Quel heurt est-il ?

Published on 25 octobre 2022 |

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[Alimentation] Ces aides qui nourrissent la précarité

Par Laura Martin-Meyer

Depuis le milieu des années 1980, c’est chaque hiver le même refrain : les appels aux dons se multiplient pour venir en aide aux plus vulnérables, celles et ceux que la fin du mois hante et que la faim tenaille. Certes, il peut paraître « contre-intuitif » de jeter un regard critique sur l’aide alimentaire qui permet, chaque jour, à des centaines de milliers de personnes de souffler un peu autour d’un repas chaud. Même chose pour les chèques alimentaires, en préparation dans l’arrière-cuisine du gouvernement. Reste que ces pansements, successivement usés, raccommodés et remplacés ne suffisent plus à cacher la misère que notre société se refuse à voir. Pire, ils jouent parfois contre elle : que faire alors ? Au menu ce jour, des paroles sans concession, qui clament l’urgence de toute une série de métamorphoses.

Toulouse, un soir de septembre. Pour trouver le camion blanc typique des « Restos », comme l’appellent bénévoles et bénéficiaires de l’aide alimentaire, il faut d’abord se perdre : auparavant, ce dernier stationnait sur les allées Jules-Guesde, avoisinant le parc du Grand Rond, les musées et les cafés branchés de ce quartier huppé du centre. Désormais, il faut se rendre en périphérie et s’enfoncer dans une impasse située à Jules-Julien pour enfin apercevoir ce site de distribution des Restaurants du cœur, parmi les trois que compte l’agglomération. Là, une équipe de huit bénévoles accueille tout sourire les derniers bénéficiaires pour la distribution d’un repas complet – pain, riz et poulet aux légumes, yaourt, aujourd’hui nature, et banane : une cinquantaine seront distribués ce soir. « C’est peu, comparé au Grand Rond où l’on fournissait en moyenne 150 repas, explique Marie Deplat, bénévole des Restos depuis quatre ans. Bien que cela donne l’impression qu’elle cherche à éloigner les personnes en situation de précarité du centre-ville, la municipalité a motivé ce changement d’adresse par un gain en confort pour les usagers – salle fermée, chauffée, avec des places assises. » Alain, bénéficiaire depuis le premier confinement, s’en satisfait : « Ici, c’est plus calme, il y a moins de baston. » Comme lui, les visages croisés ce soir sont pour la plupart masculins, de tous âges et, tour à tour, sans-abri, habitants de squat, sans-papiers, bénéficiaires du RSA ou chômeurs en fin de droits. Au-delà de ces « habitués », la crise du Covid-19 a dévoilé de nouvelles figures de la précarité alimentaire : étudiants – dont les files devant les points de distribution d’aide alimentaire avaient, souvenez-vous, indigné nombre d’observateurs – autoentrepreneurs, personnes en chômage partiel. Aussi le Conseil national de l’alimentation notait-il dans son avis de juillet 2021 une « explosion de la précarité alimentaire durant le confinement ». Hélas, à la crise du Covid-19 a succédé l’inflation, faisant craindre une paupérisation de ménages déjà fragilisés : certains produits de première nécessité se sont par exemple déjà envolés de 20, 30, voire 130 % en un an, informait « Le Monde » du 29 septembre 2022. Là n’est pas tout car, note Antoine Bernard de Raymond, sociologue à Inrae, « la hausse du budget alimentation ne dépend pas seulement du coût des denrées alimentaires mais aussi de l’augmentation d’autres postes de dépense, en particulier l’énergie, le logement, le transport 1 ». C’est mécanique, une flambée des prix à la pompe et vous disposez de moins d’argent pour faire vos courses. Ajoutons à cela que « le poste alimentation n’a pas les mêmes propriétés que d’autres dépenses qui présentent une certaine rigidité : du paiement du loyer jusqu’aux factures d’électricité, en passant par les abonnements à internet ou au téléphone, chacun est incité à choisir des prélèvements automatiques. Cela prive de marge de manœuvre. Et, en cas de difficultés financières, c’est l’alimentation qui fait office de variable d’ajustement, sa spécificité étant d’être prise dans un paradoxe : considérée comme un bien essentiel par la plupart des gens, c’est en même temps une dépense très fréquente, donc modulable à l’infini. Résultat, face à l’inflation galopante, beaucoup de personnes qui avaient pris l’habitude de faire leurs courses dans des supermarchés bios retournent vers le hard discount, diminuent les quantités achetées ou encore se tournent vers des produits de moindre qualité ».

