De l'eau au moulin friche à l'ïle d'Yeu

Published on 15 septembre 2022 |

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[Territoires du littoral] « Au f’île de l’eau », un projet multiforme pour mieux prendre en compte l’eau en agriculture sur l’île d’Yeu

Par Arthur Bouyer, Comité de développement agricole de l’île d’Yeu

A l’île d’Yeu, depuis dix ans, un collectif est engagé dans la dynamique agricole de l’ïle, et particulièrement autour de la question de l’eau. Plusieurs ateliers participatifs et études de terrain ont permis de mieux cerner les problèmes et d’envisager des solutions.

En 2011, l’association du Collectif Agricole de l’Ile d’Yeu s’est constituée pour faire face à une sécheresse. Elle avait lancé une collecte pour aider les agriculteurs et ce fut la première initiative collective dans la dynamique agricole de l’île, qui aboutit en 2015 à la création du Comité de Développement de l’Agriculture (CDA) de l’Ile d’Yeu, un groupe informel regroupant la Mairie, le Collectif Agricole et Yeu Demain (deux associations locales), des agriculteurs et des citoyens. Ils ont été rejoints en 2018 par la SCCI Terres Islaises1 nouvellement créée. Le projet « Terres fert’île »2 pour la revalorisation des friches agricoles en a d’abord été le projet central. A partir de 2020, la problématique de la gestion de l’eau en agriculture a resurgi, et le projet « Au f’île de l’eau » a été lancé.

Une approche citoyenne et participative : les Bistr’eau

Le CDA a organisé deux ateliers participatifs autour de la question de l’eau durant l’été 2020 : les Bistr’eau. Près d’une cinquantaine de personnes au total y ont échangé, tous profils confondus : agriculteurs, élus locaux, techniciens, citoyens… Les discussions ont porté sur la problématique de la gestion de l’eau sur l’île d’une manière générale, puis sur des approches précises : biodiversité, économie d’eau, stockage, etc. Les premières pistes de travail ont ainsi été définies et un groupe transversal s’est constitué pour suivre le projet.

Fin 2020, celui-ci a été lauréat de l’appel à projet de la Fondation Terre de Liens et Léa Nature « Agir pour préserver le foncier agricole et la biodiversité en agriculture ». Cette enveloppe a permis de lancer les premières actions : l’étude de l’école Unilasalle, l’inventaire participatif des mares et les premiers travaux de réhabilitation des réseaux hydrographiques.

Une étude de la ressource en eau sur l’île

L’étude de l’école UniLassalle fait suite aux interrogations des acteurs locaux : quelle ressource en eau est disponible sur l’île pour permettre un développement plus autonome des activités agricoles ? Cela concerne par exemple la qualité de l’eau du sous-sol, le type de nappe existant sur l’île, ou le volume d’eau disponible. En effet, l’Ile d’Yeu est raccordée au continent depuis 1961 pour son approvisionnement en eau potable. Cette eau provient des réserves prélevées sur le cours de la Vie, en Vendée. Aujourd’hui disponible toute l’année pour l’ensemble de la population islaise, cette ressource importée pose néanmoins la question de la résilience de l’île dans un contexte de variations climatiques, où les phénomènes de sécheresse sont de plus en plus réguliers et intenses. De plus, les agriculteurs irriguent aujourd’hui avec l’eau du réseau, ce qui pose la question de la performance écologique et économique d’une telle pratique : l’utilisation de la ressource naturelle localement disponible contribuerait à renforcer la résilience des systèmes de production et pourrait soulager financièrement les agriculteurs, à condition de financer au préalable les moyens de récupérer cette eau.

Des mesures qualitatives : données hydrochimiques

L’accès aux eaux souterraines comporte des contraintes techniques et de coût. Cependant, l’île possède un réseau de puits dans lesquels des échantillons ont été prélevés puis analysés en laboratoire. La composition des différentes eaux souterraines a été déterminée par chromatographie ionique, une technique permettant de mesurer le phénomène d’intrusion saline dans la ressource souterraine et d’identifier des pollutions chimiques, potentiellement d’origine agricole, comme les nitrates ou les nitrites. De plus, des mesures de la conductivité et de la température de l’eau ont été faites pour caractériser la signature chimique des eaux des puits.

