Penser comme une poule ? Recherches sur une ligne de crête….
Elles savent compter, maîtrisent le concept de couleur, possèdent une mémoire visuelle. Elles ? Les poules ! Ce n’est pourtant guère l’image que l’on en a, avouons-le. Comment expliquer qu’on peine autant à leur reconnaître des facultés cognitives ? Entretien avec Ludovic Calandreau, chercheur en neurosciences, responsable de l’équipe Cognition, Éthologie, Bien-Être Animal à Inrae.
Par Lucie Gillot, pour le 19ème numéro de la revue Sesame (mai 2026)
Vos travaux de recherche portent sur la métacognition de la poule. Pourriez-vous nous expliquer ce que c’est ?

(Dessin : © Gilles Sire 2026)
Ludovic Calandreau : Avant cela, il faut préciser ce qu’on entend plus globalement par capacités cognitives. Il s’agit de capacités mentales, plus ou moins complexes, permettant à un être vivant de percevoir les informations de son environnement, de les traiter et de les analyser. Cela concerne par exemple sa capacité à s’orienter dans l’espace, à mémoriser un objet, etc. La métacognition, pour sa part, désigne la faculté d’un être vivant à percevoir ses propres capacités de cognition ; on peut dire que c’est un deuxième niveau de cognition. Un exemple : à la veille d’un examen, vous révisez. Plus précisément, vous ajustez vos révisions à l’idée que vous vous faites de votre niveau de connaissances. Eh bien, nous procédons de même avec la poule en tentant d’éclairer cette question : sait-elle qu’elle sait ? Parce qu’elle relève d’une forme d’introspection, la métacognition questionne également l’idée de conscience animale, avec toutefois cette nuance : elle peut être un processus quasi automatique et inconscient.
Les oiseaux sont bien différents de nous – ils distinguent par exemple le champ magnétique terrestre[1]. Comment fait-on pour étudier la cognition d’un animal qui est, ne serait-ce que biologiquement, aussi éloigné de nous ?
Pour commencer, rappelons cet état de fait : notre capacité à attribuer des états mentaux aux animaux dépend de notre distance phylogénétique avec eux. Plus nous en sommes éloignés, plus nous avons du mal à nous projeter dans leurs capacités cognitives. Nous y parvenons bien plus facilement pour un primate que pour une poule ou un insecte. C’est ainsi.
Ensuite, poser une question adaptée à l’univers sensoriel d’une espèce suppose de bien la connaître, d’avoir pris connaissance des travaux scientifiques déjà menés. Comme le disait Albert Einstein : « Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson à sa capacité de grimper à un arbre, il vivra toute sa vie en croyant qu’il est stupide. » Premier élément à cerner, l’organisation sociale de l’animal étudié. Les poules ont par exemple une structure sociale très hiérarchisée : quand on interroge leur cognition, selon qu’elles sont dominantes ou dominées, les résultats seront différents. Placez deux dominantes ensemble et la seule chose que vous pourrez observer c’est un comportement agressif.
Autre élément d’importance, l’univers sensoriel. Les oiseaux possèdent une très bonne acuité visuelle. Plus précisément, ils perçoivent les ultra-violets et ont une fréquence de vision plus fine que la nôtre. Ceci change d’une part la perception de certaines couleurs qui leur apparaissent phosphorescentes et, d’autre part, celle de certaines lumières artificielles. Pour les poules, les néons émettent une lumière scintillante. Raison pour laquelle, en élevage avicole, on leur préfère dorénavant les LED.
Y a-t-il toutefois des points de convergence entre elles et nous ?
Oui, il y en a. Et le cas des oiseaux est particulièrement intéressant de ce point de vue. Jusque dans les années 2010, on pensait le cerveau des oiseaux dénué de cortex, les catégorisant à ce titre plutôt du côté des reptiles que des mammifères[2]. Ceci a alimenté l’idée que le cerveau des oiseaux était primitif, les reléguant au rang d’êtres dénués d’intelligence. Mais, avec les techniques d’imagerie moderne, les neurobiologistes se sont aperçus qu’il y a bien une organisation corticale chez les oiseaux, sauf qu’elle n’est pas localisée au même endroit que chez les mammifères. Cette découverte a entraîné une refonte de la vision de l’anatomie de leur cerveau. Finalement, pendant longtemps, nous avons considéré que ces animaux étaient stupides parce que les données anatomiques et neurobiologiques étaient formatées pour les espèces qu’on avait jusqu’alors étudiées, à savoir les mammifères.
