À mots découverts

Published on 28 octobre 2021 |

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[Animaux sauvages] « Conserver cette distance nécessaire à ma survie, comme à la leur »

propos recueillis le 16/09/2021, par Laura Martin-Meyer

Lynx, bouquetins, ours ou vautours repeuplent progressivement campagnes et massifs montagnards dont ils avaient autrefois disparu. Pendant ce temps-là, de plus en plus de villes composent désormais avec l’arrivée massive de bêtes sauvages venant y trouver refuge. En milieux rural comme urbain, le retour ou l’arrivée de ces animaux déconcerte ; génère étonnements, enchantements ou frictions. Face à ces deux phénomènes a priori distincts, comment se pose la question de nos liens avec les animaux sauvages ? Éclairages dans cet entretien fleuve avec Joëlle Zask, philosophe et notamment auteure de Zoocities (Premier Parallèle, 2020) et de Face à une bête sauvage (Premier Parallèle, 2021).

Revue Sesame : dans votre ouvrage Zoocities, vous avez enquêté sur l’arrivée de bêtes sauvages en ville et exploré ce que le phénomène venait bousculer en termes de représentations et de pratiques. Y a-t-il un parallèle à faire avec la réintroduction d’animaux sauvages en milieux ruraux ? 

Ce qui m’a intéressé, c’est le caractère inattendu de la présence de certains animaux en ville, c’est-à-dire à un endroit où on ne s’attend pas du tout à les voir : coyotes, pumas, éperviers, serpents, kangourous, sangliers, etc. Des villes d’Asie sont aujourd’hui littéralement envahies d’animaux sauvages. On n’est pas loin de la planète des singes ! Et pas question ici de parler de « réensauvagement » ; l’arrivée de ces animaux ne correspond pas à un plan en faveur de la biodiversité, qui aurait été désiré et planifié. Si ces derniers viennent en ville, c’est au contraire parce que leur environnement naturel a été détruit, fragmenté, pollué ou artificialisé.

Des animaux prolifèrent sur le dos de l’indignité humaine

Or, en même temps qu’eux sont chassés de leurs habitats, des pans entiers de la population humaine le sont des villes, relégués à des zones périurbaines parfaitement insalubres du point de vue humain… Mais attractives du point de vue des animaux, qui viennent y trouver refuge : ils prolifèrent sur le dos de l’indignité humaine. Dès lors, les raisons pour lesquelles des animaux débarquent en ville et celles pour lesquelles on en réintroduit ailleurs par nos bons soins sont diamétralement opposées. Nous voilà donc en présence de deux dynamiques qui s’entrechoquent.

Quelles cartes ces deux dynamiques rebattent-elles sur les territoires concernés ?

En premier lieu, cela rebat les cartes de la planification et de la volonté. L’animal, ce n’est pas une plante qu’on met dans un pot et qui réagirait, s’implanterait ou disparaîtrait comme on l’a prévu. Dans tous les cas, il faut composer avec une marge d’imprévisibilité très importante. Songeons à l’introduction des chats sauvages en Australie par les colons britanniques, au XIXe siècle. On sait aujourd’hui qu’ils représentent un grave problème pour la faune endémique, dont ils ont déjà fait disparaître plusieurs espèces.

L’animal, ce n’est pas une plante qu’on met dans un pot

En clair, on joue toujours un peu à l’apprenti sorcier quand on s’occupe de manipuler le vivant. Sans compter que les animaux font preuve de remarquables capacités d’adaptation : quand les coyotes décident de s’installer dans les parkings new-yorkais, ils y parviennent très bien. Il y a même des loutres qui apprennent à leurs petits à traverser des routes. Ce qui est frappant, c’est leur habilité à déchiffrer nos comportements, de manière à nous intégrer dans leur écosystème. Dans le fond, cela traduit l’idée que la nature ne nous obéit pas. Et cela débouche moins sur des conflits entre humains et animaux, qu’entre protecteurs et éradicateurs de ces derniers.

Comment dépasser cet antagonisme ?