Des mesures quantitatives : nature du sous-sol et caractérisation de l’aquifère

La mesure de la hauteur d’eau dans les puits recensés a donné des indications sur le volume et la géométrie de la nappe : c’est l’approche piézométrique. Cette technique a été renforcée par une approche géophysique au moyen de la tomographie électrique, qui consiste à envoyer un courant électrique dans le sol pour en mesurer la conductivité et la résistivité, ce qui permet d’estimer la localisation de l’eau dans le sous-sol. Au total, 23 profils électriques (entre 125 m et 475 m de long et 40 m maximum de profondeur) répartis sur 8 sites ont été réalisés.

Résultats

L’étude conclut à l’existence d’une nappe d’eau souterraine dans le sous-sol au droit de l’île d’Yeu. L’eau est présente et circule au sein de la roche altérée, fissurée et fracturée. La grande majorité des puits utilisés présente de l’eau douce et de bonne qualité vis à vis de l’aspect anions/cations. Toutefois, beaucoup de puits restent à recenser. Pour la suite, il serait intéressant de reproduire ces analyses lors de la période de hautes eaux, de décembre à février lorsque la nappe est au plus haut, afin de comparer les résultats.

Une étude de la gestion des eaux pluviales sur une parcelle agricole

Enora Berthou, de l’ISTOM d’Angers (Ecole supérieure d’agro-développement international) a réalisé son mémoire de Master 2 avec le Réseau Agricole des Iles Atlantiques (RAIA) et le CDA. Elle a cherché à caractériser les problématiques de gestion de l’eau pluviale à l’échelle de la parcelle agricole, en prenant l’exemple d’une parcelle maraîchère de l’île d’Yeu.

La méthodologie de l’étude a consisté en trois étapes principales : (i) une phase de quatorze entretiens exploratoires avec des acteurs locaux concernés par la gestion de l’eau (agriculteurs, agents municipaux, techniciens, scientifiques) ; (ii) un entretien approfondi avec l’agriculteur exploitant la parcelle test de l’étude ; (iii) une caractérisation des variations hydriques dans le temps.

Pour résumer, les entretiens ont déterminé que vis-à-vis de la gestion de l’eau, l’engorgement et la sécheresse étaient les principales problématiques touchant les exploitations agricoles.

Sur la base des observations de l’exploitant de la parcelle maraîchère, les excès en eau ont été cartographiés. L’agriculteur met en cause la bonne continuité des réseaux hydrographiques attenants. Le déficit d’eau en période sèche concerne la totalité de la parcelle.

Caractérisation des variations hydriques dans le temps

La variation hydrique dans le sol est un facteur limitant des productions agricoles. Connaître les fluctuations de la réserve en eau dans le sol permet d’identifier les potentielles périodes critiques pour les cultures et donc de mieux adapter la conduite culturale. Pour mesurer cette variation, des outils existent comme le bilan hydrique ou des mesures piézométriques. Un bilan hydrique complet n’a pas pu être réalisé compte tenu de la durée de l’étude. Toutefois, une caractérisation des facteurs externes influençant les variations hydriques a été faite ainsi que des mesures piézométriques.

Mesures piézométriques

Trois piézomètres artisanaux3 ont été installés sur la parcelle test après l’analyse de ses usages de la parcelle par l’exploitant. Les piézomètres permettent de suivre le niveau de la nappe libre4. ll est intéressant de suivre l’évolution sur une année complète pour estimer le comportement de la nappe en fonction de la pluviométrie, de la température, etc. Ici, les relevés piézométriques ont été réalisés du 2 juillet au 10 septembre 2021, uniquement à la suite des jours de précipitation. Lors de l’apparition d’eau dans les piézomètres, les relevés ont été réalisés tous les jours.

Malgré les précipitations, la hauteur de la nappe libre n’augmente pas pour les zones des piézomètres 2 et 3. La présence d’eau dans le piézomètre 1 en septembre peut donc être due à la remontée de la nappe libre mais aussi au ruissellement de l’eau du haut de la pente vers ce point bas.

Caractérisation des facteurs externes influençant les variations hydriques

La disponibilité en eau dans le sol varie en fonction de facteurs environnementaux. Quatre facteurs ont été identifiés. Les uns sont permanents, liés aux caractéristiques physiques du milieu (pédologie ; topographie ; géologie). D’autres sont associés aux différentes occupations du sol comme l’aménagement du paysage.

