De l'eau au moulin

Published on 30 mai 2022 |

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[Afrique] Leçons d’Afrique (1)

Par Michel Jacquot, agronome, retraité IRD et CIRAD, spécialiste en génétique et amélioration des plantes, en particulier le riz.
Photo : Scène de village en Afrique de l’Ouest, en 1959.

D’aucuns disent que l’aide de la France pour le développement de l’agriculture en Afrique a prioritairement visé la satisfaction des besoins français ou industriels plutôt que la satisfaction des besoins alimentaires de  l’Afrique. Cela est tellement faux que ce n’est pas vrai, pour au moins deux raisons.

Première raison : au cours des dix précédents siècles, l’Afrique a reçu des apports de l’extérieur pour son alimentation, certes pas seulement de la France, mais aussi des navigateurs portugais ou autres : ainsi le riz asiatique, qui s’est répandu sur l’ensemble du continent, complémentant dans l’ouest l’espèce africaine ; après la découverte de l’Amérique, ce fut le maïs, l’arachide, l’ananas, la tomate ; depuis l’Asie, le bananier, les agrumes, la canne à sucre, etc.
Par ailleurs, n’oublions pas, au cours du 20e siècle, les travaux des ethnobotanistes français tels Roland Portères analysant les agricultures d’Afrique dont les rizicultures. N’oublions pas non plus les activités de recherche de l’ORSTOM – aujourd’hui IRD – et de l’IRAT – aujourd’hui intégré dans le CIRAD.

Deuxième raison : développer une culture dont la vente de la récolte est assurée et programmée est une chose ; exemple l’hévéa, culture industrielle, ou même les fraises ou les haricots verts pour exportation en hiver vers les marchés parisiens ; pour de telles cultures, on peut facilement mettre en œuvre des chantiers de production avec  des techniques connues, des cadres compétents et des salariés motivés.

Vouloir améliorer une culture alimentaire locale ou introduire une culture alimentaire, c’est une autre chose, car on touche aux traditions qui font le peuple : les systèmes et les techniques de cultures, les qualités culinaires des produits récoltés, l’utilisation des sous-produits. Entre le salarié d’une exploitation d’hévéa et un paysan qui cultive du sorgho pour se nourrir, il y a une grosse différence. Je garde de nombreux exemples en mémoire :

“Manière de Blanc” me disait-on

maïs en Casamance dans le sud du Sénégal. Traditionnellement cultivé autour des cases, où il bénéficie des fumures ménagères, on peut augmenter sa production par des systèmes de culture en rotation. J’avais à cet effet obtenu des variétés hybrides performantes en croisant des variétés locales et des lignées américaines, selon une suggestion du spécialiste du maïs en France André Cauderon. Mais ces systèmes de culture demandent un bouleversement dans les pratiques agricoles tel, qu’il est actuellement difficilement envisageable. “Manière de Blanc” me disait-on. 
cultures maraîchères  en Casamance. Une équipe taïwanaise a montré la possibilité de créer de très généreux jardins potagers ; tout le monde appréciait les légumes distribués. Le Préfet local m’a dit : des équipes comme cela il en faudrait beaucoup. Il n’a pas dit: voilà un modèle intéressant pour nos paysans. “Manière (ici) de Jaune”

