Croiser le faire

Published on 5 juin 2020 |

0

Rita, l’équation tropicale

Par Yann Kerveno 

Nés d’une crise économique profonde, les Réseaux d’Innovation et de Transferts Agricoles (Rita) ont permis, en dix ans, des progrès sensibles dans certaines filières ultramarines, en associant tous les acteurs de l’agriculture. Deux buts sont poursuivis, la recherche d’une meilleure autonomie alimentaire des territoires et la consolidation des agricultures locales. 

Comme souvent, il est nécessaire de revenir au début de l’histoire pour bien comprendre. Nous sommes un peu après l’an 2000, dans les outre-mer qui cumulent les problèmes de la métropole et les handicaps qui leur sont propres. En 2008, le conflit perle, se transforme en grève générale de plusieurs semaines en Guadeloupe, Martinique, Guyane… Avec pour principaux griefs le coût de la vie, trop élevé, et les salaires, trop modestes. À l’issue du conflit sont organisés les États généraux de l’outre-mer, cogitation qui donnera naissance notamment, pour le secteur agricole, aux Réseaux d’innovation et de transfert agricole (Rita). Double urgence :   faire progresser l’agriculture de ces territoires, pour qu’ils gagnent en autonomie, et résoudre des problématiques locales non forcément traitées en métropole. L’animation des réseaux est confiée par le ministère de l’Agriculture à la fois au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et à l’ACTA, le réseau des instituts techniques professionnels agricoles. En Guadeloupe, l’Institut Technique Tropical (IT2) a élargi son champ d’action pour accompagner ce mouvement. Financé par les professionnels de la banane de la Guadeloupe et de la Martinique dès 2008, il était en premier lieu uniquement dévolu à cette culture, avant de s’ouvrir, à partir de 2012, à d’autres filières, dites de diversification2. « Ce financement par les professionnels nous permet d’assurer une part d’autofinancement et sert de levier pour aller chercher d’autres sources de financement, notamment les fonds européens régionaux, Feader ou Feder, qui imposent une contribution autofinancée. Notre mission c’est d’opérer le transfert des innovations, le changement d’échelle, mais aussi d’aller vers les sujets qui ne sont pas forcément couverts par la Recherche et Développement. Les Rita ont créé un contexte favorable aux partenariats »,e explique Patrice Champoiseau, responsable des projets de diversification de l’Institut. « En rassemblant tous les acteurs du territoire, cela nous permet de connaître les besoins des professionnels, des producteurs, mais aussi de suivre ce qui peut se faire en recherche fondamentale. Cela nous permet aussi d’être plus efficaces collectivement en définissant les compétences de chacun des intervenants et en évitant les redondances quand il s’agit d’allouer les ressources humaines sur tel ou tel projet. »

Igname… 

Le développement de nouvelles variétés d’igname et la réponse au Citrus greening, une maladie des agrumes, font partie des dossiers emblématiques dont se sont saisis les Rita en Guadeloupe et en Martinique. Patrice Champoiseau détaille : « L’igname est une filière patrimoniale importante, ici, pour laquelle plusieurs chantiers ont été engagés : le premier porte sur la création variétale au sens strict dont se chargent le Cirad et l’Inrae, dans un processus long et continu ; il aboutit à la création de variétés prometteuses. Le second porte sur l’évaluation de ces nouvelles variétés chez les producteurs, dans des dispositifs multisites et participatifs. Enfin, le troisième chantier se penche sur la diffusion de ces variétés une fois validées par les professionnels, en s’appuyant sur des méthodes traditionnelles ou en développant des solutions et techniques innovantes. Tout au long de ce processus, des actions de valorisation et de transfert des résultats auprès des producteurs sont réalisées sous forme de journées techniques, d’élaboration et de diffusion de fiches variétales, de fiches conseils ou d’outils d’aide à la ndécision qui permettent aux producteurs d’identifier la variété la mieux adaptée à leur exploitation, afin de répondre aussi aux besoins de court terme. »

