La petite prairie dans la maison
Nul besoin de derviche pour faire du pâturage tournant. Il suffit (presque) de regarder pousser l’herbe. Et si les prairies semblent, aux yeux du béotien, intensément banales et simples, elles peuvent aussi être gérées de manière très pointue pour maximiser la production de lait ou de viande… On vous explique tout, controverses comprises. C’est le fil du mercredi 27 mai 2025, les pieds dans l’herbe.
Photographie : © archive Yann Kerveno
Pour qui n’y connaît rien, une prairie est une prairie. Bref, de l’herbe, parfois des pâquerettes ou des pissenlits avec des vaches et des moutons dessus. Un dessin d’enfant en somme. Et pourtant, les prairies sont bien des outils de production comme les autres, on en connaît des permanentes et des temporaires, les espèces sont mélangées pour apporter une ration la plus complète possible aux animaux, elles sont fauchées ou pâturées. Et ce sont ces dernières qui vont nous occuper cette semaine parce qu’il existe des techniques très pointues de gestion de l’herbe. Bienvenue dans le monde fascinant du pâturage tournant qui donne parfois le tournis à ceux qui le pratiquent. Dans le fond, la technique n’est pas nouvelle, elle existe depuis que les hommes font paître des animaux en les déplaçant quand la ressource fourragère devient trop maigre. C’est même la colonne vertébrale du pastoralisme, comme l’expliquait Pascal Grosjean dans le 16e numéro de la revue Sesame : « Le pastoralisme, c’est un système économique qui repose sur le prélèvement d’une ressource naturelle et qui est respectueux de celle-ci. C’est-à-dire qu’il est organisé de manière à retrouver l’année suivante le milieu a minima comme il l’avait trouvé en N-1. » Au final, le pâturage tournant, c’est du pastoralisme immobile, pour faire simple. Et la technique a été poussée dans ses retranchements pour permettre de toujours disposer d’une ressource de qualité sans avoir à bouger les animaux et en restant dans le périmètre de l’exploitation. Comment ça marche ? En regardant pousser l’herbe et en bougeant les animaux avant le seuil de surpâturage qui détériore la qualité de l’herbe.
Des quatre lois de Voisin…
Si elle existe depuis des millénaires, la technique a largement bénéficié d’améliorations au cours du XXe siècle après avoir été décrite au XVIIIe siècle par James Anderson en Écosse. Mais, à l’époque, ce système était impossible à mettre en œuvre puisqu’en guise de clôtures, les éleveurs d’alors ne disposaient que de… murs en pierre ! On doit la première formalisation du concept à un normand, André Marcel Voisin, biochimiste et éleveur qui s’est intéressé à la mécanique du pâturage et a compris que ce qui était crucial n’est pas le chargement, le nombre d’animaux à l’hectare, mais bien le temps durant lequel l’herbe est exposée à l’appétit des animaux. Au fil de ses recherches empiriques, menées au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il élabore quatre lois qui fixent le cadre et les enjeux de la pratique. La nécessité de laisser l’herbe accumuler des réserves dans ses racines pour qu’elle puisse redémarrer en étant très productive ; réduire la durée d’occupation de la parcelle pour que les plantes ne soient pas broutées deux fois ; constituer des lots d’animaux correspondant aux qualités de l’herbe ; pas plus de trois jours sur la même parcelle pour espérer une production laitière maximum. Pour le dire simplement, faire coïncider vitesse de croissance de l’herbe et vitesse de prélèvement de par les vaches.
… à la controverse
Son ouvrage principal, La productivité de l’herbe, publié en 1957, sera traduit dans 18 langues. Pourtant, c’est peu dire que ces idées émises dans les années cinquante étaient en contradiction totale avec la pensée agronomique dominante de l’époque, la révolution fourragère poussée notamment par René Dumont qui préconisait au contraire de labourer les prairies permanentes pour les faire entrer dans les rotations de cultures (Ley farming). Nous sommes en plein Plan Marshall, la modernisation de l’agriculture bat son plein. Malgré les controverses qui assureront une certaine publicité à la méthode, celle-ci ne prendra pas dans le monde de l’élevage. Au moins en France. Vous avez là le compte-rendu du colloque organisé autour de l’œuvre et des recherches de Voisin par l’Académie d’agriculture de France ainsi que la vidéo de la séance.
jusqu’à celle de Savory
Si la recette n’a pas pris en France, elle a fait l’objet d’un prolongement qui en a assuré la circulation, et parfois son adoption, dans le monde entier. Il faut là s’arrêter sur un autre personnage des années quatre-vingt, le chercheur zimbabwéen Allan Savory qui développe, à partir des intuitions de Voisin et de ses propres observations, la façon dont les troupeaux de bisons se déplacent en Amérique du Nord ou ceux de gnous en Afrique, son concept de « Gestion holistique du pâturage » (holistic planned grazing). Concept qui revient à concentrer les animaux en haute densité sur de très petites surfaces et les déplacer très fréquemment, quotidiennement s’il le faut, à la manière dont se déplacent bisons et gnous. Il va jusqu’à avancer que son mode de gestion peut permettre de regagner sur les zones en désertification, ce qui sera le point de départ d’une nouvelle controverse d’une trentaine d’années, à laquelle une méta analyse apportera un éclairage décisif en 2008. Étude qui montre qu’il n’y a pas de supériorité visible de son système en contexte aride, en particulier dans les conditions expérimentales qu’il a testé. Le système Savory reste toutefois très populaire en Afrique subsaharienne, en Amérique du Nord, en Australie, au Mexique ou en Patagonie, quand le système Voisin, développé en Normandie, a séduit les éleveurs des zones tempérées humides, en Irlande, dans les zones tempérées du continent sud-américain. Et jusqu’en Nouvelle-Zélande, où elle est adaptée dès les années cinquante par McMeekan à la station Ruakura et en fait la colonne vertébrale du système laitier néo-zélandais.
C’est la dynamique
Et en France ? Le concept a fini par revenir tel un boomerang sous le nom de pâturage tournant dynamique qui va plus loin que le système Voisin en découpant des parcelles plus petites, pâturées sur un temps assez court, moins de 5 jours, par un nombre élevé d’animaux et en pilotant le pâturage à la hauteur d’herbe, on ne broute pas avant le stade « trois feuilles », quand trois feuilles sont sorties autour de la tige, et on retire les animaux avant qu’ils attaquent la gaine de la plante pour préserver son potentiel. Les économies que ce système permet de réaliser (moins de mécanisation, moins d’amendements…) ont renouvelé l’intérêt porté par les éleveurs en 2007-2008, puis la sécheresse de 2022 est venue ajouter une couche. Et ailleurs la recherche continue. À la suite de l’étude de 2008 conduite par D.D. Briske, un autre chercheur, W.R. Teague, a proposé une nouvelle façon de faire, « Adaptative Multi-Paddock », qui va encore plus loin que le pâturage tournant dynamique et qui semble faire la différence sur la santé des sols et la biomasse des prairies. La pression sociale sur les émissions de carbone, que les prairies pâturées stockent avec efficacité, pourrait rendre ces modes de conduite encore plus attractifs dans les années à venir.
Et ne nous dîtes pas que vous ne verrez pas les prairies d’un autre œil maintenant avant de vous rouler dans l’herbe cet été !
