistiques et de gouvernance les accompagnant. La mise en place de systèmes agroécologiques nécessite de développer des synergies entre activités agricoles (culture, élevage, forêt) sur de petits territoires. Concernant l’alimentation, il s’agit aussi de renforcer la transformation des matières premières sur place (engraissement des animaux, fabrication d’aliments peu transformés, etc.) par la formation de réseaux contractuels, favorables au partage de la valeur. La solidarité passe par des statuts d’entreprise intégrant la responsabilité sociale et environnementale, des formes coopératives d’organisation des filières et une certaine mutualisation des ressources.

Une telle perspective nécessite une action collective mobilisant différents types d’acteurs dans un territoire, conscients des verrous signalés précédemment, et imaginant des voies pour les lever. Plusieurs initiatives d’acteurs (coopératives, restauration collective, distribution, associations, etc.) s’inscrivent dans la transition agroécologique des systèmes alimentaires en déployant des actions allant de la production à la consommation selon les principes que nous avons identifiés. Bien que ces initiatives soient assez nombreuses, elles peinent à s’imposer car le plus souvent elles ne sont pas coordonnées, voire sont concurrentielles, ce qui rend difficile la capitalisation des acquis et le changement d’échelle pour que les impacts soient visibles. Parfois elles prennent en compte les grands principes que nous avons énoncés, mais dans d’autres cas, certains enjeux sont ignorés (l’élevage ou la santé parfois, le sol souvent).

Les dispositifs collaboratifs participent à cet égard à l’apprentissage des acteurs en situation, la formation et l’enseignement étant un investissement pour le temps long. Si le numérique vient souvent en appui d’innovations paramétriques pour changer à la marge les différentes composantes du système alimentaire, il pourrait aussi permettre dès à présent de diffuser les pratiques agricoles et alimentaires sous-tendues par le concept de santé globale.

L’enjeu est d’aider les agriculteurs à acquérir des compétences pour cultiver les plantes et élever les animaux, les professionnels de l’agriculture et de l’alimentation à disposer de plateformes pour capitaliser et échanger des connaissances, les consommateurs à avoir des informations fiables afin de choisir leurs produits pour un régime bon pour leur santé et la planète, les formateurs à proposer des visions holistiques des enjeux, les acteurs de la restauration et de la santé à être à même d’intégrer des connaissances issues de l’agriculture, de l’environnement pour la prévention.

Remerciements

Cet article s’appuie pour partie sur des recherches soutenues par le programme Pour et Sur le Développement Régional (PSDR 4) dans le cadre du projet Accompagnement de la Transition Agroécologique – Recherche Ingénierie (ATA-RI 2016-2020) financé par INRAE et la région Occitanie. Nous tenons à remercier la Région pour sa contribution à ces travaux.


  1. Poux X., Aubert P.M., 2018. Une
    Europe agroécologique en 2050 : une agriculture
    multifonctionnelle pour une alimentation saine.
    Enseignements d’une modélisation du système
    alimentaire européen, Iddri-AScA, Study N°09/18,
    Paris, France, 78 p.

  2. Afterres 2050, version 2016. Association Solagro, Christian Couturier, Madeleine Charru, Sylvain Doublet et Philippe Pointereau. Décembre 2016. Solagro, 93p.
  3. Les Systèmes alimentaires territorialisés (SAT) constituent une forme émergente alternative au système agro-alimentaire mondialisé. Ce dernier, structuré autour de très grandes firmes industrielles tant pour le commerce des intrants (semences, etc.) que pour celui des aliments, souvent ultra transformés, présente des limites (paupérisation des agriculteurs, dégradation des ressources naturelles, sous-nutrition mais aussi augmentation de l’obésité, etc.). Les SAT, eux, ont pour but d’inventer/valoriser des modèles de production et de consommation plus respectueux de l’environnement et de la santé, de réduire le gaspillage tout au long de la chaîne alimentaire, de valoriser les produits locaux dans des filières de proximité, de permettre un meilleur partage de la valeur créée dans le territoire.
  4. Moragues-Faus A., Sonnino R., Marsden T., 2017. Exploring European food system vulnerabilities: Towards integrated food security governance. Environmental Science and Policy, 75(May), 184-215.
  5. Un récit structure un lien causal entre la situation actuelle, sa dynamique et le futur, met en avant les conséquences des dynamiques du présent. Les récits de politiques publiques sélectionnent de manière implicite ou explicite les alternatives les plus désirables, les actions à mener… ils donnent du sens au réel en mettant en forme leur propre évidence, l’inéluctabilité des évènements à venir et la nécessité d’opérer tel ou tel choix
  6. Voir Rastoin J.L. et Meynard J.M.,

    https://theconversation.com/lurgence-de-systemes-alimentaires-territorialises-136445

  7. Pour la France

    • Afterres 2050, version 2016. Association Solagro, Christian Couturier, Madeleine Charru, Sylvain Doublet et Philippe Pointereau. Décembre 2016. Solagro, 93 p.
    • Billen G., Le Noë J., Garnier J., 2018. Two contrasted future scenarios for the French agro-food system. The Science of the Total Environment, 637-638, 695-705.

    Pour l’Europe

    • TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe), 2018. Une Europe agroécologique en 2050 : une agriculture multifonctionnelle pour une alimentation saine, Xavier Poux, Pierre-Marie Aubert et al. ASCA, IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), 77 p.
    • Buckwell A., Nadeu E, . 2018. What is the Safe Operating Space for EU Livestock? RISE Founda­tion, Brussels

  8. Rastoin J.L., Ghersi G., 2010. Le système alimentaire mondial : concepts et méthodes, analyses et dynamiques, éd. Quae, Paris, 565 p.
  9. présentée comme un droit international qui laisse la possibilité aux populations, aux États ou aux groupes d’États de mettre en place les politiques agricoles les mieux adaptées à leurs populations sans qu’elles puissent avoir un effet négatif sur les populations d’autres pays

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