Le retour du (sale) garnement
Tout le monde en parle, la probabilité qu’il se déclenche est aujourd’hui très forte, il pourrait être exceptionnel cette année, mais le problème avec El Niño, c’est que ses conséquences sur les cultures sont difficiles à prévoir avec précision. On regarde de plus près, c’est le fil du mercredi 3 juin 2026.
Photographie : © archives Yann Kerveno
Il est là, il revient, se refait une place dans les médias, entre dans l’arène tel le torero dans son habit de lumière, provoque des débats à n’en plus finir comme à chaque fois. Mesdames et Messieurs, sous vos applaudissements, je vous prie d’accueillir… El Niño ! Alors, si l’on associe spontanément El Niño avec le changement climatique, c’est probablement pour deux raisons. C’est que si son poids dans la météo mondiale n’a été établi que récemment, cela s’est fait peu ou prou au même moment que les premières alertes médiatiques sur l’évolution du climat, et que les deux sont intimement liés, la seconde pouvant probablement jouer sur l’ampleur du premier, et inversement.
Un plus un font un
D’ailleurs il y a là un peu de confusion, parce que si El Niño est bien le nom du courant marin, connu empiriquement et baptisé par les pêcheurs de la côte péruvienne, ses effets sur la planète sont liés à son association avec un autre phénomène, l’oscillation australe, décrite pour la première fois en 1924. Mais pour lier les deux avec certitude, et pour que le phénomène soit dénommé ENSO (pour El Niño Southern Oscillation), il faudra attendre 1969. Voilà pour l’histoire. En passant, rendons à César ce qui lui appartient : « Les marins de Paita, qui naviguent souvent près des côtes à bord de petites embarcations, tant au nord qu’au sud de Paita, connaissent bien ce courant et l’appellent « Corriente del Niño » sans doute parce qu’il devient plus visible et plus perceptible après la période de Noël » . Cette première description est due à Camilo N. Carrillo, vice-président de la Société géographique de Lima en 1892. Quant à la découverte de l’oscillation australe, elle revient à Gilbert Walker, sans oublier la mise en évidence de la complicité entre les deux systèmes, qui est le fait de Jacob Bjerknes. Vous savez presque tout.
Unique
Maintenant, pourquoi ce phénomène suscite-t-il autant d’inquiétude (voire d’affolement ?) Parce que, comme le souligne l’Oganisation mondiale de la météo, c’est « un des phénomènes climatiques les plus puissants du monde. » Avec son pendant La Niña, une version « froide » pour faire simple, tous deux « redessinent le climat mondial, influençant les précipitations, les sécheresses et les phénomènes extrêmes dans toutes les régions. » Si le phénomène revient tous les deux à sept ans, les premiers signes enregistrés ces derniers mois laissaient craindre un phénomène peut-être plus massif que d’habitude, même si, c’est encore l’Organisation mondiale de la météo qui le rappelle, chaque El Niño est unique. Ce qui complique la chose, c’est qu’il est difficile – ainsi que le répète la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) – d’établir un lien entre la puissance d’El Niño et les déséquilibres des précipitations par exemple. « Ces événements El Niño ou La Niña plus intenses s’accompagnent souvent d’une plus grande certitude quant à l’impact attendu (…), mais ne le garantissent jamais [par exemple, des chances plus élevées de précipitations supérieures à la moyenne dans une certaine région du pays]. »
Quatre dimensions
