Bruits de fond

Published on 8 décembre 2022 |

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 N’oublions pas la France ultra-marine !

Par Sébastien Abis1

Covid, guerre en Ukraine, ruptures climatiques et chocs inflationnistes replacent l’alimentation au centre des préoccupations politiques, sociétales et médiatiques. Un retour sur le continent européen des insécurités sanitaires et géopolitiques qui rappelle le caractère ô combien stratégique de l’agriculture. La France ultra-marine est habituée à cette gestion des risques agricoles et cette économie du chaos en termes alimentaires. À l’heure où des temps difficiles attendent l’Europe et la métropole, avons-nous une sensibilité appropriée à l‘égard des outre-mer2 ? En quoi les enjeux agricoles et alimentaires révèlent-ils une certaine indifférence pour ces territoires français du bout du monde, ayant voté lors des élections présidentielles et législatives de 2022 pour les extrêmes de gauche et de droite ?

France détresse

La pauvreté y est cinq à quinze fois plus fréquente qu’en métropole, en particulier dans les familles monoparentales et chez les retraités. Bien que comptabilisant à peine 3 % de la population française, les Départements et Régions d’Outre-Mer (DROM) regroupent 20 % des Français vivant dans la grande pauvreté et la privation des biens de première nécessité[Note]L. Audoux et P. Prévot, « La grande pauvreté bien plus fréquente et beaucoup plus intense dans les DOM », Insee Focus n° 270, 11 juillet 2022. [/note]. En Guyane, la situation est alarmante : deux tiers des habitants sont dans la précarité la plus complète et savent ce que signifie la faim. Des fusées décollent de ce territoire, à Kourou, mais les systèmes agricoles demeurent cloués au sol et au mal-développement. Sans oublier que la frontière terrestre avec le Brésil, la plus longue que connaisse la France, s’avère poreuse, instable et dangereuse. À Mayotte, première maternité de France, où l’immigration comorienne et africaine bat son plein, l’équation alimentaire se complexifie3 : plus de bouches à nourrir, peu de productions locales, des évolutions météorologiques défavorables et davantage d’approvisionnements extérieurs pour ce confetti de l’océan Indien. 

Défi logistique permanent

Entre occupation de l’espace et emploi, l’agriculture et la pêche constituent des secteurs clefs pour les économies des Drom-Com, qui connaissent le manque d’emplois et le chômage de longue durée. Si la canne à sucre et la banane sont deux cultures d’exportation, bénéficiant de subventions publiques importantes, l’essentiel des aliments est importé, ce qui représente un défi logistique permanent pour une île. Près d’une calorie sur deux consommées provient de l’extérieur. Les cultures vivrières ont été mises en concurrence frontale avec le débarquement de produits ne répondant pas aux mêmes normes sociales ou environnementales européennes que celles qui s’appliquent dans les Drom. Les agricultures locales restent peu industrielles, déficientes en capacité de stockage et aux filières très fragmentées. Les problématiques environnementales font l’objet d’une surveillance aiguë, tant pour la dégradation de la biodiversité4 que pour leur rôle de catalyseur des mécontentements sociaux5. Le cas de la chlordécone en Martinique et en Guadeloupe illustre cette double dimension. L’agriculture dans les Drom-Com souffre aussi, comme en métropole, d’un déficit de notoriété et d’attractivité. Le vieillissement des agriculteurs s’y amplifie. 

France relance

Contraintes géographiques, pénurie du foncier cultivable, risques naturels, coût des intrants, désintérêt : les causes du déficit alimentaire de la France ultra-marine6 sont plurielles, souvent structurelles. Les chocs sociaux, économiques et énergétiques provoqués par l’imbrication des crises ces deux dernières années ont accentué les tensions agricoles et alimentaires dans les Drom-Com. Des initiatives sont donc mises en œuvre pour tenter de construire des systèmes de production locaux et durables sous l’impulsion de soutiens publics. Le président de la République, à La Réunion en 2019, avait d’ailleurs inscrit l’enjeu d’une plus grande souveraineté alimentaire pour la France ultra-marine. 

Les outre-mer se sont ainsi lancés dans une démarche de transformation agricole visant à renforcer leur autonomie d’ici à 2030. Or, si celle-ci est susceptible de s’accroître en fruits et légumes, elle s’annonce inatteignable pour les céréales et, plus globalement, en termes d’alimentation humaine et animale7. Le choix politique que les produits consommés soient locaux pourrait contribuer à sortir du cercle vicieux de l’extraversion typique des économies insulaires, grâce à des modes de commercialisation adaptés et une commande publique volontariste.

Montée en gamme

Cela permettrait d’améliorer les revenus des agriculteurs par une contractualisation marchande se substituant à des soutiens publics souvent inconditionnels. Il permettrait aussi de reconnecter producteurs8 et consommateurs locaux et de favoriser l’essor d’une économie circulaire. Cela suppose néanmoins une mobilisation des soutiens publics pour faire monter en gamme les productions locales, assurer l’accès aux produits alimentaires des populations les plus fragilisées et renforcer une protection temporaire, à la fois pour que les producteurs s’adaptent aux transitions requises mais aussi pour les personnes démunies de pouvoir d’achat réel. Aux enjeux environnementaux font donc écho d’immenses attentes en termes de développement et de perspectives économiques. 