Chèques et échecs

Pour aider à payer les factures et maintenir la société à flot, les pouvoirs publics ont leur recette : vous le croyiez obsolète, destiné à prendre la poussière dans les tiroirs de nos aînés, mais voilà que le carnet de chèques – psy, énergie, logement, alimentaire – refait surface via le gouvernement. Enfin, rien n’est moins sûr pour le chèque alimentaire, son entrée en vigueur étant sans cesse repoussée, sa cible, son montant et son champ d’application constamment rectifiés. La difficulté principale, souligne la chargée des relations institutionnelles au sein des Banques alimentaires, Barbara Mauvilain, « c’est qu’il paraît simple, mais [que] tout le monde y a mis derrière les objectifs qui sont les siens » (sur France Info, le 1er juin 2022). Tiraillé entre la chèvre et le chou, entre agriculteurs, consommateurs et acteurs de la grande distribution qu’il voudrait tous ménager, le tout en fléchant le sésame sur des produits jugés sains, locaux et durables, le gouvernement botte en touche. Mais faisons l’économie de ces atermoiements et prêtons plutôt l’oreille à ce qui fait moins de bruit : « Le chèque, il ne faudrait pas que ce soit l’arbre qui cache la forêt, s’inquiète Marie Drique, responsable « accès digne à l’alimentation » au Secours catholique, qu’il soit la promesse pour structurer des circuits courts et réduire la précarité, alors que l’on détricote dans le même temps les systèmes de l’assurance chômage, des retraites, et que l’on patine sur le changement des politiques agricoles, à l’image de notre manque d’ambition pour la nouvelle Politique Agricole Commune (PAC) ». Et de poursuivre : « Il faut agir au niveau des ressources financières des personnes, c’est évident. Mais sur le format, le fléchage du chèque alimentaire sur certains produits – quand il n’est que pour des personnes en situation de précarité – peut véhiculer l’idée qu’elles ne savent pas gérer leur budget : on comprend un sentiment d’infantilisation de leur part. » Nicolas Duvoux, professeur de sociologie à l’université Paris 8 et président du comité scientifique du Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale (CNLE), abonde dans le même sens : « Évidemment, ces chèques répondent à de vraies questions et les enjeux sont, à chaque fois, légitimes. Cependant, cet enchaînement de mesures court-termistes occulte et repousse la nécessité d’une revalorisation des prestations de base pour les allocataires des minima sociaux notamment. Outre leur caractère ponctuel, le problème des chèques fléchés est qu’ils privent de liberté les personnes dans l’affectation de leurs ressources. »Un implicite typique « des prestations ciblées, sous conditions de ressources, qui s’adressent à certaines catégories de la population historiquement très stigmatisées, mises à l’écart. Comme il y a toujours un soupçon qui pèse sur elles, on juge que ces prestations ne sont pas légitimes ». Le chèque alimentaire, auquel il « fait opposition », n’est d’ailleurs pas l’unique prestation envisagée pour soutenir les personnes en situation de précarité : en cas de difficultés pour se nourrir, elles peuvent toujours se tourner vers l’aide alimentaire. Signalons que le nombre de ses bénéficiaires aurait déjà doublé durant la dernière décennie (IGAS, 2019), faisant aujourd’hui le pain quotidien de deux à quatre millions de personnes (Insee, juin 2022). Avec la crise, il y a fort à parier que ce recours, craint N. Duvoux,« connaisse une saison faste, avec des taux d’augmentation de la fréquentation importants ». En conséquence, les appels aux dons se multiplient, tandis qu’était même créé, en septembre 2020, un COmité national de COordination de la LUtte contre la Précarité Alimentaire, le « COCOLUPA ». Objectif : renforcer et transformer l’aide alimentaire, censée normalement répondre aux situations d’extrême urgence. Mais c’était sans compter avec l’idée que beaucoup la jugent inadaptée aux tensions structurelles qui pèsent aujourd’hui sur la capacité des ménages à se nourrir par eux-mêmes. Cela fait plus d’une décennie que Dominique Paturel, chercheuse en sciences de gestion à Inrae, le clame sans relâche. Dans sa voix, un mélange de lassitude et de saine colère : « Si l’ambition était de combattre l’insécurité alimentaire, nous avons suffisamment de recul pour juger que l’aide alimentaire est un échec total ; ce qui traduit que l’objectif n’était peut-être pas celui-ci. »