Dans la dernière mise à jour de ses analyses (chaque deuxième jeudi du mois) la NOAA confirme la très grande probabilité qu’El Niño soit en cours de déclenchement et puisse gagner en puissance jusqu’à la fin de l’année. Mais l’agence se garde bien de se prononcer sur le niveau d’intensité. « Il subsiste une incertitude importante quant à l’intensité maximale d’El Niño, aucune catégorie d’intensité ne dépassant une probabilité de 37 %. Les événements El Niño les plus puissants de l’histoire sont caractérisés par un couplage océan-atmosphère significatif tout au long de l’été, et il reste à voir si cela se produira » écrivent les spécialistes. Il faudra donc attendre encore quelques jours pour espérer avoir des prévisions peut-être plus précises. Le même flou est de rigueur sur les conséquences à attendre, qui diffèrent selon les régions du monde mais aussi en fonction de l’épisode et du type de plantes cultivées, encore un problème à trois corps. Quatre même, puisqu’on ne modélise pas forcément avec précision encore les conséquences du changement climatique sur le phénomène. Quelques règles ont toutefois été rédigées depuis que l’on étudie ces phénomènes. En 2014, une équipe de chercheurs arrive à la conclusion que « … El Niño améliore probablement le rendement moyen mondial du soja de 2,1 à 5,4 %, les variations de rendement restent limitées pour les céréales (de l’ordre de -4 à +1 % selon les cultures). Les rendements moyens mondiaux de ces quatre cultures pendant les années La Niña ont tendance à être inférieurs à la normale (−4,5 à 0,0 %). » [Une étude plus récente, publiée en 2022, est venue confirmer et préciser ses valeurs]
Le bien et le mal
Les chercheurs ont aussi circonscrit le périmètre d’influence négative d’El Niño à un peu moins d’un quart des surfaces récoltées dans le monde. On parle là du maïs dans le sud-est des États-Unis, en Chine et en Afrique de l’ouest et de l’Est, au Mexique ou encore en Indonésie. Pour le riz, les principales régions concernées sont le sud de la Chine, le Myanmar et la Tanzanie ; pour le soja, cela concerne l’Inde et la Chine ; quant au blé, ses rendements seront fragilisés dans une partie de la Chine, aux États-Unis, au Mexique, en Australie et possiblement dans certaines régions d’Europe. Et ce, à cause des conditions plus sèches et plus chaudes imposées par El Niño. Rien n’étant simple en la matière, El Niño peut aussi avoir des effets bénéfiques sur les rendements agricoles, « dans 30 à 36 % des zones de culture à l’échelle mondiale, notamment pour le maïs au Brésil et en Argentine; le soja aux États-Unis et au Brésil; le riz dans certaines régions de Chine, d’Indonésie et du Brésil; et le blé en Argentine, au Kazakhstan et dans certaines régions d’Afrique du Sud. » Là, c’est à cause des conditions plus fraîches et humides alors observées.
Anticiper
Si ces impacts peuvent être majeurs localement, El Niño ne perturbe pas plus que cela les grands équilibres : les variations de rendement sont limitées pour les céréales (entre -0,2 et 4 %), sauf, si d’aventure, ou de mésaventure, les marchés de matières premières agricoles étaient déjà tendus avant le début de l’événement. Dans la partie « discussion » de leur étude, les chercheurs incitent à prendre en compte ces variations pour suivre l’explosion de la demande mondiale. Laquelle devrait être « obtenue grâce à une augmentation des rendements agricoles dans les régions qui affichent aujourd’hui de faibles rendements, ce qui s’explique en partie par le fait que les technologies utilisées dans ces régions sont moins à même de réduire les impacts de la variabilité climatique que celles utilisées ailleurs. » Et d’inviter également les gouvernements à gérer leurs stocks de manière à anticiper la survenue d’El Niño, en particulier pour les pays les plus dépendants des importations. Voir à développer l’irrigation dans les zones les plus exposées pour limiter l’impact sur les cultures. Il nous reste donc à attendre la prochaine mise à jour des analyses des météorologues américains de la National oceanic and atmospheric administration, jeudi 11 juin 2026, pour savoir où on en est. Et peut- être distinguer où on va. En gardant à l’esprit que les modélisations les plus récentes projettent une augmentation de la fréquence, rien de moins qu’un doublement d’ici la fin du siècle, des événements extrêmes comme celui qui se prépare peut-être actuellement. De quoi peut-être expliquer la sensibilité du sujet aujourd’hui, notamment dans les médias avides de gros titres ?