« Objectivement parlant, l’intelligence de la poule n’a rien à envier à celle de la souris »
Ludovic Calandreau
Indirectement, cela questionne la force de nos prototypes mentaux et culturels à l’égard des gallinacées. Encore aujourd’hui, si vous interrogez une personne en lui demandant de classer les animaux en fonction de leurs capacités cognitives, les poules arriveront bien après les mammifères quels qu’ils soient. Pourtant, objectivement parlant, l’intelligence de la poule n’a rien à envier à celle de la souris.
Cela questionne aussi notre capacité à penser des protocoles d’étude adaptés à leur univers sensoriel ou à leurs besoins en tant que poules…
Permettez-moi une anecdote à ce sujet. Nous avons voulu tester une capacité de raisonnement très étudiée dans le règne animal : le raisonnement par exclusion. Pour ce faire, nous avons eu recours à une méthodologie standard qui sert un peu à classer les animaux en fonction de leur capacité de raisonnement et qui ressemble au bonneteau : vous placez deux tubes opaques dans un espace, en ayant caché de la nourriture dans l’un des deux, et vous les présentez à l’animal. Si le premier tube est vide, l’animal doit en déduire que la nourriture se trouve dans le second : il procède ainsi à un raisonnement par exclusion. Nous avons donc mené cette expérience avec des poules, d’abord en les laissant choisir à leur guise le tube qu’elles souhaitaient explorer, pour procéder à une phase de contrôle. Ensuite, nous leur avons présenté alternativement chacun des deux tubes, pour qu’elles puissent en voir le contenu. Quand le tube contenait de la nourriture, comme on pouvait s’y attendre, elles l’exploraient. Mais, plus surprenant, quand on leur présentait un tube vide, elles s’y rendaient tout de même. Ne seraient-elles donc pas capables de procéder à un raisonnement par exclusion ?
Pour le savoir, nous avons modifié le protocole en ajoutant une contrainte : si la poule décide d’aller voir le tube vide, elle ne pourra plus accéder à celui contenant de la nourriture. À partir de là, leur comportement a changé : elles ont cessé d’explorer le contenant vide. Conclusion : la poule procède à un raisonnement par exclusion lorsqu’elle en a besoin. Cet animal fourrage, passe sa journée à explorer son environnement, gratte le sol. Et c’est bien ce qu’elle fait en visitant le tube vide : elle fourrage. D’où l’importance de poser une question qui soit en adéquation avec son monde sensoriel et son registre écologique.
Cette remarque n’est pas anecdotique. Dans un contexte de mondialisation de la recherche et de comparaison des résultats, on voit poindre un risque : celui d’appliquer les mêmes protocoles expérimentaux au détriment, parfois, des caractéristiques de l’espèce étudiée. Il faut éviter de tomber dans un dogme qui pourrait être antinomique avec la démarche créatrice.
Lors de votre participation au festival des Utopiales en 2026, vous avez expliqué que, pour pouvoir se projeter dans l’univers sensoriel des oiseaux et étudier leurs capacités cognitives, il fallait faire un peu d’anthropomorphisme[3]. Il me semblait pourtant que c’était là un biais à éviter. Pourriez-vous nous expliquer votre posture ?
« Il faut éviter de projeter envers les animaux nos propres pensées »
Ludovic Calandreau
L’anthropomorphisme désigne une tendance à prêter aux animaux des traits caractéristiques des humains. Et, depuis Descartes, prévaut l’idée selon laquelle il faut éviter de projeter envers les animaux nos propres pensées. Il s’agit toutefois d’un processus tout à fait naturel et automatique. Des études ont montré que, placé devant des objets abstraits qu’on anime – par exemple des points sur un écran –, tout être humain projette des intentions et des émotions sur ces objets. Et décrit non pas des points qui se déplacent mais qui « se bagarrent », par exemple. Ce biais anthropomorphique existe ; il convient de s’en méfier.
Il existe à cet égard un cas emblématique, celui du cheval appelé Hans le Malin. Son propriétaire était persuadé qu’il savait compter. Dans les foires, il donnait un chiffre à l’animal et l’enjoignait de taper le nombre de coups de sabot correspondant. Et le cheval s’exécutait. Depuis, des études scientifiques ont montré que les chevaux savent effectivement compter – comme les poules et les poussins d’ailleurs –, c’est-à-dire qu’ils savent distinguer deux entités numériques différentes. Mais ce que cet exemple nous enseigne surtout c’est que les équidés possèdent une capacité à traiter finement les signaux humains. En l’occurrence, Hans le Malin décryptait l’évolution du comportement de la foule à mesure qu’il s’approchait du chiffre annoncé.
