Le ver serre la vis
Âmes sensibles, passez votre chemin cette semaine. Il est question de mouches, d’une larve vorace, de politique sanitaire et de politique tout court, dans tout ce qu’elle a parfois de nauséabond. Avez-vous déjà entendu parler de la Lucilie bouchère ? C’est le fil du mercredi 10 juin 2026.
Photographie : © archives Yann Kerveno Minnesota 1999
Vous avez le cœur bien accroché ? Car les lignes qui suivent pourraient bien vous provoquer des cauchemars auprès desquels l’apocalypse ressemblerait à une promenade de santé. Nous allons aujourd’hui parler de la lucilie bouchère qui vient de nouveau poser les crocs aux États-Unis, c’était le 3 juin, alors qu’elle avait été éradiquée du pays en 1966. Ou alors sautez directement au paragraphe suivant parce que l’histoire est tout de même intéressante en diable (pour faire le lien avec l’apocalypse).
Une vraie plaie d’Égypte
La lucilie bouchère, « screwworm » en anglais, frappe particulièrement les esprits, peut-être parce qu’elle renvoie, plus que tout autre calamité vétérinaire, à l’idée que nous pouvons avoir de la lèpre et même de la peste. Imaginez une mouche, plutôt étrange et pas vilaine, toute bleue avec de gros yeux orange, qui vient pondre ses œufs dans les plaies des animaux d’élevage ou sauvages, voire des hommes (cas humain dans le Maryland aux États-Unis, un voyageur revenu du Salvador), et qui laisse ainsi ses larves se nourrir de chair fraîche, en provoquant, souvent au bout d’infections, la mort des animaux contaminés. Je vous passe les détails. Question biologie, pour être précis, la mouche « mangeuse de chair » s’accouple une seule fois dans sa vie avec un mâle et peut disséminer jusqu’à 5 000 œufs au cours de son existence qui peut durer de 21 à 60 jours selon les conditions. Elle vole de 10 à 15 jours sur une distance comprise entre 10 et 15 km, ce qui fait en moyenne 1,9 km par jour. Sauf en cas de déplacements d’animaux. Les larves, elles, sortent des œufs déposés dans les plaies au bout de 24 heures et peuvent provoquer des dégâts pendant 7 jours avant de tomber sur le sol et se transformer en mouches. Et pas question de soigner les animaux… « Le traitement des animaux infectés est coûteux, très exigeant en main-d’œuvre et désagréable. Les animaux doivent être mis en quarantaine, recevoir des médicaments antiparasitaires, subir l’extraction manuelle de centaines de larves et bénéficier d’une désinfection minutieuse des plaies. Une infestation peut tuer le bétail en moins de 10 jours » écrit ainsi Alicia Hibbard de la société américaine de microbiologie. Avant d’ajouter, facteur aggravant, qu’après presque six décennies d’éradication, les éleveurs ne disposent plus de ce savoir-faire.
Vous êtes là ?
Donc même si vous avez sauté le paragraphe précédent, vous savez que nous parlons de la lucilie bouchère, une plaie qui coûte des milliards de dollars sur le continent sud-américain et qui vient de reprendre pied au Texas, avec trois cas déclarés sur des veaux depuis le 3 juin, un sur une chèvre et un autre sur un chien au Nouveau-Mexique voisin. Le tout au grand dam du monde de l’élevage. L’État fédéral lui a réagit fissa avec le lâcher massif de mouches stériles dans la région, 8 millions par semaine. Et cette calamité qui frappe de nouveau les États-Unis est intéressante à plus d’un titre, notamment parce qu’elle est la première à avoir fait l’objet d’une lutte fondée sur les insectes stériles. Nous sommes là dans les années cinquante du XXe siècle, lorsque le ministère de l’agriculture américain décide de lutter contre la lucilie en produisant et dispersant des mouches (mâles) stériles et en utilisant des modèles mathématiques pour savoir où il était le plus efficace de procéder à des lâchers… Pour mieux se protéger, les États-Unis ont poussé la lutte d’abord au Mexique, débarrassé au début des années quatre-vingt-dix, puis poussent jusqu’à Panama en espérant que le terrible bouchon de Darién suffise à ériger une barrière naturelle. Une usine de production de mouches stériles fut même construite dans le pays en 2006 après la création, en 1994 d’un organisme entièrement dédié à cette question, la Commission Panama-États-Unis. L’affaire a bien fonctionné jusqu’en 2023…
