Bruits de fond

Published on 2 décembre 2021 |

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Bienvenue chez nous. La diaspora des oliviers centenaires

Par Sergio Dalla Bernardina1

Si l’échange de dons est à la base du lien social, tous les objets, rappelle l’anthropologue Maurice Godelier, n’ont pas le droit d’être échangés. C’est le cas des « sacra », ces objets dotés d’une forte charge identitaire qui représentent le lignage, l’autochtonie, l’enracinement. On déracine et on déplace, c’est vrai. Mais on conserve et on sacralise aussi.

Un palmier dans mon jardin (et pas dans le tien)

On aime rapporter d’un long voyage la preuve qu’on est allé là-bas. Les officiers brestois, par exemple, rentraient au bercail avec des palmiers. Cela donnait une touche coloniale à leur jardin tout en leur permettant d’arborer leur statut social (les sans-grade n’ayant le droit de planter chez eux que des choux-fleurs et des pâquerettes). La valeur des plantes exotiques repose, en principe, sur leurs qualités ornementales. Mais elle s’appuie également sur le contraste. Un philodendron dans une forêt de philodendrons n’est pas très original. Une herbe de la pampa dans la pampa non plus. Nous apprécions le cactus parce que, contrairement au vieux tilleul de la place du village, il vient de loin. Et nous apprécions le vieux tilleul de la place du village parce que, contrairement au cactus, il est bien de chez nous et il n’a jamais bougé. Certaines plantes bougent, d’autres pas. Si tout le monde commençait à bouger…Ulysse bougeait beaucoup. Son lit nuptial, en revanche, ne bougeait pas du tout. Cet objet paradigmatique avait été sculpté dans la souche d’un immense olivier. Il était donc inamovible, le symbole même de l’enracinement.

Le lit d’Ulysse hier et aujourd’hui

C’est bête mais, chaque fois que je me rends chez Jardiland, je pense au lit d’Ulysse. À l’entrée du magasin, comme dans bien d’autres enseignes de jardinage-bricolage, on est accueilli par une petite forêt d’oliviers centenaires. Après une longue vie passée « chez eux », ces arbres vénérables attendent patiemment, les racines serrées dans un grand pot en plastique, d’être choisis par un acquéreur. On se croirait au marché aux esclaves. Il y en a qui ont été tondus comme des caniches royaux. D’autres font penser à la girafe à tiroirs de Salvador Dali (on aime la tradition, oui, mais il faut bien y ajouter quelque chose de personnel, un brin de créativité…). Ces oliviers hors contexte, pour ne pas dire hors sol, sont l’équivalent végétal des huskys que l’on arrache au Grand Nord et qu’on acclimate à Marseille ou à Perpignan. Ils sont les analogues de ces lions dépressifs que la police découvre dans les villas des chefs mafieux. Des lions allégoriques, comme les blasons, censés rappeler les affinités qui relient les capimafia (les chefs)aux empereurs romains.

Une offre très spéciale

Les prix varient en fonction de l’âge. Je parcours les allées : olivier europea 150-200 ans, originaire d’Andalousie à partir de 468 euros (soldé 396 euros). Olivier « ramifié en boules », âge incertain, 1 800 euros. Je m’arrête sur une offre « très spéciale » concernant un « olivier d’exception et monumental » mis en vente à 14 500 euros. Je consulte la fiche technique : l’âge approximatif est de 900-1000 ans. La circonférence du tronc frôle les quatre mètres cinquante. De quoi faire un lit confortable. J’imagine le protagoniste de l’Odyssée débarquant à Ithaque et prenant des nouvelles de son lit nuptial (scène peu fidèle à la version homérique) :

Ulysse. – Où est passé notre lit indéracinable qui symbolise l’autochtonie ?

Pénélope. – chez Castorama.

Par l’achat d’un olivier centenaire, on achète des racines, on achète de l’ancienneté, on achète du vécu. Bref, on achète de l’histoire : celle des autres.

  1. Ethnologue

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