Six sondages pédologiques ont d’abord permis d’identifier les caractéristiques physiques du sol de la parcelle et d’estimer les réserves en eau des profils de sol. Comme les profondeurs des sondages, ces valeurs sont très variables. Elles varient entre 13,5 mm et 176,5 mm d’eau potentiellement « stockable » dans la réserve.

Le profil de terrain, le sens d’écoulement et le profil géologique de la parcelle ont également été représentés.

Enfin, les observations de terrain ont identifié les réseaux de fossés et de mares et les autres équipements permettant la circulation de l’eau, comme les buses.

L’étude a identifié la circulation générale de l’eau dans la parcelle. Certains facteurs environnementaux influençaient cette circulation, allant jusqu’à créer des difficultés pour l’exploitation, comme l’excès et le déficit en eau. Des solutions agronomiques d’adaptation peuvent être préconisées, comme le choix des variétés ou l’aménagement du réseau hydrographique. Il s’agirait alors de trouver une solution aux problèmes localisés de circulation de l’eau. Afin de connaître les actions à réaliser, plusieurs options sont possibles : diagnostic sur l’exploitation, recensement des zones à enjeux par les agriculteurs eux-mêmes, et suivi par le CDA en lien avec la Mairie pour la mise en place des travaux.

Un inventaire participatif des mares

Après ces deux études restait un important enjeu global connaître les réseaux de surface à l’échelle de l’île.

En effet, compte tenu de son profil géologique et hydrologique, l’île d’Yeu ne compte pas de cours d’eau en tant que tel. L’eau y circule dans des failles souterraines, dans le sol, ou dans des aménagements créés par la main de l’homme : fossés, mares, buses, etc. Ces aménagements constituent le réseau hydrographique de l’île, un maillage important, hérité des périodes où la quasi-totalité de la surface de l’île était exploitée pour l’agriculture. Il a fallu creuser, drainer, parfois assécher des parcelles pour les rendre exploitables.

Après  la déprise agricole, entamée à la fin du XIXe siècle et poursuivie tout au long du XXe siècle, ces aménagements sont pour la plupart restés à l’abandon, ont été perdus dans la friche, voire détruits, par artificialisation, changement des usages et de l’occupation du sol). Rappelons qu’une mare remplit plusieurs rôles : elle est un refuge de biodiversité, une zone humide tampon, un lieu de recharge de la nappe. Elle a aussi une valeur paysagère, une capacité à drainer une parcelle engorgée et même une capacité à stocker du carbone. On voit bien là quel est l’enjeu de préserver et restaurer ces milieux.

Mais pour redécouvrir ces réseaux, un travail de prospection est nécessaire. Il faut méthodiquement parcourir le terrain, relever les mareset les inscrire dans une base de données à actualiser. Il y a quelques années, la LPO de Vendée avait conduit un inventaire participatif des mares sur la commune de La Roche sur Yon5. Un partenariat entre la LPO et le CDA s’est donc noué pour reproduire l’initiative sur l’île.

Pendant huit mois, de mars à octobre 2021, vingt-cinq bénévoles ont parcouru l’île, divisée en huit secteurs de prospection. Un animateur de la LPO leur avait expliqué la méthode de relevé et fourni un kit de prospection.

Plus de 100 mares ont été répertoriées et caractérisées selon le type de la mare, leur régime de propriété, état de menace, intégration au réseau hydrographique, etc. Toutes les mares de l’île n’ont pas pu être recensées au cours de cette campagne, mais le CDA continue à comptabiliser de nouvelles mares lorsque des particuliers le sollicitent.

Cette initiative a permis de mobiliser du public, de communiquer sur la démarche, de sensibiliser des habitants. Les résultats ont constitué un outil d’aide à la décision pour les élus locaux, et la première pierre d’un programme global et pluriannuel de restauration des mares, que le CDA essaye de mettre en place depuis fin 2021 – début 2022.

Romane Jégo, stagiaire en BTS Gestion et Protection de la Nature a conduit pendant huit semaines au cours du printemps 20226 des inventaires de biodiversité dans les mares, recensées qui présentaient une priorité de restauration. Ces inventaires devront à l’avenir se poursuivre pour produire un état des lieux complet de la biodiversité dans les réseaux hydrographiques de l’île.