France stratège ? 

Présents sur tous les océans, assurant 97 % de l’espace mondial sous souveraineté française, ces territoires sont-ils un problème ou un atout pour la France ? En juillet 2022, le président de l’Office de développement de l’économie agricole d’outre-mer a livré un tableau sans concession au ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire : l’inquiétude s’y généralise partout à propos de la cherté de la nourriture et de la hausse des coûts de production dans l’ensemble des filières, sans oublier une amertume profonde à l’égard de la gestion du Covid depuis Paris… Le ministre, Marc Fesneau, lui a répondu avec conviction et en concluant que les agricultures des outre-mer faisaient partie intégrante du monde agricole français. L’inverse serait pour le moins surprenant ! Pourquoi ne pas aller beaucoup plus loin dans le narratif et dans la stratégie ? 

Erasmus à domicile

Ainsi, concernant les Drom-Com, est-il concevable de distinguer toujours et encore agriculture et pêche, alors qu’ils disposent de ressources halieutiques importantes – que la métropole aurait tort de ne pas consommer vu son déficit en protéine animale marine ? Sommes-nous sages en dissertant, en métropole, sur le modèle prioritaire de circuits courts alors que les outre-mer fournissent des produits que l’Hexagone ne sait proposer ? L’aquaculture française peut-elle enfin prendre son essor et s’appuyer sur ces espaces ? Au-delà d’une appartenance, cette France ultra-marine n’enrichit-elle pas surtout la diversité agricole nationale ? Pouvons-nous explorer le potentiel en énergies renouvelables issues de la biomasse et des coproduits agricoles afin de renforcer le pouvoir électrique de ces territoires ? Et si les étudiants, futurs ingénieurs agronomes ou autres, allaient faire leur Erasmus à domicile, dans cette France si distante et méconnue ?

Peu d’entreprises du secteur, malgré leur internationalisation, sont présentes dans cette France ultra-marine.

Des territoire au cœur des batailles

Comment expliquer l’absence de réflexions géostratégiques à propos de ces outre-mer ? Ils peuvent assurément apporter à la France des solutions, notamment en tant que laboratoires d’innovation au développement durable (avec des adaptations aux changements climatiques bien concrètes) et espaces précieux pour jouer un rôle de plateforme agrologistique, à même de faire rayonner les produits agricoles et agroalimentaires de la France. Or peu d’entreprises du secteur, malgré leur internationalisation, sont présentes dans cette France ultra-marine. À plus court terme, il conviendrait aussi de ne pas oublier cette dernière à l’heure où nous sommes pleinement mobilisés pour promouvoir des mécanismes multilatéraux en faveur de la sécurité alimentaire mondiale, comme l’incarne l’initiative FARM (Food and Agriculture Resilience Mission) lancée en mars 2022, ou Save Crops Operation, dédiée aux engrais pour l’Afrique, déployée dans la foulée de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2022. 

Sortons de cette situation et de ces impensés. La France ultra-marine n’est pas un rendez-vous réservé au temps électoral. Elle est au cœur des batailles productives, climatiques et géostratégiques que le pays est amené à livrer. Ces territoires, où vivent près de trois millions de nos compatriotes, sont même sans doute en avance pour affronter l’inconfort grandissant du monde. 

  1. Directeur du club Demeter, chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), enseignant à l’université catholique de Lille et à Junia, conseiller scientifique à Futuribles International et chroniqueur. Auteur de « Géopolitique de la mer », Eyrolles, 2022. 
  2. Les outre-mer sont rattachés à la France par différents statuts. La Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, La Réunion et Mayotte sont des Départements et Régions d’Outre-Mer (DROM) aux compétences identiques à celles des régions et départements métropolitains ; la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon, les TAAF et Wallis-et-Futuna sont des Collectivités d’Outre-Mer (COM) et disposent d’un statut et d’institutions spécifiques. L’atoll de Clipperton, dans le Pacifique Nord, a le statut de possession française sous l’autorité directe du gouvernement. 
  3. H. Lejeune et H.-L. Thibault, « Dans la France insulaire de Mayotte », in S. Abis et M. Brun (sous la direction), Le Déméter 2022. Alimentation : les nouvelles frontières, IRIS éditions, Club DEMETER, 2022, p. 150-156. 
  4. Les outre-mer abritent 80 % de la biodiversité française et 10 % des récifs coralliens mondiaux. 
  5. M. Ferdinand, E. Molinié, « Des pesticides dans les Outre-mer français. État des lieux et perspectives », in Écologie & politique, n° 63, 2021/2, pp. 81-94.
  6. Environ 2 milliards d’euros par an, c’est le solde déficitaire de la balance commerciale agricole et alimentaire des Drom-Com. Au début du XXIe siècle, ce déficit était de l’ordre moyen de 0,7 milliard par an. 
  7. J. Marzin & al., Étude sur les freins et leviers à l’autosuffisance alimentaire : vers de nouveaux modèles agricoles dans les départements et régions d’outre-mer, CIRAD-AFD, mars 2021. 
  8.  La France ultra-marine, ce sont environ 27 000 exploitations et 40 000 emplois dans l’agriculture.

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