“Manière de Diola” s’est révélée la plus performante

riz en Basse-Casamance. : les terres, soumises aux  marées ont accumulé du sel en profondeur, lequel peut remonter en surface en saison sèche. Les Diolas1 ont depuis longtemps élaboré des techniques d’utilisation des eaux de marées, permettant de limiter la remontée du sel pendant la saison sèche, afin d’assurer la culture du riz pendant la saison pluviale, les eaux douces terminant le dessalement suffisant. Selon les années, ces techniques sont plus ou moins efficaces. Une équipe hollandaise spécialiste des polders a essayé de régulariser les conditions de culture, elle n’y est pas parvenue. “Manière de Diola” s’est révélée la plus performante.  
riz au Mali. La France a créé, dans les années 30, l’Office du Niger :
5 000 hectares irrigués avec l’eau du fleuve, destinés à des cultures du riz et du cotonnier, mécanisation et  tout ce qu’il fallait… Les rendements du riz avoisinaient les trois tonnes par hectare et auraient pu augmenter, à partir de la fin des années 60, avec des variétés demi-naines de la révolution verte. J’ai eu l’occasion de revisiter l’Office du Niger dans les années 80 : la culture du riz était redevenue extensive, les rendements avoisinaient une tonne par hectare, les agriculteurs ne se retrouvant que dans leurs traditions agricoles.
riz en Côte d’Ivoire. On trouve dans ce pays tous les types de riziculture : pluviale, inondée, irriguée. Au sud du pays, du riz pluvial est cultivé sur défriche de forêt. Dans la panoplie des solutions proposées pour améliorer cette culture, les paysans n’en ont pratiquement retenu qu’une : des variétés plus précoces que les leurs (que j’avais sélectionnées à partir d’introductions de variétés du Brésil).
riz à Madagascar. Dans ce pays, qui fut largement exportateur de riz mais désormais  largement importateur, et qui reste magnifique par la diversité des paysages et la simplicité naturelle de sa population, il y a une région proche d’Antsirabé où l’on cultive du riz à haute altitude – jusqu’à presque 2 000 mètres. Là aussi, la sélection de variétés mieux adaptées, pour la résistance au froid et aux maladies, a créé une nouvelle dynamique chez les riziculteurs.
mécanisation et élevage bovin en Afrique de l’Ouest. Dans ces domaines aussi les propositions d’innovations ont été nombreuses et celles retenues très rares. Citons toutefois la culture attelée, qui s’est révélée très adaptée. Je n’ai pas connaissance d’une innovation retenue pour l’élevage bovin : les grands et beaux troupeaux itinérants demeurent notre vision de l’élevage bovin en Afrique.

la France n’a été ni molle ni inefficace pour l’alimentation humaine en Afrique.                   

Ainsi la France n’a été ni molle ni inefficace pour l’alimentation humaine en Afrique. Elle a respecté le choix de la population et a bien fait, car c’est à la population de faire des choix en fonction de son passé, de sa nature et de ses ambitions. Nous y reviendrons.  En attendant, je dirai quelques mots à propos d’un ouvrage qui ne m’a pas laissé indifférent, celui de l’académicien Erik Orsenna intitulé “L’avenir de l’eau”, écrit apparemment en accord avec la fondation FARM.
Dans cet ouvrage, un chapitre est consacré au riz au Sénégal. Selon l’auteur, il a fallu que ce pays devienne indépendant pour cultiver du riz : ce n’est pas exact. J’ai adressé une lettre courtoise à Erik Orsenna – je n’ai reçu aucune réponse de sa part – pour lui  signaler que l’Afrique n’a pas attendu la colonisation française pour cultiver le riz :
– D’une part, depuis environ 2 000 ans, l’Afrique de l’Ouest cultive le riz de l’espèce africaine, donc qu’elle a domestiquée, en particulier en Casamance où on la rencontre encore abondamment aujourd’hui sous la forme d’une bonne centaine de variétés.
– D’autre part, dès le 16e siècle, des navigateurs ont laissé du riz de l’espèce asiatique sur les côtes de l’Afrique de l’est et  de l’Afrique de l’ouest ; la Casamance en a fait un bon usage en sélectionnant des variétés nombreuses également – par exemple la Miro-Miro excellement parfumée-, complémentant celles de l’espèce africaine.
J’aurais pu ajouter qu’au 20e siècle, avant l’indépendance du Sénégal, la  France avait agi pour le riz : dans le nord, sur le fleuve Sénégal, une station de recherche pour  la céréale irriguée  déjà  un  peu  cultivée  traditionnellement ;  dans  le  sud,   en    Moyenne-Casamance, une société de production et une station de recherche – j’y ai travaillé- pour du riz pluvial cultivé en rotation avec de l’arachide en utilisant des variétés introduites de l’ex – Congo Belge.
Erik Orsenna parle aussi des brisures de riz que, pendant la deuxième guerre mondiale, le colonisateur Français aurait prélevé sur la nourriture des cochons indochinois  pour apaiser la faim des Sénégalais; j’ai connu à cette époque des Français qui auraient été heureux de recevoir du riz, même en brisures; et aujourd’hui à Dakar, ce sont des brisures qui sont préférées car prenant mieux la sauce, elles sont un constituant essentiel du plat national du Sénégal, le tiep bou dièn, un ragoût à base de riz, légumes et poisson.

quand j’entends dire qu’il faut aider l’Afrique, j’ai beaucoup de craintes.