Le don, à quel prix ?

Pour cette dernière, faire l’histoire de l’aide alimentaire, c’est surtout acter la structuration d’une véritable filière économique, incluant acteurs de la production agricole, de l’industrie agroalimentaire et de la distribution. Tout commence à Arcueil, en 1984, lorsque plusieurs associations créent la première Banque alimentaire calquée sur le modèle des « Food Banks » américaines. Un an après, Coluche leur emboîte le pas et fonde les Restaurants du cœur, rejoint dans la foulée par le Secours populaire et la Croix-Rouge. Tous s’imposent alors comme des interlocuteurs privilégiés des pouvoirs publics. Ainsi, la question de l’aide alimentaire est-elle d’emblée déléguée au secteur caritatif : « C’est financé par des dons, sous différentes formes, et cela arrange bien l’État. Car il y a probablement un côté inavouable à murmurer “nous avons ce problème-là en France, encore aujourd’hui” », suppose A. Bernard de Raymond. Mais poursuivons notre histoire. Durant l’hiver 1986-1987, du fait de l’explosion du chômage et de l’apparition sous les feux de la rampe de la figure du « nouveau pauvre », dit « exclu »2, Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, et Coluche participent activement à la création du Programme Européen d’Aide aux plus Démunis (PEAD). L’objectif : mettre à disposition des associations d’aide alimentaire européenne les surplus issus de la Pac. Passent quelques années et, en 2011, le PEAD est remplacé par le Fonds Européen d’Aide aux plus Démunis (FEAD). Finis les surplus, mais une enveloppe budgétaire à disposition des États membres qui peuvent désormais déployer comme ils l’entendent l’aide alimentaire sur leur territoire. En France, la loi Garot de 2016 entérine la connexion des luttes contre la précarité alimentaire et… le gaspillage : désormais, les acteurs de l’offre sont fortement incités à organiser le transfert de leurs invendus à des associations conventionnées. Avec ce paradoxe mis en lumière par un rapport auquel a participé D. Paturel pour le think tank Terra Nova : « Gaspillage et aide alimentaire fonctionnent en vases communicants et, paradoxalement, la baisse souhaitée du premier met la seconde en difficulté. » Normal, plus le gaspillage diminue moins les denrées sont disponibles pour l’aide alimentaire3. Là n’est pas le seul écueil du dispositif français : d’abord, peut-on lire dans le rapport, « le donateur est financièrement intéressé », car défiscalisé à hauteur de 60 % de la valeur du don, en plus d’en retirer « une image sociale positive ». Cela crée en outre une dépendance aux dons des receveurs qui se retrouvent de fait en « situation de fragilité […] qui met à mal l’estime de soi ». M. Drique, du Secours catholique, en sait quelque chose : « Certes, cela peut paraître contre-intuitif de critiquer l’aide alimentaire. Il n’empêche que ce que l’on distribue, c’est du surplus. Qu’est-ce que cela dit du regard que nous portons sur les personnes en situation de précarité ? Au fort sentiment de stigmatisation qu’elles ressentent peut s’ajouter celui d’une dépossession de son corps liée au manque de choix, à la diversité et à la qualité relatives de ce qui leur est proposé (trop gras, trop sucré..). »Souvenez-vous de l’affaire des lasagnes au cheval, que relatent Pauline Scherer et Nicolas Bricas dans l’ouvrage « Une écologie de l’alimentation » (Quae, 2021) : « Retirées de la vente pour tromperie, elles ont été proposées à l’aide alimentaire avec l’argument qu’elles ne comportaient aucun risque sanitaire et nutritionnel, que personne n’y avait perçu une différence de goût et qu’il fallait éviter de gaspiller. Si le produit devenait indigne d’être consommé par n’importe qui, il pouvait cependant l’être par les pauvres. » De quoi frôler l’indigestion, ou du moins aller dans le sens de la thèse défendue par le sociologue de la pauvreté Serge Paugam : « Il est en effet facile de démontrer que l’assistance aux pauvres s’attache davantage à satisfaire le donateur que le receveur.4 »

