De l'eau au moulin agriculture urbaine labo

Published on 6 décembre 2023 |

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Quel rôle pour l’agriculture urbaine à l’avenir ?

Si nourrir les villes et leurs habitants semble être la vocation première de l’agriculture urbaine, cette vision s’est récemment quelque peu heurtée à un modèle hyperproductif et gourmand en capitaux. Un mirage qui, en s’évaporant, a laissé place à de nouvelles voies où les fonctions sociales et environnementales s’adossent aux dimensions agricoles et alimentaires. Article extrait de la revue Sesame 14.

Par Antoine Lagneau, chercheur associé au Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches Sociétés, Sensibilités, Soin (LIR3S UMR 7366, CNRS-Université Bourgogne-Franche-Comté).

Plus de vingt ans après sa résurgence dans les pays occidentaux, principalement en Amérique du Nord puis en Europe, la rapide reconquête des villes par l’agriculture urbaine suscite autant d’intérêt que de questions. Sa fonction alimentaire est au centre des attentions à l’heure où les inquiétudes géopolitiques, économiques et climatiques plaident pour une relocalisation de l’alimentation.

Après une forme d’euphorie portée par certains acteurs, notamment politiques, sur une supposée autonomie alimentaire des villes au cours de la décennie 2010, les discours sont aujourd’hui bien plus tempérés. C’est là le résultat à la fois des nombreux travaux de recherche mais aussi de nombreux retours d’expériences, où les déconvenues, notamment à propos d’une forme très productive d’agriculture urbaine, se sont multipliées ces dernières années.

« Déconstruire l’idéal d’autosuffisance alimentaire en ville »

Atelier Parisien d’URbanisme

« Déconstruire l’idéal d’autosuffisance alimentaire en ville », pour reprendre l’expression d’une publication de l’APUR (Atelier Parisien d’URbanisme) sur l’agriculture urbaine sortie en 20221, paraît nécessaire pour saisir ce que peut apporter réellement cette dernière aux mondes urbains mais aussi ruraux, tant d’un point de vue alimentaire et environnemental, qu’en réinterrogeant notamment notre rapport au vivant, humain et non-humain. Cela demande de définir de manière robuste ce qui, à la fin du XXe siècle, pouvait passer pour un « objet agricole non identifié ». Désormais, comme le relèvent les auteurs et autrices de l’ouvrage « Les Agricultures urbaines en France »2, « les définitions institutionnelles et scientifiques de l’agriculture urbaine sont foisonnantes ».

Nourrir… le lien social

Il faut dire que ce type d’agriculture revêt un caractère polymorphe. D’ailleurs, aborder cet aspect3 permet de donner à lire une diversité qui regroupe les lieux et supports de production, les techniques et les pratiques culturales, les systèmes de distribution, les modèles économiques et les acteurs4.

De fait, l’agriculture urbaine se définit synthétiquement comme « le développement, la fabrication et la distribution de denrées alimentaires et d’autres produits issus de la culture et de l’élevage dans et autour des villes »5. Dans la lignée du rapport du Conseil Économique, Social et Environnemental de 2019 sur l’agriculture urbaine (CESE, 2019), on peut distinguer trois types d’agriculture urbaine : l’agriculture urbaine non marchande concerne la majorité des jardins collectifs que sont les jardins familiaux, partagés, d’insertion, pédagogiques, thérapeutiques ; l’agriculture urbaine marchande dont les productions sont destinées à être revendues, et l’agriculture urbaine servicielle, qui recouvre des projets utilisant des techniques culturales ou d’élevage à des fins d’aménagement et de gestion de l’espace public ou privé.

