De l'eau au moulin

Published on 19 mai 2020 |

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Produire de la nourriture et du travail à bon marché : migrations et agriculture dans l’écologie-monde capitaliste

par Yoan Molinero, politologue, spécialiste des relations internationales 1

Au cours des dernières décennies, il a été possible d’observer l’augmentation du nombre de travailleurs migrants dans les secteurs agricoles qui font partie du centre mondial, en référence à la théorie du système-monde, composé d’un centre (les pays du Nord, les grandes puissances de l’OCDE) et d’une périphérie (les pays du Sud, ceux en développement). Devenus des éléments structurels de la production, ces travailleurs ont permis de combler la pénurie chronique de main-d’œuvre tout en assurant, étant donné leurs bas salaires, à la fois les profits et la compétitivité sur les marchés internationaux à de nombreuses entreprises.

Cependant, le fait que l’emploi de travailleurs étrangers soit devenu un élément déterminant de la production agricole industrielle dans tant d’enclaves du centre suggère que, en tant que phénomène global, les migrants jouent un rôle central dans le capitalisme mondial. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer dans ma thèse de doctorat2, récemment soutenue à l’Université Autonome de Madrid et qui a reçu la plus haute qualification de la part du jury.

Produire des aliments à bon marché

Comme le soulignent les théories structuralistes des relations internationales, principalement le système-monde d’Immanuel Wallerstein3, le capitalisme n’est pas un simple modèle économique ou une forme de production, c’est le système qui régit le fonctionnement du monde. Les États, les organisations internationales et les entreprises, mais aussi les individus eux-mêmes, évoluent selon les paramètres d’un système qui oriente tout territoire et toute activité humaine vers l’accumulation infinie de capital. Si le système capitaliste forme une structure globale, cela signifie alors que chaque phénomène international remplit une fonction structurelle au sein des processus mondiaux d’accumulation.

Dans le cas de l’agriculture, comme le souligne Jason W. Moore, promoteur de la théorie de l’écologie-monde4 d’un secteur essentiel qui assure l’expansion économique, puisque la production d’aliments bon marché permet de garantir le paiement de bas salaires à l’ensemble des travailleurs (non seulement dans le secteur agricole), d’où provient la plus grande partie de la performance productive des acteurs économiques. La nourriture bon marché et le travail sont deux des piliers qui, reproduits à l’échelle mondiale, permettent la croissance économique, selon Jason W. Moore.

Collecte de fruits à Els Alamús

Le rôle structurel des migrants

Étant donné que la migration vers l’agriculture est un phénomène global et que l’agriculture joue un rôle central dans les processus mondiaux d’accumulation de capital, quel rôle structurel jouent les migrants qui travaillent dans l’agriculture ? Guidée par cette question de recherche, mon hypothèse reposait sur la considération que, face à l’échec de la « révolution verte » des années 19305 , la main-d’œuvre migrante constituait une stratégie systémique globale pour maintenir les prix des denrées alimentaires à un bas niveau.

En effet, si nous examinons les analyses d’auteurs tels que l’économiste Raj Patel, nous pouvons voir comment la soi-disant « révolution verte », c’est-à-dire l’introduction de technologies et de techniques biogénétiques dans la production agricole, a été un échec structurel. Cela ne veut pas dire que leur mise en place n’a pas eu d’impact sur le secteur, puisque leur utilisation a rendu les aliments plus résistants et a permis, entre autres, d’accélérer les temps de production. Pourtant, elle n’a pas rempli sa fonction qui consistait à fournir plus de nourriture à moindre coût à la population mondiale croissante, qui continue à fournir des chiffres alarmants sur la malnutrition dans le monde.

La « révolution verte » ayant échoué dans sa fonction structurelle, comme il figure dans ma thèse, le faible prix des aliments repose principalement sur l’emploi de travailleurs migrants dont les maigres salaires ont permis de maintenir les denrées alimentaires à un prix relativement bas. Cela ne constitue pas une nouvelle frontière de production, c’est-à-dire que l’emploi des migrants n’est pas la nouvelle norme productive systémique pour garantir les flux de nourriture bon marché, mais c’est une stratégie temporaire pendant que le système trouve de nouveaux modèles de production qui permettent de résoudre la barrière que la « révolution verte » ne peut pas sauter, comprenez une augmentation systémique de la production de nourriture à bon marché. N’oublions pas que les travailleurs ne sont pas des entités passives, leur disponibilité est soumise à une architecture politique complexe, et surtout à leur acceptation de la norme de travail selon laquelle ils sont employés. Leurs bas salaires, très souvent inférieurs aux minimums légaux dans des pays comme les États-Unis, l’Espagne ou l’Italie, et les conditions de travail précaires constituent la base évidente des protestations et des révoltes, ce qui, comme chacun sait, nuit à la production. C’est pourquoi le système ne peut que s’appuyer sur cette stratégie sans cesser d’en rechercher d’autres, car l’exploitation, en fin de compte, finit par déclencher des réactions.