La formule du jour

Cela fait d’ailleurs longtemps que le Secours catholique s’interroge sur la distribution d’aide alimentaire en nature. M. Drique le précise : « Dans les années 1980, elle naît comme une réponse à un contexte d’urgence que chacun croyait conjoncturel. Mais, chemin faisant, le dispositif s’est pérennisé face à des situations de précarité structurelle. » Pressentant une « réponse insuffisante et donc inadaptée à la situation », l’association privilégie désormais l’aide financière « qui laisse plus de liberté aux personnes », ou bien soutient des projets d’une autre nature – groupements d’achats, jardins solidaires, etc. – « ouverts à toutes et tous, avec des prix différenciés, où l’on se sent moins jugé ». Question de dignité. « Les acteurs de terrain, analyse N. Duvoux, savent que la pauvreté est à la fois monétaire et non monétaire, c’est-à-dire qu’elle est liée à des enjeux d’identité, de dignité, de représentation de soi. Ces enjeux, symboliques si l’on veut, comptent autant que les aspects matériels ou le niveau des prestations. » Reste que, « parmi les acteurs qui cherchent d’autres réponses, ajoute M. Drique, on reste conscient du risque actuel de modernisation de l’aide alimentaire ».Entendez par là, « changer le produit, pas le modèle ». D. Paturel va plus loin : « À titre individuel, ces gens-là font un super travail. Il n’empêche que, collectivement, ils concourent au renouveau des discours de la philanthropie. Son rôle est très clair : soutenir le système capitaliste. » Explications : « Au milieu des années 1980, des personnalités comme Joseph Wresinski – l’instigateur du RMI – promeuvent l’idée que l’exclusion n’est pas seulement un problème de ressources mais également d’insertion. Ainsi naît le concept de précarité5, notamment alimentaire, qui repose sur le postulat selon lequel il faut restaurer les liens sociaux avec les pauvres. Avec toutefois ce but implicite : réinsérer ces personnes dans le marché de l’emploi… Et dans le marché tout court, car ce dernier a besoin de consommateurs ! Mais, à ne voir dans l’alimentation qu’un moyen au service de la réinsertion, on oublie de la concevoir comme un objet politique en tant que tel. Auquel cas on s’apercevrait que cette dernière est prise dans un système verrouillé par le modèle productiviste agricole et industriel, celui-là même qui participe de la pauvreté et des problèmes actuels de climat. »En clair, insiste la chercheuse, « tout ce qui ne fait pas rupture avec ce modèle, c’est de l’accommodement, de l’ajustement, de la modernisation ». Il en va donc ainsi de l’aide alimentaire et de ses « avatars » : « C’est une façon de rhabiller les politiques de lutte contre la pauvreté », sans jamais opérer cette rupture de fond qu’elle juge « démocratiquement indispensable ».