En conclusion, les missions de courte durée d’experts en Afrique sont fréquentes. Celle d’Erik Orsenna en est une et ses conclusions ne résistent pas à un bon examen des faits. L’Afrique ne se découvre pas en quelques jours. Des conclusions hâtives ne me semble pas un bon moyen d’aider ce continent.
On l’aura compris : j’ai une grande affection et un grand respect pour l’Afrique. Elle m’a accueilli et j’ai pu y travailler en toute liberté. Elle m’a aussi permis de découvrir un peuple (diversifié) différent du mien. Le mien affiche “démocratie”, pense que son fonctionnement est le meilleur possible et qu’il convient donc de l’imposer au reste du monde, quand bien même ses actuels choix éthiques2 sont très discutables.
Le peuple africain, quant à lui, est majoritairement resté fidèle à ses traditions ancestrales et à son mode d’organisation sociale. C’est un peuple joyeux, généreux et qui a le sens du sacré. Il n’est pas insensible aux nouveautés qui viennent de l’extérieur, il a ainsi adopté l’automobile, comme jadis il a adopté le manioc, mais c’est lui qui choisit et il faut qu’il en soit ainsi pour qu’il reste lui-même et qu’il continue à représenter pour le monde un élément de la diversité humaine, que d’aucuns, hélas !, voudraient voir disparaître pour une mondialisation quasi totalitaire. Ceci étant, quand j’entends dire qu’il faut aider l’Afrique, j’ai beaucoup de craintes.

Parfois même, je pense que c’est le monde occidental qui aura peut-être besoin de l’aide de l’Afrique.

Voici un exercice de travaux pratiques: un projet d’aide de la France à la Côte d’Ivoire, afin de lutter contre la déforestation effectuée pour installer de nouvelles plantations de caféiers selon la pratique de la culture itinérante, en utilisant l’agroforesterie. Ici, cette pratique devrait associer des caféiers, des cultures vivrières et, probablement, des animaux apportant des fumures organiques. J’y vois une pratique élargie des cultures de case, c’est-à-dire d’un système de culture très performant. Dans sa conception, le projet a donc un grand intérêt potentiel. Mais a-t-on songé à l’accueil que lui réserveront les planteurs ?  En France, la profession agricole ne se bouscule apparemment pas pour développer l’agroforesterie pourtant hautement recommandable. Qu’en sera-t-il en Côte d’Ivoire ? Le projet aura-t-il l’effet souhaité ? Ce projet est intéressant, la réponse à cette question est tout aussi intéressante.
Je me suis bien sûr cent fois posé cette question : l’agriculture africaine ne serait-elle pas tout simplement en  retard et ne faudrait-il pas l’aider à rattraper ce retard ? Chaque fois la même réponse m’est venue : retard par rapport à quoi ? Au modèle occidental, lequel a aujourd’hui bien du mal à concilier productivisme et protection de l’environnement ? Parfois même, je pense que c’est le monde occidental qui aura peut-être besoin de l’aide de l’Afrique.


Pour aller un peu plus loin, extraits de l’ouvrage :
    A. Charrier, M.Jacquot, S.Hamon, D.Nicolas
    L’amélioration  des plantes tropicales
    Chapitre riz (p 533 à 564) par M. Jacquot et al
1- Les types de riziculture en fonction de l’alimentation hydrique
        

2- Les espèces de riz cultivé :
– l’espèce Oryza sativa, originaire d’Asie, a aujourd’hui une
aire de répartition mondiale.
Elle comprend deux grands groupes génétiques de variétés :
– le groupe indica : tallage fort, grain effilé ; les
variétés de ce type sont celles de culture aquatique dans les régions
tropicales d’altitude inférieure à environ 1200m
– le groupe japonica, avec deux sous-groupes :
– japonica tempéré: tallage moyen, grain rond; en
culture aquatique dans les régions tempérées et en régions tropicales
de haute altitude
– japonica tropical: tallage faible, grain long et
large; en culture pluviale dans les régions tropicales et en culture
aquatique aux Etats-Unis.
– l’espèce Oryza glaberrima, originaire d’Afrique de l’Ouest,
est demeurée restreinte à cette région

  1. Peuple d’Afrique de l’Ouest établi sur un territoire qui s’étend sur la Gambie, le sud du Sénégal (en Casamance) et la Guinée-Bissau.
  2. Religion du bonheur matériel et érosion de la quête spirituelle, reniement du passé pour un avenir très incertain.

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