Citrus greening

Lorsque le Citrus greening, appelé aussi Huanglongbing (la maladie du dragon jaune en chinois), débarque dans les Antilles, c’est une catastrophe annoncée. Sur le continent américain, 20 % de la production brésilienne est par terre et 80 % de celle de Floride vont bientôt être touchés par cette maladie fatale aux agrumes. « Il faut bien avoir à l’esprit qu’on revient à un niveau de production équivalent à celui que nous connaissions il y a un siècle », explique Raphaël Morillon, directeur de recherche au Cirad. Il résume ensuite le travail mis en œuvre dans le cadre des Rita : « Tous les partenaires ont travaillé ensemble, l’IT2, la Fredon, l’association de producteurs Assofwi, la chambre d’agriculture, les organisations de producteurs, pour tenter de trouver des solutions. Notre rôle, au Cirad de Guadeloupe, en interaction avec nos collègues de l’équipe basés en Corse, à Montpellier et en Martinique, c’est de créer et d’évaluer du matériel génétique innovant afin de comprendre les réactions de la plante face à la maladie. Ces travaux sont menés dans le cadre de différents projets financés par l’Europe. In fine, il devrait être possible de sélectionner de nouvelles variétés qui pourront ensuite être évaluées avec les agriculteurs dans le cadre des Rita. » Ces programmes sont conduits avec l’aide des industriels de l’alcool, Grand-Marnier et Cointreau, qui redoutent de voir une de leur matière première, les oranges amères, se tarir. Au travers des programmes de reséquençages de génomes1, l’équipe SEAPAG2 du Cirad est donc en capacité de créer du matériel génétique nouveau, depuis la métropole, et d’expédier ce matériel sous forme de semences certifiées pour les évaluer in vivo, en présence naturelle de la maladie, dans les Antilles. En espérant pouvoir disposer bientôt de matériel performant contre la maladie.

Constructions de filières

Face au Citrus greening, qui a coûté 70 % de la production d’agrumes en Guadeloupe, les Rita ont permis de mettre en place un plan de sauvetage ou d’attente, avec à la clé une véritable transformation de l’amont de la filière, les pépinières. « Avec l’ensemble des partenaires, nous avons mis sur pied une filière pour produire des plants de qualité et certifiés, filière principalement alimentée à ce jour par les premières variétés qui avaient été identifiées comme tolérantes », ajoute Patrice Champoiseau. Cette nécessité de structuration de l’aval est d’ailleurs une caractéristique transversale des productions en Guadeloupe. « Nous travaillons cette question sur plusieurs cultures, l’ananas, l’igname et aussi la banane plantain. À chaque fois qu’une innovation est prête, nous essayons de la diffuser dans les pépinières et de faire en sorte que cela participe aussi à la pérennisation de ces entreprises. Et, chaque fois, nous essayons d’aller le plus vite possible. Dès que l’innovation est disponible, nous nous appuyons sur les “pionniers”, ces producteurs un peu en avance dans nos territoires qui sont partie prenante de ce processus. » Ce travail en aval est indispensable pour valoriser au mieux l’énorme travail de recherche conduit en amont sur la création de nouvelles variétés ou de porte-greffe tolérants. Mais ce n’est pas le seul domaine dans lequel les Rita œuvrent. 

Plus d’autonomie alimentaire

Un des objectifs de départ du projet était aussi  d’encourager une moindre dépendance des outre-mer aux importations. « Nous travaillons, dans le cadre du projet Feder Cavalbio qui permet des recherches en amont de celles des Rita, sur les limetiers, ces arbres emblématiques de la Caraïbe, qui fournissent les citrons verts, indissociables de la culture des Antilles. Nous avons généré une population de près de 150 limetiers triploïdes génétiquement différents, avec deux objectifs, la résistance aux maladies et le caractère remontant, pour assurer une production douze mois sur douze, en limitant ainsi grandement les importations », détaille Raphaël Morillon. Et ainsi maintenir des revenus réguliers aux agriculteurs. « Nous allons évaluer ces matériels avec les producteurs dans le cadre du Rita. Nous pensons pouvoir proposer à la profession nos premières sélections d’ici deux à trois ans. Par cette collaboration nous allons gagner quelques années importantes pour les producteurs locaux », ajoute le chercheur. Mais le travail ne se limite pas à trouver des solutions, il faut ensuite « assurer le service après-vente ». « Il faut expliquer comment cultiver ces variétés. C’est là que le transfert est important, pour préciser les conditions d’irrigation des arbres par exemple, ou leur nutrition. Si nous, Cirad, sommes en mesure de répondre en ce qui concerne les conditions de culture du matériel végétal, c’est ensuite à l’IT2 et à l’Assofwi, aux organisations de producteurs, aux chambres d’agriculture d’assurer le transfert de technologie pour diffuser le matériel végétal, les savoir-faire et les pratiques culturales vers les producteurs. »

