De l'eau au moulin

Published on 16 février 2021 |

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[Collapsologie] Science de l’effondrement ou effondrement de la démarche scientifique? (1/4)

Souvenez-vous, il y a près d’un an nous instruisions la question de la collapsologie, tout d’abord à travers ses mots puis sous l’angle de sa réception par le public. Place à la critique, avec cet article pointant les failles et les paradoxes de cette prétendue « science de l’effondrement ». Un feuilleton en quatre épisodes, par Pierre Sersiron et Tanguy Martin *. Premier volet.

L’air ambiant est empreint de catastrophisme. Au dérèglement climatique et à la sixième extinction de masse des espèces est venue s’ajouter la pandémie de Covid ainsi qu’une nouvelle vague d’épizootie aviaire. Du côté social, le tableau n’est guère plus reluisant. La possibilité même de pénurie alimentaire dans notre pays dit développé a pris corps avec l’augmentation massive du recours à l’aide alimentaire et les difficultés à trouver de la main d’œuvre agricole. Tout cela peut donner le sentiment que les collapsologues avaient raison. Celles et ceux qui, depuis quelques années, avaient prévenu que des événements imprévus, mais certains, plongeraient nos sociétés, non pas au bord du gouffre, mais dans le gouffre. Pour autant la collapsologie n’a pas l’ambition de se présenter comme une prophétie mais comme une science. Rappelons que la démarche scientifique n’est pas affaire de sentiments. Sans nier les dérèglements profonds de nos sociétés et des écosystèmes avec des points de non-retour franchis, amplifiés par la pandémie que nous traversons, il convient plus que jamais d’éclairer nos ressentis au crible de la raison pour pouvoir réagir, en sortant du faux dilemme entre scientisme expert et réaction à l’affect. La supposée science de l’effondrement peut-elle fournir une compréhension du monde permettant à la société de faire face à la situation par le débat et, finalement, la démocratie ?

« Ceux qui nous accusent de pessimisme devront prouver concrètement en quoi nous nous trompons » posent, telle une invitation, Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans l’un des ouvrages les plus populaires de la collapsologie : « Comment tout peut s’effondrer », édité au Seuil en 2015. Dans cet article, nous prendrons à la lettre cette invitation.
Nous formulerons ici des réserves concernant ce mouvement de pensée – la « collapsologie » –  qui prend l’effondrement à venir comme postulat de base et comme concept central de réflexion. Selon leurs analyses, « il n’existe pas vraiment d’alternative à un effondrement » [1]. Un postulat qui nous semble problématique, notamment pour poser les analyses et stratégies de lutte contre le changement climatique ou l’effondrement de la biodiversité. Les analyses des collapsologues ont un caractère performatif. Elles induisent des stratégies individuelles et collectives. Le récit que l’on fait d’une période et de ses enjeux est une question politique déterminante. Nous considérons que s’il est primordial d’agir, de créer et de militer, s’accorder sur des analyses et constats est fondamental pour éclairer et orienter l’action. Or, une action basée sur l’intuition semble inappropriée, et risquerait même d’être contreproductive.
Cet exercice nous semble d’autant plus utile que la pensée collapsologue, présente dans les milieux militants écologistes, s’immisce dans certains espaces éducatifs et intellectuels attentifs aux enjeux environnementaux et climatiques. Cet exercice, réalisé à partir d’une lecture critique de l’ouvrage « Comment tout peut s’effondrer », s’appuie, entre autres, sur des outils issus de la zététique [2] ou des sciences humaines. Avec cet objectif : passer au crible des démarches scientifiques cet ouvrage de référence de la collapsologie, les auteurs et autrices s’en réclamant appelant à une « véritable science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement » [3]. Pas question, alors, de dresser ici une critique politique globale, déjà réalisée par de nombreux·ses auteurs ou autrices [4].

Changer le système, pas le climat

A première vue, nous nous réjouissons de l’attrait pour une approche systémique et radicale à propos des questions socioenvironnementales :
« Systémique », car considérant qu’on ne peut pas traiter isolément chaque facette des crises et des bouleversements sociaux, environnementaux, climatiques et démocratiques que vivent nos sociétés. D’après les termes de P. Servigne et R. Stevens, « la perturbation d’un des systèmes (le climat par exemple) provoque des bouleversements sur les autres (la biodiversité, les cycles naturels, l’économie, etc.), qui en retour en bousculent d’autres dans un immense effet domino que personne ne maîtrise» [5]. Les crises étant interdépendantes, répondre à l’un des bouleversements ne peut donc se faire sans toucher à l’ensemble des champs : sociaux, environnementaux, économiques, démocratiques…
« Radicale », car considérant que les crises actuelles sont les conséquences des fondements de l’organisation des sociétés. Impossible, dans ce cas, de traiter lesdites conséquences sans changer le système économique et politique qui en est à l’origine. Autrement dit, sans transformation sociale.
La collapsologie, dans les débats actuels, permet de mettre en avant certains paramètres clefs des crises et bouleversements multidimensionnels que nous affrontons. Nous partageons l’urgence exprimée, ainsi que le constat de l’ampleur des ruptures nécessaires pour faire face au changement climatique et aux autres phénomènes menaçant l’humanité et la planète. Nous partageons également le constat que certains points de non-retour ont été franchis, à l’image de la destruction de ressources d’origine naturelle qui ne se renouvelleront pas à l’échelle de vies humaines. Enfin, nous partageons le besoin d’une approche transdisciplinaire concernant les enjeux liés aux bouleversements brutaux auxquels la géosphère et la biosphère sont soumis.