Des travaux sur le réseau hydrographique en zone agricole

A l’automne 2021, une première campagne de travaux a est intervenue sur trois sites agricoles. Au préalable, un questionnaire avait été envoyé à l’ensemble des agriculteurs pour estimer leurs besoins d’interventions sur le réseau hydrographique attenant à leurs parcelles et pour en définir le degré de priorité au regard des capacités financières de l’association.

Sur trois sites, des défrichages, curages, voire des créations de fossés ont été réalisés. Une mare a été créée sur un site agricole où deux maraîchers sont en cours d’installation. Ces travaux conduits à l’automne 2021 ont permis de soulager les agriculteurs concernés lors de l’hiver 2022. En effet, les engorgements à risque pour les cultures qui avaient été observés ont été limités voire inexistants après l’hiver 2022.

Une étude en cours sur l’autonomie en eau des exploitations agricoles

Le projet « Au f’île de l’eau » s’attache à restaurer les réseaux hydrographiques pour améliorer les conditions d’accès aux terres par les agriculteurs, ainsi que pour revaloriser une partie importante du patrimoine naturel de l’île, mais il souhaite aussi contribuer à la mise en place de systèmes de tous types pour renforcer l’autonomie en eau des exploitations agricoles. Pour cela, l’expertise de la Chambre d’Agriculture des Pays-de-la-Loire est mobilisée. Huit exploitants ont souhaité participer à l’étude. Un bilan de l’usage de l’eau a été fait sur les huit exploitations, avec un rapport pour chacune, puis un rapport global. Ces rapports décrivent les contextes propres à chaque exploitation, les systèmes mis en place actuellement par les agriculteurs, les préconisations pour en améliorer l’autonomie, et les leviers et les freins qui peuvent jouer sur la mise en place de solutions.

L’étude sera restituée fin septembre 2022. Ses résultats permettront au CDA et aux agriculteurs de cibler des pistes de travail pour la suite du projet. A titre d’exemple, il est déjà prévu d’accompagner deux exploitations dans l’installation de systèmes de récupération des eaux pluviales depuis les toits des hangars agricoles vers des réserves d’eau existantes ou à créer.

 « Au f’île de l’eau » : à suivre…

Le projet « Au f’île de l’eau » existe grâce à la mobilisation de divers financeurs. L’appui de la Fondation Terre de Liens et Léa Nature a permis d’impulser le projet puis, en 2021, le CDA a mobilisé des fonds du plan de relance, par l’intermédiaire de la Direction Régionale de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Forêts (DRAAF).

Le diagnostic se poursuivant, les besoins en investissements sont mieux connus. Pour augmenter encore sa capacité d’action, le CDA a lancé une souscription en juillet 2022 avec la Fondation du patrimoine6 pour mobiliser des financements complémentaires qui permettraient de restaurer des réseaux hydrographiques. Cette collecte devrait durer cinq ans, bien que le CDA souhaite pouvoir compter sur ces fonds dès 2023. Une nouvelle étude associant la LPO de Vendée et des géologues de l’Université de Nantes est envisagée dans l’hiver 2023, pour cartographier finement et par secteur le réseau hydrographique et analyser son maillage, ses usages anciens et actuels, afin de mieux cibler les restaurations en conséquence.

  1. SCCI Terres Islaises : Société Coopérative Civile Immobilière. Le principe est de regrouper des coopérateurs dont les parts sociales, fixées à 120€ la part, constituent un capital destiné à acheter des terres agricoles afin de les retirer de la spéculation foncière, de les détenir et de les attribuer collectivement aux projets agricoles existants ou en cours d’installation. Il s’agit de limiter le frein de l’accès au foncier pour les agriculteurs ou les porteurs de projet dans un contexte de forte pression foncière.
  2. https://www.cda-yeu.com/gallery
  3. Un piézomètre mesure la pression des liquides et permet de surveiller les variations de niveau de nappe, mais aussi d’y accéder pour en mesurer la qualité physico-chimique ou biologique.
  4. La nappe libre est une nappe d’eau souterraine dont le niveau supérieur peut varier sans être bloqué par une couche imperméable au-dessus d’elle.
  5. https://www.capitale-biodiversite.fr/experiences/inventaire-participatif-du-reseau-de-mares
  6. La Fondation s’est récemment mobilisée pour accompagner des projets de restauration du patrimoine naturel et des actions de préservation et de mise en valeur de la biodiversité.

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