La pratique dominante aujourd’hui, c’est soit de détruire les milieux naturels, soit de les sanctuariser. Alors qu’il existe toute une palette de solutions intermédiaires, qui sont à la fois humanistes et naturalistes. Au lieu de dire, « ce sont les brebis ou les loups », disons plutôt qu’il y a, d’un côté et de l’autre de la barrière, des individus qui s’allient pour faire face aux difficultés, typiquement la prédation. Cela donne par exemple des coopérations intéressantes au niveau de l’implantation des clôtures électrifiées, qui voyagent en même temps que les troupeaux de brebis en estives. Comme la pratique demande beaucoup de manutention, des individus qui ont à cœur la défense des loups viennent prêter main forte aux bergers. Voilà une association raisonnable. Autre exemple : les lions de mer sur la côte ouest américaine, ou « otaries californiennes », qui furent longtemps menacés avant de devenir problématiques. Je m’explique.

Un compromis a été trouvé, celui de réserver aux otaries le quai 38, à San Francisco, et de leur interdire l’accès aux autres plages

Pendant que les adultes vont chasser, les petits attendent leur retour sur les plages. Mais, comme il n’y a plus assez de poissons, les otaries partent beaucoup plus loin et longtemps. Résultat, les bébés meurent de faim et, au lieu de les laisser périr, des protecteurs ont créé un centre dédié à leur sauvetage. Le revers de la médaille c’est qu’à présent, les otaries prolifèrent. Et avec leur prédation disparaissent d’autres espèces menacées localement, comme la truite arc-en-ciel. Cela a inévitablement conduit à des conflits entre protecteurs et détracteurs – en particulier les pêcheurs – des lions de mers. Sans compter que ces animaux sont extrêmement bruyants, nauséabonds, et donc susceptibles de gêner les riverains. Un compromis a donc été trouvé, celui de leur réserver le quai 38, à San Francisco, et de leur interdire l’accès aux autres plages. Entendez qu’il existe des solutions au coup par coup, en termes de partage d’espaces ou d’associations entre individus que tout semble opposer.

Finalement, la coexistence avec les animaux sauvages n’appelle-t-elle pas une autre forme de partage ou de gouvernance territoriale ?

On l’a vu, les animaux s’adaptent. On sait par exemple que le territoire d’un épervier en ville n’est pas du tout le même que celui d’un congénère à la campagne. On peut donc compter sur les animaux pour rabattre un peu leurs prétentions territoriales et s’adapter à des formes de promiscuité qui n’étaient pas dans leurs habitudes, mais dont ils finissent par s’accommoder. Quant à nous, on se soucie encore trop peu de l’évolution des autres espèces qui nous entourent. Par exemple, des milliards d’oiseaux s’écrasent chaque année sur des vitres d’immeubles : construire des gratte-ciel avec de grandes baies vitrées… déjà, ça se questionne. Mais ne pas opacifier ces vitres, ça devient criminel. Sans parler de l’importance de baisser l’éclairage nocturne, d’aménager des passages au-dessus des autoroutes, etc.

On se soucie encore trop peu de l’évolution des autres espèces qui nous entourent

En clair, aménager le territoire, cela veut aussi dire veiller à en pluraliser les usages : des jeunes comme des plus âgés, des personnes en fauteuil roulant, des lynx, des ours, des êtres qui passent et des êtres qui restent. Le problème, c’est que cette pluralisation va totalement à l’encontre de nos habitudes de planification urbaine. Cela vient résolument bousculer nos symboles et idéaux de villes unifiées, avec leurs alignements d’arbres, de maisons et de clôtures. C’est la même chose avec les réserves naturelles : pensées comme des lieux de loisirs ou d’étude, elles peuvent devenir particulièrement inhospitalières pour des animaux qui ont besoin d’être très en retrait de la présence humaine.

L’idée de cohabitation entre humains et autres animaux semble aujourd’hui prendre une place prépondérante dans le débat. D’après vous, que traduit-elle et est-elle seulement souhaitable ?