De pauvres prestations

Et puis, comme le souligne A. Bernard de Raymond, « l’aide alimentaire, c’est une mesure qui arrive « ex-post », une fois que vous n’avez plus d’autres recours ». Pour prévenir un tel état de vulnérabilité, mieux vaut alors s’armer « de mesures préventives ». Mais, pour cela, « il faut distinguer la connaissance du phénomène des réponses qu’il réclame en termes de politiques publiques ». Or, pour saisir finement le phénomène, encore faut-il disposer de données. Pas si simple car, pointe le sociologue, « comparée au reste du monde, l’insécurité alimentaire est invisible dans les pays du Nord ». Plusieurs raisons à cela : la première tient à la définition de la notion de sécurité alimentaire, entendue, en 1974,  comme le fait de « disposer à chaque instant d’un niveau adéquat de produits de base pour satisfaire la progression de la consommation et atténuer les fluctuations de la production et des prix. Un concept asymétrique, ajoute A. Bernard de Raymond, dont l’histoire est d’abord celle de l’Occident – au départ les anciennes puissances coloniales – qui vient en aide aux pays du Sud ». Ainsi, c’est pour et dans ces pays qu’est conçue une foule d’instruments et d’indicateurs capables de mesurer régulièrement l’insécurité alimentaire. Des outils « routinisés et banalisés » là-bas, mais qui n’existent pas dans les pays du Nord, où l’insécurité alimentaire passe alors sous les radars6. Autre facteur de cette invisibilisation sous nos latitudes, l’idée que « depuis l’après-guerre, on ne se croit plus concerné par la faim ». Rappelons le basculement éclair qui y survient aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, « d’un contexte structurel de pénurie à un contexte structurel d’abondance ». Illustration : jusqu’en décembre 1949, le gouvernement français distribue des tickets de rationnement ; en 1953, « on est déjà dans le trop en termes de production ». En France, il faut attendre les années 1980, avec l’institutionnalisation de l’aide alimentaire, pour que l’insécurité alimentaire acquière tout de même une visibilité, mais « sous une certaine forme seulement, celle des poches d’extrême pauvreté ». La partie émergée de l’iceberg, en somme, que l’on mesure à travers les remontées du Système d’Information de l’Aide Alimentaire (SIAA) : « En comptant sur ces seules données, représentatives des cas les plus flagrants de précarité, on s’achète l’illusion qu’on n’a pas vraiment de problème. Et, comme on suppose que la précarité alimentaire est le fait accidentel de certains groupes sociaux seulement, pas question d’y répondre par une politique structurelle.» Dommage car, précise N. Duvoux, « des dispositifs qui ont vocation à être des soutiens temporaires se pérennisent. Et, faute de réponse en amont et assurant une véritable participation à la société, ils finissent par organiser la vie des populations en difficulté sur la durée. J’ajouterai, à la suite de nombreux travaux de recherche internationaux, que le ciblage de l’action sur les pauvres – qui peut donner l’impression que l’on se préoccupe d’eux – joue en réalité contre ces derniers : la meilleure manière de lutter contre la pauvreté est, essentiellement, de ne pas recourir à des dispositifs ciblés mais à une forme d’universalisme proportionné, c’est-à-dire développer des mesures pour toutes et tous, tout en donnant davantage à ceux qui en ont le plus besoin.À partir du moment où des prestations spécifiques pour les pauvres existent, il y a fort à parier qu’elles deviennent de pauvres prestations. C’est exactement ce qu’il se passe». Et puis, poursuit A. Bernard de Raymond, à trop focaliser l’attention sur l’aide alimentaire, « on occulte les difficultés d’accès à l’alimentation de tout un pan de la population qui n’ira jamais, ou bien en tout dernier recours, vers l’aide alimentaire ». C’est en suivant de près le mouvement des Gilets jaunes qu’il en prend pleinement la mesure : « Ce qu’on entendait, c’est “Le quinze du mois, on n’a plus rien à manger”. Si ces personnes n’ont pas recours à l’aide alimentaire tout en disant qu’elles ne parviennent plus à remplir leur frigo, que font-elles ? »Reste que dans les enceintes feutrées des institutions, cette question de l’accès à l’alimentation est « portée petitement », déplore D. Paturel. En 2021, elle fait, avec ses collègues, un test in situ : « Au moment de la loi Climat et Résilience, nous avons fait savoir aux députés que nous étions disposés à échanger avec eux au sujet de l’accès à l’alimentation : hormis un certain nombre de contacts avec de jeunes assistantes et assistants parlementaires, rien sur le sujet n’a abouti dans cette loi. » Elle ajoute qu’une manière de détourner le regard de cet enjeu, « c’est d’imposer celui du local, des circuits courts et du bio. C’est un discours de privilégiés, de dominants, et tout le monde ne pourra pas se nourrir avec ça : cette réflexion, il faut la mener à une échelle bien plus large ».

