Les échos & le fil Le Dunedin. Peinture de Frederick Tudgay

Published on 23 mai 2024 |

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Une histoire qui fait froid dans le dos

Sesame vous mène en bateau avec ce fil du jeudi 23 mai 2023 consacré au transport de la viande. Qui doit beaucoup à un ingénieur français et à l’audace des Néo-Zélandais. Et ne date pas d’hier. Embarquement immédiat.

Visuel : Le Dunedin. Peinture de Frederick Tudgay

L’agriculture a parfois peur des traités internationaux

C’est bien parce qu’un jour on a inventé les moyens de faire voyager les aliments, denrées périssables s’il en est, sur de longues durées. Et pour cela, la maîtrise du froid était indispensable, parce que la glace conserve mais elle fond. Aux États-Unis, au XIXe siècle, à partir de 1842, une armée de Ice Wagon (wagons remplis de glace) sillonne le pays pour livrer de la glace dans les grandes villes afin que les denrées nécessaires, lait et beurre –ce n’était pas assez froid pour de la viande-, puissent être conservées. Il fallait 1 500 wagons pour la seule ville de New York et toute une industrie de production de glace se développe en parallèle de la concurrence de la glace « de synthèse » dont le procédé avait été découvert au milieu du siècle. Quand il s’agit de traverser les océans, avec de la viande en cale, l’affaire est autrement plus compliquée. En 1873, un premier chargement de viande américaine parvient en Angleterre par la mer, avec une conservation dans de la glace, on imagine aisément la suite, catastrophique… . Jusqu’à ce qu’on découvre comment produire du froid, ou plus exactement, comment ôter le chaud, et la façon dont on peut équiper les navires avec ces systèmes. Pourtant, dans le cours chaotique de ce XIXe siècle, tout va assez vite, tiré par la demande en viande du marché anglais, pour se  précipiter dans le dernier quart du siècle. [Vous pouvez vous jeter sur ce livre passionnant (en anglais) sur l’histoire de la congélation de la viande]

La France a sa place dans cette histoire

Et très précocement, trop même, certainement. L’Hexagone fait en effet partie des pays les plus en avance grâce à Charles Tellier, ingénieur de son état. C’est lui qui a inventé les premiers mécanismes frigorifiques. Il installe une armoire à conservation sur un navire anglais et pour ramener de la viande d’Argentine, avec succès, en 1868, ouvre à Auteuil le premier entrepôt frigorifique en 1869 et met au point un second transport de viande, avec un navire transformé et nommé Le Frigorifique, en 1876 entre Rouen et Buenos Aires. Prévue pour durer quelques jours, la traversée en durera 105, à cause d’une longue escale technique pour panne à Lisbonne. Mais la viande française arrive quand même en excellent état de conservation. Et prouve aux gauchos argentins qu’on peut désormais faire voyager leur viande, en bluffant au passage un médecin militaire français qui détaille l’installation après une visite du navire

Pour Charles Tellier, le succès aura toutefois un goût très amer

Comme souvent quand on a raison trop tôt, son entreprise, Société pour le transport de la viande fraîche, fait faillite quelques années plus tard et il mourra en 1912 dans la misère la plus totale. Quelques mois avant de décéder,  il donnera une interview pleine d’amertume au Figaro : « Au mois de septembre 1876, le Frigorifique quittait Rouen emportant toute une cargaison de viande fraîchement abattue. Après cent cinq jours de mer, il aborda La Plata, où le parfait état de conservation des viandes fut constaté officiellement. Ma démonstration était faite. Et après ? Après, j’ai été raillé, bafoué, attaqué, plus violemment que je ne l’avais jamais été ; et pendant de longs mois, j’eus presque honte d’avoir fait cela. Cependant à l’étranger, l’attention était éveillée. » En 1877, un autre navire, le Paraguay, équipé d’un autre type de machine à froid développée cette fois par Ferdinand Carré relie l’Amérique du Sud à la France et livre 5 500 carcasses congelées.

À l’autre bout du monde, les Néo-Zélandais et Australiens

Eux aussi ont compris l’intérêt de la technologie. William Davidson, directeur de la New-Zealand and Australian Land Company, qui gère près de 70 000 hectares de terres agricoles, convainc ses administrateurs d’investir dans un nouveau procédé de production de froid, la machine Bell Coleman, qui équipe bientôt le SS Dunedin, un trois mâts en acier construit en 1874. Transformé en navire frigo, il quitte la Nouvelle-Zélande en février 1882 avec, à son bord, 4331 carcasses de moutons, 598 d’agneaux, 22 de cochons et 2226 langues de moutons… Qui arrivèrent au Royaume-Uni à bon port 98 jours après quelques turpitudes quand même. Dès lors, le commerce réfrigéré avait fait les preuves de sa pertinence. Dans les cinq ans qui suivirent, 172 transports furent organisés avec succès entre les antipodes et l’Europe, sauf pour neuf d’entre eux parvenus avec une cargaison potentiellement gâtée. En 1900, les navires frigorifiques ont gagné la partie, ils sont 356 à sillonner les mers du globe et transportent essentiellement de la viande, jusqu’en 1901, date du premier convoi de banane qui est aujourd’hui encore le produit le plus transporté en réfrigéré.

Depuis, les navires frigos ont été remplacés par les conteneurs

Eux, ont été inventés en 1956 aux États-Unis. Le Dunedin effectuera neuf autres voyages avant de disparaître mystérieusement en 1890 dans le Pacifique sud, à la même période que son jumeau, le Marlbourough, en ayant probablement heurté des icebergs, particulièrement nombreux cette année-là dans la région du Cap Horn. Quant au Frigorifique, il fut racheté par un armateur à la faillite de l’entreprise de Charles Tellier et affecté au transport de vins depuis Bordeaux avant de disparaître en mer d’Iroise en compagnie du Rumney, un autre navire qu’il avait abordé au beau milieu d’une purée de pois en 1884.

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