De l'eau au moulin

Published on 16 février 2021 |

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[Collapsologie] Un appel à l’intuition comme acte de foi ? (3/4)

Crédits : CC-By-Nc-Pierre Sersiron

Une « science » qui reposerait sur l’intuition, en faisant largement appel aux analogies douteuses, sans pour autant se soumettre au critère de réfutabilité. Voilà pour le regard porté sur la « démarche scientifique » des collapsologues, par Pierre Sersiron et Tanguy Martin* – retrouvez ici les volets 1 et 2.

En dernier recours, les auteurs en appellent à l’intuition pour écarter les scénarios dits optimistes : « Toutes les informations contenues dans ce livre, aussi objectives soient-elles, ne constituent donc pas une nouvelle preuve formelle qu’un grand effondrement aura bientôt lieu, elles permettent seulement […] d’affiner votre intuition » [1], avant d’ajouter qu’en collapsologie, « c’est l’intuition – nourrie par de solides connaissances – qui sera donc primordiale » [2]. Face à l’impossibilité de donner une certaine assise scientifique à leur postulat, les auteurs favorisent l’alliage entre sciences et croyances.
Pourtant, l’histoire des démarches scientifiques se fonde sur la différenciation entre croyances propres à chacun·e et énoncés scientifiques. Si les croyances n’ont pas à être démontrées, elles ne peuvent prétendre à constituer un argument convaincant. Quant aux énoncés scientifiques, ils doivent pouvoir se partager, quelles que soient les intuitions et croyances de chacun·e·s : ils constituent des arguments dans les débats.
Les auteurs, au contraire, considèrent d’après leur expérience personnelle que « la seule rationalité n’est pas suffisante pour traiter un tel sujet […] Il faut y ajouter de l’intuition, des émotions […] ». Cet éloge de l’intuition, c’est-à-dire de la pensée immédiate, risque d’être un éloge de nos préjugés, de nos stéréotypes, de nos réactions les moins réfléchies. Il est facile aujourd’hui d’en appeler à l’intuition, en France, dans un contexte où les mouvances du « développement personnel » et autres spiritualités individualisantes sont en vogue. Il n’en reste pas moins que cet appel à l’intuition est aussi peu universel que celui d’une entité, d’un dieu, d’une âme, d’une force ou d’une énergie paranormale. Des objets métaphysiques, dont l’existence ne peut être ni vérifiée, ni infirmée. L’intuition invoquée ici est par ailleurs propre à l’intimité de chacun·e. Problème, les auteurs demandent à ce que cette intuition soit partagée pour comprendre leur thèse. Croire serait alors un préalable au savoir. Rappelons la vigilance que recommandait Gaston Bachelard à l’égard de l’intuition, dans son appréciation de la démarche scientifique : « La pensée scientifique moderne réclame qu’on résiste à la première réflexion. C’est donc tout l’usage du cerveau qui est mis en question. […]. Il faut penser contre le cerveau » [3].

Si chacun·e est libre de ses croyances, mobiliser « l’intuition » pour asseoir un raisonnement qu’on voudrait collectif et réfléchi nous semble, de plus, s’opposer au respect des croyances de chacun·e·s. « L’intuition » et les émotions sont subjectives et distinctes d’une approche scientifique fondée sur des faits, pour élaborer ensuite une théorie explicative. Une telle approche scientifique ne part pas des idéologies, intuitions ou croyances pour ensuite sélectionner les faits correspondants. Elle doit s’appuyer sur un matérialisme méthodologique qui postule que, quelque soit l’observateur ou l’observatrice, nous pouvons nous accorder sur ce qui est observé. Le contraire revient à dire que tout est subjectif et que toute démarche scientifique est vaine. Ce qui n’est pas non plus la position des collapsologues, tant ils ont recours aux études scientifiques en tout genre.
La collapsologie, avec son ambition de faire un « trait d’union entre les grandes déclarations scientifiques rigoureuses et globales, et la vie de tous les jours qui se perd […] dans la chaleur des émotions » saute à deux pieds dans un relativisme qui contribue à réduire la capacité de partager une lecture commune des évènements et ce, indépendamment des émotions qui nous constituent toutes et tous. Comme conséquence, les auteurs en arrivent à parler à celles et ceux qui croient : « Ceux qui comprennent cela vivent avec une angoisse : plus la fuite en avant continuera, plus la chute sera douloureuse » [4]. Les autres, seraient alors dans le « déni » (sic). Les collapsologues se placent alors dans l’impossibilité de parler à celles et ceux qui ne partagent les mêmes croyances et intuitions.
Enfin, que pourraient répondre les auteurs à un·e contradicteur·trice ayant la « contre-intuition » que l’effondrement n’arrivera jamais ? Rien, car une intuition, tout comme une contre-intuition est de l’ordre de la foi.