Je suis complètement opposée à cette idée. Les êtres ne sont pas fondus les uns dans les autres ; ils sont profondément différenciés et la symbiose naturelle n’existe pas. Cela ne veut pas dire qu’ils ne communiquent pas entre eux, ni ne partagent les mêmes espaces. Mais, y compris au sein de ces espaces, il y a des niches : cela s’observe au niveau moléculaire, comme à l’échelle interstellaire. Les galaxies ne sont pas faites de corps imbriqués les uns dans les autres. Le big bang, c’est la traduction même de l’idée qu’il y a de la distance entre les éléments et entre les êtres. Ainsi, la cohabitation traduit un idéal symbiotique, un peu mystique et eschatologique, comme s’il s’agissait de revenir avant le big bang ; avant que tout n’explose. En clair, je ne crois pas qu’on puisse former une grande communauté avec les animaux, qui supposerait de les intégrer dans notre intimité.

La démocratie peut inclure des non humains, mais seulement sur la base des sciences qu’on a développées 

En revanche, intégrer la considération de leur survie et du respect des conditions nécessaires à leur perpétuation devrait faire partie de la communauté démocratique interhumaine. J’entends par là que la démocratie peut inclure des non humains, mais seulement sur la base des sciences qu’on a développées : sciences d’observation, physiques, naturelles, etc. Savoir ce qui est bon pour un enfant, c’est déjà très compliqué ; alors imaginez un peu pour ce qui est du lynx boréal… Il faut que nous puissions l’observer avec toutes les précautions qui s’imposent. C’est d’une immense complexité, mais cela n’a rien à voir avec la tendance fusionnelle à laquelle nous sommes enjoints via l’appel à des sentiments moraux ou à des émotions partageables. En plus, il n’y a rien de plus réversible que le registre émotionnel, ni de plus précaire. Vous pouvez être fasciné par un animal un jour, et le prendre en aversion le lendemain, à la faveur d’un incident quelconque.

Vous entendez qu’il vaut mieux parfois savoir se tenir à distance des animaux sauvages. C’est d’ailleurs ce que vous préconisez à travers la notion de voisinage ?

La réalité, c’est que nous sommes tous entourés d’êtres qui se trouvent à proximité géographique de nous : mes voisins d’immeuble, des rats, des moustiques, des mouches, etc. Je ne les choisis pas et ils ne sont, dans l’absolu, ni mes ennemis ni mes amis ; ils sont juste là. Deux éventualités pourraient s’offrir à moi : ou bien tous les tuer à partir du moment où ils me dérangent, ou bien les introduire dans l’intimité de mon existence, en cohabitant avec eux comme si on formait une grande famille. A partir du moment où j’évacue ces deux possibilités absolument irréalistes, que fais-je ? Je propose donc cette troisième voie, plus prudente et peut-être moins romantique, qui est celle du voisinage. Dans mon immeuble, si les voisins sont bruyants, plutôt que d’en venir aux mains, j’isolerais mes murs ou en tout cas, j’attendrais des architectes qu’ils prévoient des murs insonorisés. Sans passer par le registre psychologique ou émotionnel, il est ainsi possible d’examiner les modalités d’un « vivre ensemble » plus satisfaisant.

Je propose cette troisième voie, plus prudente et peut-être moins romantique, qui est celle du voisinage

En fait, cette proximité géographique est le point à partir duquel créer des valeurs, et non l’inverse. Imaginons que des cafards asiatiques rôdent autour de chez moi, ma première réaction serait de faire appel au poison ! Mais je peux aussi très bien considérer que, tant qu’ils restent à l’extérieur, ils ne me gênent pas. Plutôt que de tenter de les exterminer – parce que je ne veux pas de cafards chez moi – je vais donc confectionner des petites bandelettes de tissu humides pour colmater les trous. C’est pareil pour l’ensemble des animaux sauvages : il ne s’agit pas d’éradiquer tous ceux qui me posent problème mais plutôt de trouver des solutions matérielles et concrètes me permettant de conserver cette distance nécessaire à ma survie, comme à la leur. Cette distance, on en a besoin, sinon on étouffe.

Cela doit-il nous empêcher de créer des liens avec les animaux sauvages ?