La pousse de l’herbe, le Mataba

À la Réunion, les Rita se sont intéressés à plusieurs productions, la canne à sucre en particulier mais aussi l’élevage des ruminants. C’est l’Association Réunionnaise de Pastoralisme (ARP) qui sert de relais auprès des éleveurs. « Nous avons beaucoup travaillé sur la question de la gestion des prairies. La Réunion est un territoire où c’est compliqué, l’herbe pousse en permanence, et il y en a beaucoup pendant la saison des pluies, puis la production chute quand même de moitié pendant la saison sèche », détaille Maëva Miralles de l’ARP. Au-delà de l’adaptation des stratégies de fertilisation des prairies, des mélanges d’espèces qui composent les prairies, l’association a mis en place un observatoire de la pousse de l’herbe à partir de huit fermes réparties dans les différents terroirs de l’île. « Cela nous permet de mesurer et suivre la croissance des prairies chaque semaine et de conseiller les éleveurs. Pour diffuser l’information, nous avons créé un bulletin en 2019. Chaque semaine nous pouvons donc faire circuler les conseils sur les taux de chargement à l’hectare par exemple. » En complément du bulletin, l’information est diffusée par d’autres canaux, des matinées « bout de champ » qui rassemblent les éleveurs pour des séquences thématiques, des vidéos postées sur les réseaux sociaux et d’autres animations. À Mayotte, toujours dans l’océan Indien, les problématiques retenues tournent autour de la surveillance sanitaire, de la lutte intégrée, des itinéraires techniques améliorés pour le maraîchage et de la production de plants sains d’agrumes, de bananiers et de manioc. « Les expérimentations menées dans cette composante sont diverses, l’induction florale sur l’ananas pour étaler la production sur l’année, la lutte contre la mouche des fruits en maraîchage grâce à l’utilisation de filets… », explique Nadja Tardif, animatrice du Rita Mayotte. Il est aussi question de la transformation des produits, comme le Mataba (plat à base de feuilles de manioc), le lait de coco, les produits frais découpés… Pour la partie animale, les ambitions portent sur la caractérisation génétique des races locales (zébus, ovins et caprins). L’idée est de développer un schéma génétique qui permette de conserver les caractères de rusticité et d’adaptation de ces races puis de mettre en place des stratégies de croisement selon la destination de la production : lait et/ou viande. Des projets sur des filières comme la vanille, le miel, le café et le cacao sont aussi au programme pour accompagner des groupements de producteurs qui expérimentent déjà la production et la transformation de leurs produits.

Une difficile diffusion des innovations

Les bonnes volontés et l’ingéniosité ne sont parfois pas suffisantes pour conduire à une adoption rapide des innovations. La diffusion du progrès n’est pas chose aisée, selon les contextes. Ici c’est la langue qui sera le frein, là l’éloignement et les difficultés d’accès,  ailleurs le morcellement de l’agriculture en exploitations de petites tailles et familiales, éloignées du conseil  autant que des dispositifs d’aides européennes. Jean-Marc Thévenin, coanimateur national des Rita, estime que c’est slà que se situe la difficulté principale qui reste à surmonter. « Nous ne sommes pas parvenus encore à assurer correctement le changement d’échelle, à diffuser largement les innovations. Il y a plusieurs raisons à cela, le manque de conseillers et de techniciens sur le terrain, des conseillers qu’il faut aussi former. Les innovations se diffusent, mais pour l’instant surtout dans le réseau habituel des agriculteurs intéressés. » Revenons à Mayotte avec Nadja Tardif : « Dans l’île, nous sommes dans un contexte où les propriétaires ne sont pas toujours ceux qui cultivent la terre alors que ce sont pourtant ceux que nous arrivons le plus régulièrement à toucher. Ce décalage s’explique par un nombre limité de conseillers agricoles et, par conséquent, la diffusion et l’appropriation des innovations n’est pas aussi large qu’on le souhaiterait. » Sans conseillers agricoles, la diffusion et le transfert des innovations sont fragilisés. « Ce sont les conseillers qui parviennent à diffuser et ainsi permettent l’appropriation des techniques, il faut du temps, une bonne connaissance du territoire, de ses acteurs, et que la confiance s’établisse… Sans oublier que l’agriculture à Mayotte fait aussi face à d’autres défis plus impérieux, comme l’accès au foncier, à l’eau, aux routes. Ce qui est peut-être le plus difficile,  poursuit encore Maëva Miralles, c’est la prise de conscience. Dans le discours, tout le monde ici dit que l’herbe, oui, c’est un sujet important, fondamental, mais, pour finir, on rejette souvent la faute sur la météo si ça n’a pas fonctionné. » Les remises en cause ne sont jamais évidentes. Patiemment, pourtant, l’ARP continue son œuvre de diffusion. « Nous sommes aujourd’hui clairement entrés dans la phase de transferti, en plus des outils que nous avons déjà développés, nous utilisons aujourd’hui la vidéo et les réseaux sociaux qui se montrent très efficaces. »

