Bruits de fond

Published on 28 mai 2020 |

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L’âme du ficus

Par Sergio Dalla Bernardina

Je rentre à la maison après quelques jours d’absence. Le ficus laisse tomber une feuille, j’entends un petit bruit sur le parquet. Je regarde dans sa direction et je dis : « Ah, tu as raison, cela fait une semaine que tu n’as pas eu d’eau. » Je le soupçonne d’être jaloux du kentia, avec qui il cohabite depuis vingt ans. Et il n’aurait pas tout à fait tort. En réalité, le kentia est mon préféré (et il le sait, d’ailleurs).

Est-ce que je projette sur les plantes des sentiments humains ? Ma réponse est « oui, comme tout le monde ». Nous avons commencé par les animaux : après de longues hésitations, nous avons fini par admettre que « nos amies les bêtes », sur le plan affectif et cognitif, sont assez proches de nous. Les Français ont même modifié leurs lois pour reconnaître à ces « biens mobiliers » (c’était leur ancienne désignation juridique), le statut d’« êtres sensibles ». Maintenant, nous sommes passés aux végétaux.

Parler avec ses plantes

Sur le net, les sites du genre « Faut-il parler aux plantes pour qu’elles poussent plus vite ? » ne se comptent plus. Chez les scientifiques et les littéraires, c’est la mode. Que l’on songe au succès retentissant de La Vie secrète des arbres de Peter Wohlleben ou de L’Arbre-Monde de Richard Powers. Il en va de même chez les artistes, de Giuseppe Penone, un pionnier en la matière, à Karine Bonneval (« Phylloplasties » « Se planter », etc.). Désormais, des lieux d’exposition permanents, comme le domaine de Chaumont-sur-Loire, hébergent des manifestations artistiques axées sur la rencontre entre l’humain et le végétal.

On pourrait expliquer ce désir de dialogue interspécifique par la crise environnementale. Des mots devenus incontournables, comme « écoumène »1  et « anthropocène », nous rappellent que notre futur est indissociable de celui des autres créatures. Ils nous rappellent également le droit au respect de toutes sortes de plantes, y compris celles d’intérieur. Pendant que j’écris ces propos « écouméniques », je lance à mon ficus des regards complices : « Eh oui, mon vieux, on est tous dans le même bateau. Nous coévoluons. »

Aurions-nous toujours été animistes ?

S’agit-il d’un changement d’attitude par rapport au passé ? Peut-être. Il n’empêche que le fait de communiquer avec les plantes ne date pas d’hier. Dans les sociétés animistes, cela a toujours été le cas. « Il faut comprendre que les ignames sont des personnes, expliquait un horticulteur dobu à l’anthropologue Reo Franklin Fortune. […] Si nous parlons à voix haute les ignames disent : “Que se passe-t-il, est-ce qu’ils se battent ?” Mais quand nous jetons les charmes d’une voix douce, elles écoutent nos paroles avec attention. Elles deviennent grosses parce que nous les avons appelées2

Je regarde à nouveau ma plante ornementale en me demandant si la crise planétaire n’a pas réveillé chez nous des tendances animistes. J’aime bien l’idée que les plantes entendent ce qu’on leur dit, ça multiplie les interlocuteurs. Mais un doute « naturaliste », lié à la manière occidentale d’envisager les non-humains , traverse mon esprit : et si les prérogatives « mentales » qu’on attribue aux plantes n’étaient au fond que des projections ? Mon ficus pense, peut-être. Toujours est-il qu’à l’instar d’un fétiche, d’une poupée, d’un nounours, il ne parle pas. Ne remplirait-il pas lui aussi le rôle d’un objet transitionnel ? J’écarte promptement cette hypothèse défaitiste.

  1. Espace habitable à la surface de la Terre
  2. R.F. Fortune. Sorciers Dobu. Anthropologie sociale des insulaires de Dobu dans le Pacifique, Paris, Maspero, 1972, p. 136

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