Des analogies douteuses aux faux dilemmes

L’ouvrage recourt à un nombre important d’analogies. L’analogie permanente entre l’évolution du monde actuel et la trajectoire d’une voiture dénote d’une vision mécaniste des évolutions sociales et politiques. Sans compter qu’elle ne creuse pas la question du conducteur ou de la conductrice de la fameuse voiture [5], c’est-à-dire du pouvoir, si nous devions nous aussi filer cette métaphore. Une analogie ne peut constituer une preuve.
Au-delà de l’utilisation récurrente d’analogies douteuses, l’utilisation de faux dilemmes assez systématique est également dérangeante à la lecture de cet ouvrage. En conclusion, les auteurs affirment que « la charge de la preuve [si l’on souhaite les contredire] revient désormais aux cornucopiens » [6] : ainsi, soit nous adhérons à leur hypothèse, soit nous nous rangeons du côté des groupes misant sur les innovations technologiques (lesdits cornucopiens [7]) : être de leur côté ou être du côté des scientistes [8]. Le lecteur ou la lectrice est donc forcé·e de choisir entre deux positions sur un sujet alors qu’il en existe bien plus [9]. Ces faux dilemmes sont malheureusement récurrents dans l’ouvrage. « Ne pas croire » serait un « déni » [10] quand, à d’autres moments, les auteurs se présentent comme les porteurs de la seule voie alternative, tandis que nous serions, sans leur apport, dans un grand « délabrement intellectuel ». Ajoutez à cela que nous n’aurions alors que le choix entre subir « des discours apocalyptiques survivalistes ou pseudo-mayas » ou endurer les propos « climatonégationistes  ”progressistes” des Luc Ferry, Claude Allègre et autres Pascal Bruckner » [11]. La collapsologie serait alors la seule alternative entre survivalisme et climatonégationisme. Ce serait négliger fortement la diversité des analyses des enjeux socioenvironnementaux dans le débat public actuel.

L’irréfutabilité du postulat de l’effondrement

Parmi les outils permettant de soupeser une théorie, le « critère de Popper » peut nous aider ici. Karl Popper, épistémologue autrichien, avançait deux critères liés à la « réfutabilité » pour distinguer science et pseudo-science. Il s’agit de critères nécessaires, mais non suffisants. Ainsi, une théorie se voulant scientifique doit être à la fois réfutable et non réfutée :

– « Réfutable », c’est-à-dire laisser la possibilité que des faits viennent contredire cette théorie et la rendre caduque. Cela révèle le caractère évolutif des savoirs scientifiques.

– « Non réfutée », c’est-à-dire qu’en l’état des connaissances et de la science du moment, la théorie n’a pas encore été réfutée.