Cette autre carte vitale

Pour cette membre du conseil d’administration du collectif Démocratie alimentaire, c’est à l’échelle de la Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) et d’un accès universel à l’alimentation durable que cela pourrait se jouer. Sans revenir par le menu sur le dispositif, qui a déjà fait l’objet d’un article dans cette revue7, le principe est le suivant : proposer à toutes et tous une allocation de 150 euros par mois pour se nourrir, dégressive en fonction des revenus. Pour faire rupture avec le modèle productiviste, D. Paturel entend « aller plus loin » et envisage le « conventionnement démocratique des acteurs et actrices du système alimentaire et de leurs produits ». Un peu comme quand on va chez le médecin, muni d’une carte vitale, mais cette fois pour faire ses courses. L’objectif ? Ériger l’alimentation en véritable objet politique, tout en la faisant échapper aux accords commerciaux. La tâche est complexe : « Non seulement il faut embrasser la question du système alimentaire dans son ensemble – production, transformation, distribution, consommation – mais aussi en étudier les impacts à l’échelle locale, nationale, européenne et internationale. » Sans oublier la gouvernance, c’est-à-dire « qui décide, quoi, comment et à quelle échelle ? À chaque fois qu’un sujet devient politique, les femmes, qui sont très présentes et actives dans la mise en lumière des enjeux, disparaissent des cercles de décision. D’où cette proposition pour que celles-ci aient un droit de vote double de ceux des hommes ; sans oublier les enfants qu’il est primordial d’associer ». A. Bernard de Raymond, qui participe actuellement à l’élaboration d’une expérimentation de la SSA en Gironde, coordonnée par le collectif “Acclimat’action”, juge le projet « intéressant et cohérent, car il propose une réelle substitution au système actuel ». Quelques interrogations demeurent toutefois : comment, en effet, recueillir l’adhésion nécessaire au financement d’un tel dispositif ? « La SSA, poursuit le chercheur, s’inspire du fonctionnement de la Sécurité sociale. Or la distribution du risque n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit de la santé ou de l’alimentation : alors que chacun est susceptible de tomber un jour malade, tous ne craignent pas de souffrir de la faim. Ainsi, il est moins évident pour la SSA que pour la Sécurité sociale de trouver une légitimité politique. » La deuxième est d’ordre culturel : « En sociologie, on apprend que les principales barrières à l’adoption de certaines pratiques, en particulier alimentaires, sont symboliques avant d’être économiques. Par exemple, promouvoir la gratuité ne suffit pas toujours à susciter l’adhésion. Dès lors, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir prescripteur qu’a la grande distribution sur nos pratiques alimentaires, ni l’importance pour certaines personnes de pouvoir continuer à se rendre au supermarché. En clair, croire qu’il suffit de conventionner un système comme la SSA pour qu’il soit adopté m’interroge un peu. » Heureusement, la SSA telle que la conçoit D. Paturel prévoit la coexistence de différents systèmes alimentaires : pas de disparition des supermarchés prévue à ce jour. Il n’empêche, « une partie du problème étant en effet liée à l’encadrement des environnements alimentaires qui, à eux seuls, déterminent majoritairement les pratiques, l’importance du combat politique pour le droit à l’alimentation durable, plus encore que le seul droit à l’alimentation, demeure crucial ». Dès lors, conclut la chercheuse, « la SSA se présente comme un contre-récit au système agro-industriel ». Du côté du Secours catholique, qui ne « porte pas officiellement le dispositif », on en partage tout de même les constats et les intuitions : « La lutte pour l’accès à l’alimentation, insiste M. Drique, doit s’inscrire dans une perspective plus large de transformation des modèles agricoles et alimentaires. »