De zone tampon en zone tampon
Jusqu’au moment où l’éclosion d’un foyer fit, en quelques mois, des petits vers le nord, au Costa-Rica, au Nicaragua et jusque dans le sud du Mexique où un premier cas est signalé en novembre 2024. Vent de panique aux États-Unis qui suspendent dès lors les importations de bétail venues du sud en mai 2025, avant de déplacer les lâchers de mouches vers le nord du Mexique et le sud du Texas pour tenter de créer une zone tampon. L’enjeu est majeur pour l’industrie de la viande, 17 milliards de dollars de bêtes sur pied pour le seul Texas. Pour tenter de sauver la peau des bovins, mais pas seulement, les États-Unis ont donc entrepris la construction d’une usine à mouche sur une base aérienne au Texas pour venir renforcer les capacités de production de mouches stériles (100 millions de mouches/semaine puis 300 millions). Son entrée en production est estimée à novembre 2027. Actuellement, l’usine panaméenne produit déjà 100 millions de mouches par semaine et le ministère de l’agriculture américain a décidé d’investir 21 M$ dans la rénovation d’une usine située à Metapa au Mexique avec un retour en production dès cet été.
Un air (trop) connu
En attendant, ça devient une habitude quand il s’agit de maladie ou de science, surtout dans le contexte du pays aujourd’hui, il fallait bien une ou deux polémiques pour venir sceller l’affaire. Alors que tous les modèles montraient que la mouche allait entrer aux États-Unis en 2025, il s’en est trouvé pour venir contester, en 2024, les mesures prises par l’État fédéral. Il s’agit notamment ni plus ni moins que de Sid Miller, commissaire à l’agriculture du Texas, qui reprochait alors à l’État de surréagir, affirmant que chez lui, on réglait les problèmes avec des solutions éprouvées et pas avec des aides publiques. Il invoque l’hiver et le dispositif sanitaire en place (contrôle des mouvements et mouches stériles) expliquant qu’on n’a pas besoin de plus et qu’il n’est pas utile de fermer les frontières aux bovins, décision prise en novembre 2024… Cerise sur la plaie, le même commissaire faisait quelques semaines plus tard, alors que la menace se précisait, la promotion d’un appât pour piéger les mouches « et éradiquer le problème en 90 jours », accusant là aussi le gouvernement fédéral de ne pas l’autoriser à le déployer. Ce qui lui valut un sévère renvoi dans les cordes de la part du ministère de l’agriculture qui explique les « pièges tristement célèbres de M. Miller ont été testés et se sont révélés inefficaces » ne capturant, au Panama, qu’une seule mouche en un mois contre des milliers pour d’autres pièges… Mais ce n’est pas tout, il ne manquait plus que l’affaire soit instrumentalisée politiquement. Ce qui est aujourd’hui le cas.
Crédit et éthique
Les anti-Trump pointent les réductions de crédit drastiques survenues depuis l’année dernière qu’ils relient à l’arrivée de la lucilie au Texas. Les partisans de Trump, eux, mettent tout sur le dos de Joe Biden, comme d’habitude… Reste qu’effectivement, l’administration Trump, sous l’égide du Doge d’Elon Musk, a coupé 250 M$ de crédit finançant des projets relevant du programme mondial de sécurité sanitaire de la FAO, dont certains portaient sur la surveillance de la grippe aviaire ou de la lucilie bouchère… Et ce quelques jours avant que le pays rouvre les frontières aux bovins venus du Mexique. Sachant que sous l’administration Biden, le ministère avait déployé 165 M$ pour la lutte contre la mouche. Enfin, pour prendre un peu de recul, cette calamité soulève aussi une question éthique. Est-on en droit de rayer de la carte une espèce, par recours à la génétique, en raison des désagréments qu’elle cause ? La question fut posée l’an passé par un groupe de chercheurs dans la revue Science et nous avions déjà abordé le sujet ici même en septembre dernier. Votre avis ? Vous avez jusqu’à mercredi prochain pour rendre votre copie dans les commentaires !