Or, les auteurs de l’ouvrage semblent se dispenser de cette réfutabilité : « Le tableau est devenu si évident […] que si, par hasard, certains chercheurs se sont trompés sur leurs conclusions, si l’un ou l’autre chiffre est faux, ou si nous nous sommes fourvoyés dans une quelconque interprétation, le raisonnement reste sensiblement le même » [12]. Ce rapide écartement de toute possible réfutation de leur théorie est d’autant plus étonnant qu’ils affirment eux-mêmes se consacrer à la tâche de créer les contours d’une nouvelle discipline scientifique, ce qui demande de soumettre les postulats à la critique.
Néanmoins, le critère de réfutabilité de Karl Popper peut s’avérer restrictif, et certaines approches épistémologiques, dite empiristes, proposent de baser le raisonnement scientifique sur l’induction, c’est à dire la convergence de phénomènes observés vers une « loi ». À certains moments le raisonnement des auteurs peut d’ailleurs être considéré comme inductif. Par exemple, la première partie du livre cherche à multiplier les exemples d’effondrements avérés ou potentiellement à venir, décrits par la communauté scientifique, pour en tirer une « règle ». Néanmoins, pour aboutir à la démonstration d’un inéluctable effondrement généralisé, les auteurs admettent d’eux-mêmes leur faiblesse, et ont besoin de recourir à l’intuition, comme déjà évoquée ci-dessus.
Recourant à une massive bibliographie scientifique, les auteurs se placent tout de même en dehors de toute démarche scientifique, au sens où on l’entend d’un point de vue épistémologique. Voilà l’un des paradoxes gênants de la collapsologie telle que définie dans le livre : tenir l’équilibre entre scientisme et approche pseudo-scientifique.
Ce manque de rigueur transparaît aussi dans le réductionnisme climatique dont font preuve les auteurs pour renforcer leur thèse. Le facteur climatique explique d’après eux toutes les crises rencontrées par les sociétés européennes : « Les graves crises économiques et démographiques […] avant l’ère industrielle sont toutes liées à des perturbations climatiques » [13]. A vouloir affirmer les interactions humain-nature dans des histoires réciproques, ce qui est indispensable, les auteurs tombent dans l’extrême inverse consistant à considérer qu’il n’y aurait alors pas d’histoire humaine, ou en tout cas de crises économiques et démographiques qui puissent être indépendantes des causalités climatiques.
À travers leur invitation à « ceux qui [les] accusent de pessimisme [de] prouver concrètement en quoi nous nous trompons », les auteurs font finalement l’économie de prouver ce qu’ils avancent. En effet, la preuve, dans toute démarche un minimum scientifique, devrait provenir de celui ou celle qui prétend démontrer une théorie. Or, après une tentative de démonstration par des arguments faibles et avant d’en conclure que c’est finalement à l’intuition de prévaloir pour appuyer leurs hypothèses, les auteurs, par un tour de passe-passe, retournent la charge de la preuve. Ce serait désormais à leurs contradicteurs·trices de prouver qu’ils se trompent. Par un retournement de situation, les auteurs tentent de se dédouaner définitivement d’avoir à démontrer ce qu’ils avancent. Lire la suite.

[1] P. Servigne et R. Stevens, op. cit., P.142

[2] Ibid., p. 142

[3] Gaston BACHELARD, La Formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1938

[4] P. Servigne et R. Stevens, op. cit., p.106

[5] Une seule mention p.130

[6] Ibid., p.253

[7] Définition Wikipedia du 02 février 2020 : « Un cornucopien est une personne qui estime que les innovations technologiques permettront à l’humanité de subvenir éternellement à ses besoins matériels, eux-mêmes considérés comme sources de progrès et de développement »

[8] Attitude consistant à considérer que les sciences, et en particulier les sciences physico-chimiques, seraient la solution de tous les problèmes humains.

[9] Certain·e·s zététicien·ne·s caractérisent ce type de rhétoriques de « moisissures argumentatives ». CF. Op. Cit. CORTECS et INDICES

[10] P. Servigne et R. Stevens, Op. Cit., Chapitre « Le Déni : ne pas croire », p.222

[11] Ibid. p.18

[12] Ibid., p.131

[13] Ibid., p.69

*Cet article a été écrit par Pierre Sersiron et Tanguy Martin, militants altermondialistes et des luttes pour la justice climatique ; respectivement salarié du réseau Les Petits Débrouillards et bénévole d’Ingénieur·e·s sans frontières France. Cette contribution est réalisée en leur nom propre et n’engage pas ces mouvements.

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