Lire l’entretien sur le droit à l’alimentation, avec Magali Ramel, “L’alimentation est bien plus qu’un ventre à remplir”.


  1. Cela renvoie notamment à la loi d’Engel : d’une part, le budget destiné à l’alimentation augmente en valeur absolue avec le revenu ; d’autre part, il diminue en proportion du total des autres dépenses. Ainsi, la part de l’alimentation dans les dépenses des ménages aurait diminué de manière constante depuis 1960, passant de 28,4 % en 1960 à 17,3 % en 2014 (Insee, 2021).
  2. Jean-Noël Retière, Jean-Pierre Le Crom, Une solidarité en miettes. Socio-histoire de l’aide alimentaire, des années 1930 à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2018.
  3. Terra Nova, Vers une sécurité alimentaire durable : enjeux, initiatives et principes directeurs, novembre 2021, France Caillavet, Nicole Darmon, Christophe Dubois, Catherine Gomy, Dominique Paturel, Marlène Pérignon. Le rapport insiste aussi sur l’inégalité dans les conditions d’accès de l’aide alimentaire, le manque de produits frais, la dépendance au bénévolat ou encore la complexité « logistique induite par les choix qui s’imposent aux associations en matière de flux de denrées ».
  4. Serge Paugam et Nicolas Duvoux, « À quoi servent les pauvres ? », dans La Régulation des pauvres, Presses Universitaires de France, 2013.
  5. À ce sujet, lire la chronique sur le mot « précarité » : https://revue-sesame-inrae.fr/precarite-vous-me-ferez-un-ave-et-trois-pater/
  6. Pour le comprendre, il suffit de consulter une carte de la faim dans le monde : pour les pays colorés de vert à rouge, l’indice de la faim est très faible à très alarmant ; en gris, on retrouve les « pays industrialisés ». Gris… non pas en raison de l’absence d’insécurité alimentaire, mais de carence des données !
  7. https://revue-sesame-inrae.fr/securite-sociale-de-lalimentation/

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One Response to [Alimentation] Ces aides qui nourrissent la précarité

  1. gilbert espinasse says:

    Il est certain que tant que nous ne remettrons pas en question notre organisation sociétale planétaire (!!!),nous ne mettrons que ” des emplâtres sur une jambe de bois ” .
    Notre société étant toujours -et de plus en plus- basée sur la compétition, qu’espérer de mieux ?
    La compétition ,c’est la guerre ( propre pour certains !) ; il faut battre l’autre !…..Face à cela,,essayons de mettre en place une autre vision du monde ,même si cela parait impossible pour beaucoup ;encore ; remplaçons la compétition par la…coopération ,tout simplement .Alors ,au lieu de se battre ,nous” opèrerons “ensembles en partageant ! et à tous les niveaux.
    Un cul-terreux qui n’a pas fait de “grandes écoles” mais qui a suivi “l’école quotidienne de la vie” “…..,la seule qui ne trompe pas….à condition d’être observateur critique et persévérant

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