Commençons par l’agriculture urbaine non marchande : elle est définie notamment par sa fonction sociale, qui constitue l’une de ses caractéristiques majeures. Celle-ci est intrinsèquement liée à son retour dans les villes occidentales dont l’un des principaux points de départ se situe à New York, au début des années 1970. Dans une ville alors frappée par une grave crise économique et fiscale, une poignée d’habitants emmenée par une artiste plasticienne, Liz Christy, investit des friches urbaines pour créer des “Community Gardens” afin de cultiver légumes et fruits mais aussi et surtout le lien social. En quelques années, des dizaines de ces jardins communautaires conquièrent le territoire nord-américain et, en 1998, c’est Lille qui devient la première ville en France à en accueillir un : le Jardin des Retrouvailles. Nantes, Lyon et d‘autres capitales régionales suivront l’exemple lillois avant que Paris, en 2001, ne leur emboîte officiellement le pas.

Une success-story qui finit mal

Mais à partir de 2010 environ, trop à l’étroit dans les jardins collectifs ou partagés, l’agriculture urbaine s’en échappe pour conquérir d’autres espaces de la ville. C’est le début d’un changement d’échelle et de paradigme qui va ouvrir autant de perspectives nouvelles que de questions. Car, en s’émancipant des espaces de jardinage collectif, ce modèle va prendre en partie un autre chemin, moins social et tourné vers la recherche de rendements bien plus productifs.

Certains discours sont alors révélateurs de la vision politique de la ville cultivée, vision reprenant les codes des “Smart Cities”. Dans ces « villes intelligentes », l’agriculture urbaine s’est affranchie des éléments naturels, sol, air ou soleil, pour se développer dans des tours maraîchères high-tech, des serres ultra-connectées et des containers truffés de microprocesseurs et autres ordinateurs.

Une nouvelle esthétique agricole autour d’un imaginaire technophile se révèle alors, où des cultures de salades et de fraises baignent dans une lumière violette diffusée par des milliers de Led, dans un univers contrôlé par des capteurs électroniques.

De véritables start-ups agricoles voient rapidement le jour, baptisées Agricool, InFarm, Plenty, Bowery…, qui promettent des produits ultra-locaux, sans pesticide et disponibles toute l’année. Chacune lève des millions d’euros destinés à financer ce qui va pourtant devenir leur talon d’Achille : une technologie extrêmement coûteuse. Car, pour rentabiliser le coût de ces investissements, nos agriculteurs urbains 3.0 se voient contraints de revendre leur production à des prix rapidement prohibitifs.

Les faillites ou les difficultés financières se multiplient

Antoine Lagneau

En quelques années, la success-story promise s’écroule et les faillites ou les difficultés financières se multiplient, à l’image des sociétés françaises Agricool ou Jungle en 2022, de l’allemande InFarm en 2023 ou encore de l’américaine Plenty, cette même année. Une issue peut être prévisible au regard du coût énergétique des installations, qui est en moyenne quatre fois supérieur à celui de l’agriculture traditionnelle ! La crise en Ukraine et, plus globalement, les conflits liés à l’énergie se multipliant, c’est tout un modèle économique qui se retrouve en difficulté avec, à l’arrivée, une production devenue trop chère, alors même que le pouvoir d’achat des consommateurs ne cesse de se réduire.

Une équation qui fait dire à Christine Aubry, ingénieure agronome à l’Inrae, dans les colonnes du Monde en avril 20226, que ce type d’installation agricole « n’est tout simplement pas adapté pour de la production de masse de façon aussi prometteuse que certains le disent ». L’agriculture urbaine high-tech reste donc pour le moment cantonné à un marché de niche, avec une offre alimentaire limitée essentiellement aux aromates, à quelques légumes et champignons. Loin, très loin du mirage de l’autonomie alimentaire des villes…

Cultiver une fierté d’être

La déconstruction de cet horizon aux allures de promesse intenable pourrait peut-être contribuer à placer l’agriculture urbaine au cœur d’un autre paradigme : la transformation sociale et écologique des villes, où la question agricole et alimentaire serait centrale. Car, si la fonction sociale est indissociable de l’agriculture urbaine dans sa forme récente, elle l’est également dans sa forme plus ancienne, les jardins ouvriers. Créés en 1893 à Sedan, par Félicie Hervieu, pour améliorer les conditions de vie des ouvriers et de leur famille, ces jardins ouvriers sont développés à grande échelle par l’abbé Lemire à partir de 1896.