Mécanismes politiques, agence et alternatives

Ce macrocontexte requiert, comme il a déjà été mentionné, une structure complexe où les employeurs, les États (d’origine et de destination), ainsi que les migrants eux-mêmes doivent ajuster leurs intérêts respectifs afin de garantir la disponibilité de cette main-d’œuvre. Ainsi, alors que certains États, comme la France, l’Espagne ou le Canada, ont développé des « programmes de migration temporaire » —qui prévoyaient des mécanismes flexibles permettant aux employeurs d’obtenir cette main-d’œuvre en temps et quantité nécessaires à leurs production—, d’autres, comme l’Italie, ont opté pour des modèles différents, comme un contrôle laxiste des frontières qui fournit au secteur une main-d’œuvre irrégulière. Dans le cas du Pacifique, comme en Australie et en Nouvelle-Zélande, mais aussi au Japon, la voie principale d’accès à la main-d’œuvre agricole était l’emploi de jeunes « routards » munis de permis de travail temporaires ; bien que récemment ces États, confrontés à l’énorme besoin de travailleurs supplémentaires, aient également choisi d’articuler leurs propres programmes de migration temporaire. Les différents modèles utilisés et leurs particularités sont analysés dans ma thèse.

Mais finalement, que pensent les migrants eux-mêmes de tout cela ? Il est curieux de voir comment la littérature tend à les concevoir comme une main-d’œuvre passive, toujours disponible, qui serait —par le simple fait de recevoir un salaire plus élevé que celui qu’elle recevrait dans son pays d’origine— automatiquement prédisposée à faire ce travail. Néanmoins, comme ma thèse le souligne, écouter la voix des travailleurs et entendre leurs projets personnels est fondamental afin d’éviter de tomber dans la croyance que nous connaissons d’avance leurs motivations. Car, sans les connaître, nous ne pouvons pas comprendre pourquoi les enclaves agricoles continuent de recevoir cette main-d’œuvre saison après saison, malgré les conditions offertes.

Grâce à plusieurs travaux sur le terrain que j’ai menés en Argentine, en Espagne et en Italie, et qui ont supposé de nombreux entretiens avec ces travailleurs, j’ai pu conclure qu’ils sont bien conscients du contexte dans lequel ils sont insérés, qu’ils connaissent les lois du travail et qu’ils ne normalisent pas l’exploitation des employeurs. Alors pourquoi accepter ces conditions ? Chaque contexte est différent et chaque personne est susceptible d’avoir ses propres motivations, mais par adjonction on pourrait conclure, par exemple, que, en Argentine, les travailleurs boliviens aspiraient à être promus au sein de la chaîne, tout en économisant afin de pouvoir devenir eux-mêmes producteurs et se libérer du joug du travail salarié. Pour leur part, les travailleurs marocains de la Piana del Sele, en Italie, considéraient le secteur agricole comme l’un des rares domaines où ils pouvaient non seulement être employés comme travailleurs irréguliers, mais aussi opter pour une éventuelle régularisation qui, après cinq ans, leur permettrait d’obtenir un permis de séjour de longue durée avec lequel ils pourraient « s’évader vers d’autres secteurs » ou émigrer vers d’autres pays européens de manière légale.

Quelles sont les alternatives à ce modèle ? Il est compliqué de penser à une articulation différente à l’échelon mondial, mais la crise actuelle du coronavirus va sans aucun doute changer beaucoup de choses. Pour l’instant, des améliorations doivent être apportées sur le plan local, avec des conditions de travail et de logement décentes, et dans le cas des migrants en situation irrégulière, des papiers pour tous. C’est seulement si les sociétés d’accueil et les travailleurs eux-mêmes prennent conscience de la situation, qu’ils pourront imaginer des scénarios futurs où la nourriture qui arrive dans nos assiettes ne sera pas entachée par l’exploitation de ceux qui la produisent.

  1. Chercheur à l’Institut d’économie et de géographie du CSIC et professeur agrégé du département de sociologie appliquée de l’Université Complutense de Madrid. Il a rédigé avec Audrey Lenoël « Migrations Ouest-Africaines Vers les Pays Méditerranéens et Travail Agricole », chapitre du livre Mediterra 2018 : Migrations et Développement Rural Inclusif en Méditerranée, à télécharger sur le site du CIHEAM.
  2. La thèse a été rédigée principalement en espagnol et en anglais, et les articles qui la composent sont disponibles, ainsi que le reste de ma production académique, sur mon profil academia.edu : https://csic.academia.edu/YoanMolineroGerbeau
  3. https://www.revue-interrogations.org/Immanuel-Wallerstein-Comprendre-le/
  4. https://editionsasymetrie.org/ouvrage/capitalism-in-the-web-of-life-ecology-and-the-accumulation-of-capital/
  5. Extrait du livre de Jason W. Moore “Capitalism in the web of life”: The “magic” of this Green Revolution was found in an old script with a new twist. The new model reshaped world power, accumulation, and nature through a new configuration of capitalization and appropriation, taking shape in the 1930s with the introduction of hybrid corn and new, higher yielding strains of wheat

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