Faire de la science ne signifie pas s’abstenir de toute projection, entendue dans le sens d’une intuition première. Sans projection, personne ne se serait demandé un jour si les animaux savaient compter… En revanche, la démarche scientifique, nourrie par le jugement des pairs, la réitération des expériences et leur contrôle, permet de se prémunir du biais anthropomorphique.
DROLE D’EMPREINTE
C’est à l’éthologiste Konrad Lorenz qu’on doit les travaux pionniers s’intéressant au comportement des oiseaux. À la fin des années 1920, travaillant avec des oies et des canards, il a montré que ces animaux possédaient un mécanisme d’empreinte très développé. À l’éclosion, les oisillons vont s’attacher au premier être vivant ou objet mobile qu’ils voient, même si c’est un humain. Cette « empreinte » constitue un mécanisme de mémoire décrit au sein d’autres espèces mais qui s’avère très puissant chez les oiseaux, et particulièrement marqué chez la poule. C’est que les poussins opèrent cette reconnaissance spontanément, sans renforcement : en effet, ils n’ont pas besoin de voir l’objet plusieurs fois pour s’en souvenir. Ils n’ont pas besoin non plus que celui-ci soit associé à un événement positif – par exemple une récompense alimentaire. Ce processus d’apprentissage est d’ailleurs parfois mobilisé en recherche pour étudier les capacités cognitives des gallinacées. Il est ainsi à la base de l’étude ayant permis de montrer que les poussins savent compter. En cachant un nombre plus ou moins important d’objets d’empreinte derrière des panneaux, les chercheurs se sont aperçus que les poussins se dirigeaient vers le panneau derrière lequel il y en avait le plus grand nombre.
EN VOIR DE TOUTES LES COULEURS !
Les poules ont-elles la notion de couleur ? Oui. Et pour le montrer, Ludovic Calandreau et son équipe ont mené une étude comportant plusieurs étapes. Accrochez-vous. Première étape, le dressage de poule. Notre gallinacée doit apprendre à taper cinq fois un rond de couleur sur un écran avec son bec. Disons, un rond rouge. Ceci fait, sur l’écran suivant apparaissent deux ronds de couleurs différentes, dont un rouge. L’animal doit alors « piquer » le rond rouge. Une fois cette règle du jeu intégrée par l’animal, l’exercice se complique, la couleur des ronds à identifier variant. À chaque essai, la couleur du rond présentée sur le premier écran va changer : non plus seulement du rouge, mais du bleu, du vert… Vous suivez ? C’est un exercice très sollicitant d’un point de vue cognitif car l’animal doit en permanence faire attention à la couleur qui vient de lui être présentée, afin de la reconnaître parmi les différentes propositions figurant sur l’écran suivant. Cela signifie également que la poule a compris une règle abstraite : quand on lui présente un rond de couleur, elle doit le retrouver dans l’écran qui suit, et cette couleur peut changer… Ce peut même être une couleur qui n’a jamais été présentée auparavant, lors des phases d’apprentissage. Cette toute dernière étape, appelée phase de transfert, est fondamentale. En effet, bien des protocoles d’étude nécessitent une phase d’apprentissage des animaux, ce qui pose une question de fond : qu’observe-t-on finalement ? une forme d’apprentissage automatisé, un conditionnement – « piquer un rond rouge » – ou une capacité cognitive élaborée – le concept de couleur ? À partir du moment où la poule identifie, dans les dernières phases de l’étude, des couleurs qu’on ne lui a jamais montrées, on ne peut plus parler de conditionnement.
Lire aussi
[1] « Zootopie, une singularité animale ? ». Table ronde du jeudi 30 octobre 2025, Utopiales 2025, Nantes.
[2] Pendant longtemps, on a considéré que le cerveau humain était composé de trois éléments distincts, le cerveau reptilien, le cerveau limbique et le néocortex, chacun d’eux correspondant à une étape de l’évolution. Cette théorie a depuis été remise en cause.
[3] C’est ce qui leur permettrait de s’orienter aussi précisément lors des migrations.