130 ans après leur naissance, les jardins ouvriers, renommés « jardins familiaux » après la Seconde Guerre mondiale, retrouvent en ce premier quart du XXIe siècle un nouvel intérêt aux yeux des acteurs politiques, économiques, sociaux et autres de la ville.

Face à la multiplicité des crises sociales, sanitaires et environnementales, ces lieux de productions alimentaires, individuels ou collectifs, offrent de multiples ressources susceptibles d’être intégrées à des politiques sociales innovantes à large échelle, notamment dans les quartiers populaires. C’est ce que concluaient par exemple des professionnels du secteur social réunis pour un colloque à Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise, en septembre 2018. Ils avaient ainsi identifié les jardins collectifs et, d’une manière plus globale l’agriculture urbaine, comme un moyen de garantir une alimentation de qualité et surtout accessible à tous en termes de coût.

À cette préoccupation quotidienne s’ajoutent les aménités environnementales. Souvent situés en lisière de ville mais aussi, pour certains d’entre eux comme en Seine-Saint-Denis, dans l’urbain dense, les jardins familiaux s’étendent fréquemment sur plusieurs milliers de mètres carrés. Ils constituent à ce titre des éléments essentiels de la trame verte, ces continuités écologiques entre les territoires, indispensables à la biodiversité ordinaire.

Ces trames vertes permettent d’éviter la fragmentation des espaces et des habitats, bénéficiant à la biodiversité mais facilitant aussi la reconnexion du vivant humain avec le vivant non-humain. L’agriculture urbaine redonne dans ce cas aux habitants la possibilité de retrouver une fierté d’« être » :  Des êtres habitants ; des êtres attachés à leur lieu de vie, reliés aux autres et à leur environnement. C’est aussi ce que plaidait, après les émeutes de juin 2023, Marcel Marloie, chercheur associé à la chaire agriculture urbaine d’AgroParisTech, dans une tribune publiée par Le Monde en juillet 2023 : « Il faut repenser en profondeur le modèle d’habitat urbain en multipliant les jardins collectifs. »

En sortant ainsi de l’injonction consistant à nourrir la ville, l’agriculture urbaine pourrait participer à « réhabiliter l’habiter » : par les multiples formes qu’elle propose, du jardin collectif à la MicroFerme Urbaine (MFU) en passant par des systèmes agricoles plus complexes ; par sa capacité à générer du commun ; enfin par l’attention qu’elle permet de porter à soi, aux autres ainsi qu’à son environnement. L’agriculture urbaine peut ici être perçue comme un objet de pouvoir d’agir et de faire, participant directement à la réflexion autour de la démocratie alimentaire et de la sécurité sociale alimentaire.

Elle contribue aussi à imposer une nouvelle réflexion sur l’organisation de la ville et de ses quartiers, autour de lieux nourriciers et agricoles, en décloisonnant les espaces, en rouvrant la ville vers son arrière-pays nourricier pour retrouver le chemin reliant ainsi les mondes urbains aux monde ruraux.

Sur le même thème

  1. L’agriculture urbaine dans les grandes métropoles, analyse comparative des projets et outils, APUR, août 2022.
  2. Aubry C., Giacché G., Maxime F., Soulard C.-T., coord., Les agricultures urbaines en France. Comprendre les dynamiques, accompagner les acteurs, Editions Quae, 2022.
  3. Demailly K., Lagneau A., Les nouvelles formes d’agriculture urbaine. D’une innovation du centre de la métropole à un outil pour tous les territoires régionaux ? dans l’Atlas collaboratif de la mégarégion parisienne,université de Rouen Normandie, 2022. https://atlas-paris-mega-region.univ-rouen.fr/node/255
  4. Lagneau A., Barra M., Lecuir G., (dir.), Agriculture urbaine : vers une réconciliation ville-nature, Le Passager clandestin, 2015.
  5. Tornaghi C., Critical Geography of Urban Agriculture, Progress in Human Geography, 38 (4), p. 551-567, 2014.
  6. Les fermes verticales, un modèle controversé pour l’agriculture de demain, Le Monde, 20 avril 2022.

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