Une possibilité d’effondrement ou la certitude de l’effondrement comme élément central ?

Les auteurs définissent l’effondrement comme « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis [à un coût raisonnable] à une majorité de la population par des services encadrés par la loi » [6]. On ne peut pas écarter à priori la possibilité d’effondrements, de crises majeures multiples, de catastrophes, etc. Il est même sage de considérer que, selon les orientations que prendront nos sociétés dans les années à venir, la probabilité d’un effondrement est non-négligeable. Mais il s’agit là d’un scénario parmi d’autres et seule l’évolution à venir de nos sociétés construira celui-ci ou non. D’autant que les crises climatiques et environnementales ne sont pas naturelles, mais bien écologiques, c’est à dire qu’elles ont trait à la relation qu’entretiennent les sociétés humaines avec leur environnement. Par ailleurs, regarder d’un œil optimiste ou pessimiste les différents scénarios en question reste un choix subjectif et ne peut constituer une donnée à priori partagée par tou·te·s. Ce qui n’empêche pas la collapsologie de trancher, en proposant une grille de lecture où cet effondrement est, selon leur terme, « certain ». Voilà pour leur postulat central. Or, passer d’une « possibilité d’effondrement » à l’idée d’« effondrement comme élément central » constitue un pas majeur qui mériterait d’être rigoureusement argumenté. Et les auteurs de ne pas hésiter à le franchir : en conclusion de la première partie de leur ouvrage, l’effondrement qu’ils présentaient comme possible à la p.133, devient certain à la p.136. Sans que rien ne vienne étayer ce saut qualitatif justifiant pourtant la seconde partie du livre. Le raisonnement devient alors circulaire : l’élément à prouver devient finalement le commencement de leur réflexion et ce sans jamais passer par la preuve solide.

La charge de la preuve problématique : est-il vraiment « désormais difficile d’ignorer l’effondrement qui vient » [7] ?

L’hypothèse collapsologiste fait le constat que les conditions socioenvironnementalesde maintien de l’organisation de nos sociétés ne sont pas assurées au regard de plusieurs événements et bouleversements récents ; constat que nous partageons. Elle souligne également les interdépendances et les multiples formes de rétroactions positives liant ces divers événements et bouleversements. De là, résulte selon elle la certitude d’une trajectoire de nos sociétés vers un effondrement généralisé.
D’une part, cette déduction s’appuie sur des arguments ténus pointant l’impossibilité de changer la trajectoire sociétale conduisant vers un tel événement. D’autre part, et en dernier recours, elle suggère de faire appel à l’intuition.
Prenons les arguments à prétention scientifique : après avoir décrit, souvent grossièrement, l’historique des différentes crises et enjeux auxquels est confrontée l’humanité, la collapsologie s’aventure sur le terrain de la prospective. Lire la suite.

[1] Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015, p.228

[2] « L’art de faire la différence entre ce qui relève de la science et ce qui relève de la croyance », selon une des définitions de RichardMonvoisin (membre du CORTECS), données dans son cours Zététique et autodéfense intellectuelle à l’université de Grenoble

[3] SERVIGNE et STEVENS, op. cit. , p. 20

[4] Lire, par exemple, Jérémie CRAVATTE, « Dépasser les limites de la collapsologie », revue Balast, 27 décembre 2019

[5] SERVIGNE et STEVENS, op. cit. , p.88

[6] Ibid., p.15. Définition elle-même issue de : Yves Cochet, « L’effondrement, catabolique ou catastrophique ? », Institut Momentum, 27 mai 2011

[7] Ibid., p. 25

*Cet article a été écrit par Pierre Sersiron et Tanguy Martin, militants altermondialistes et des luttes pour la justice climatique ; respectivement salarié du réseau Les Petits Débrouillards et bénévole d’Ingénieur·e·s sans frontières France. Cette contribution est réalisée en leur nom propre et n’engage pas ces mouvements.

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