Confiance

Si les Rita sont vertueux, ils ont toutefois un talon d’Achille régulièrement cité, celui de la complexité de mobilisation des financements européens. « C’est très vertueux dans le fonctionnement, la mise en réseau dans le cadre des Rita permet de rationaliser et d’optimiser les financements en coordonnant au mieux les activités, mais les mécanismes européens de financement sont complexes et les délais de paiement peuvent être rédhibitoires pour certaines structures », observe Patrice Champoiseau. Cette gestion financière est délicate, depuis que le financement des Rita est abondé par les fonds européens. « Nous avons mené un important travail pédagogique avec les décideurs et les autorités de gestion des fonds pour expliquer tout l’intérêt qu’il y avait à mobiliser les Rita pour le développement agricole local ; encore faut-il en faciliter le fonctionnement. Ces difficultés d’accès aux financements rejaillissent sur les réseaux qui, lorsqu’ils sont critiqués le sont principalement sur ce point », observe Jean-Marc Thévenin. Une difficulté qui peut parfois gripper la plus belle des mécaniques et faire passer à côté d’innovations mises au point dans les champs. « Nous avons aussi mis en place un projet pour accompagner les initiatives paysannes, qui vient appuyer tout le travail mené par ailleurs. Les producteurs procèdent aussi à leurs propres expérimentations, chez eux, à partir de sources différentes. Notre rôle, là, c’est de les aider à sortir de l’empirisme agricole classique, à mettre en place des essais, avec des témoins, à faire des répétitions dans le temps et ità acquérir une certaine forme d’autonomie également dans la conduite des expérimentations », poursuit Patrice Champoiseau. Mais, au-delà des progrès agronomiques enregistrés ou en cours, Jean-Marc Thévenin estime que l’avancée la plus significative permise par les réseaux c’est « la dynamique globale entre les différents acteurs. Nous sommes passés d’une situation dans laquelle personne ne se connaissait à ila situation actuelle, où les acteurs se connaissent, travaillent ensemble, échangent des flux de données en toute confiance et construisent des réflexions communes. C’est vraiment le gros succès de cette initiative. »

Poulet : la recette réunionnaise

Installé depuis 2013, Yannick Frontin a d’abord élevé des volailles de chair, c’est par cette activité qu’il s’est intéressé au Rita de la Réunion. Depuis 2017, il a aussi entamé une diversification vers du maraîchage hors sol. « Le Rita nous a permis de travailler sur plusieurs sujets qui nous préoccupent au quotidien », précise-t-il. Le premier de ces sujets, c’est la persistance des salmonelles dans les élevages pour laquelle il a réalisé des essais avec différents protocoles de désinfection. « C’était possible parce que j’avais deux bâtiments » explique-t-il. L’autre sujet sur lequel le réseau a travaillé c’est la qualité de l’eau d’abreuvement, un point souvent négligé dans les élevages. « Nous avons fait des essais sur l’acidification de l’eau, chose qui ne se pratiquait pas ici. C’est un bon levier pour améliorer les indices de consommation et la performance des poulets. » Et pour résumer ? « Au total, tous ces échanges, les conseils prodigués, les expérimentations m’ont permis d’améliorer mes pratiques. Aujourd’hui je suis plus pointilleux, plus informé aussi de certains aspects de mon métier et des pratiques qu’il faut adopter. En gros, cela m’a appris à être plus vigilant. »

Rita

Ces réseaux ont plusieurs champs d’action déployés dans les territoires ultramarins. L’amélioration de l’alimentation animale et l’autonomie fourragère, la maîtrise des risques sanitaires en productions animales ou végétales, l’amélioration et la qualité variétale, l’adoption de pratiques agroécologiques visant à réduire l’usage des pesticides, la formation des agriculteurs et des conseillers, la valorisation de la biodiversité et des produits locaux. Ils sont déployés sur huit territoires, comptent douze animateurs, vingt thématiques transversales et cent cinquante structures impliquées. Depuis 2018, les Rita des Dom ont été rejoints par les territoires du Pacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie…). https://coatis.rita-dom.fr/

  1. Une nouvelle technique appelée pour compléter les recherches en cours (https://umr-agap.cirad.fr/recherche/champs-thematiques/diversites-genomes-structure-domestication-milieux-societes/axes)
  2. SEAPG : équipe Structure Évolutive des Agrumes, Polyploïdie et Amélioration Génétique, UMR Agap, département Bios, Cirad.




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top ↑