Prenons ce parallèle : aujourd’hui, les industries d’extermination des animaux et celles de production d’aliments pour espèces sauvages sont aussi florissantes l’une que l’autre. Pourtant, ni donner à manger aux bêtes sauvages pour les attirer, ni les exterminer, ne sont de bonnes solutions. Elles sont renvoyées dos à dos. Bien entendu, il y a des situations qui se prêtent à venir en aide aux animaux sauvages : lors des grands feux en Australie, on a bien largué de l’eau et de la nourriture pour ceux qui n’en avaient plus. Même chose en Arctique, où les ours polaires ne peuvent plus se nourrir en raison de la fonte des glaces. Aussi, des Inuits abattent-ils des morses et les laissent à disposition sur la banquise. Cela dit, ils prennent bien soin d’entreposer les carcasses à trente kilomètres de leur village, pour ne surtout pas créer de liens avec les prédateurs.

La meilleure manière de se conduire avec un animal sauvage, c’est de ne pas créer de liens avec lui

En revanche, si vous disposez des mangeoires à graines pour les oiseaux dans votre jardin, vous risquez au passage d’attirer des écureuils, des ratons laveurs ou des ours. Résultat, ces derniers finissent par devenir complètement dépendants de cette source d’alimentation facile, tout en perdant leur distance de fuite. Et puis, comme ils sont trop dangereux, vous vous retrouvez à vouloir les tuer. Ce type de cercle vicieux, il faut absolument l’éviter. En clair, la meilleure manière de se conduire avec un animal sauvage, c’est de ne pas créer de liens avec lui. Avec l’ours, c’est dramatique parce que les gens leur donnent à manger, font des selfies avec eux… Et puis, une fois qu’il y en a un qui se fait attaquer, les journaux s’en emparent et c’est la catastrophe. Il y a tout le temps des accidents : même nos chiens, quand ils mordent, on les tue. Certes, il y a des cas où c’est nécessaire, face à des animaux psychotiques ou qui développent des maladies neurodégénératives. Mais qu’un animal meure faute d’une attention préventive de notre part, c’est inacceptable.

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2 Responses to [Animaux sauvages] « Conserver cette distance nécessaire à ma survie, comme à la leur »

  1. Bertrand Bed'Hom says:

    Je suis un peu perturbé par cette interview, qui cumule des lieux communs et une méconnaissance (naïveté ?) naturaliste profonde presque à chaque ligne… Et peut-être une phobie des animaux, qui peut se comprendre, sans pour autant devenir une attitude à prôner ?
    Il y a de manière générale un problème avec la définition d’animaux. Les exemples cités sont presque tous des mammifères ou des oiseaux, ce qui est une fraction minime des espèces animales. D’un point de vue biologique, les animaux sont les métazoaires, ce qui représente une bien plus grande diversité spécifique ! Le propos est donc très biaisé, et/ou les termes pas assez précis. Si l’ensemble du texte se rapport aux animaux en ville, il faudrait le signaler plus explicitement. La lecture fait plus penser à la question globale de l’interaction de l’espèce humaine avec les autres espèces animales…
    Globalement, je suis d’accord avec Joelle Zask qu’il faut limiter les interactions avec les animaux, particulièrement la grande faune sauvage.
    Mais, je suis en total désaccord avec la nécessité de non-cohabitation avec les autres animaux. Nous sommes des animaux, et nous partageons les mêmes écosystèmes ! Et il y a un anthropocentrisme notable sur la notion de morale, d’intimité des relations avec les autres animaux.

    Quelques points pour lesquels je note des problèmes :

    “Des villes d’Asie sont aujourd’hui littéralement envahies d’animaux sauvages. On n’est pas loin de la planète des singes !”
    -> Je suppose qu’il est fait référence par exemple à Lopburi, en Thaïlande, dont des populations de macaques crabiers sont en augmentation continue depuis plusieurs années. Les macaques sont présents depuis très longtemps sur les sites de temples bouddhistes en Asie du sud-est. Le nourrissage par la population et l’explosion du tourisme a favorisé progressivement leur implantation dans les villes proches des temples. Les macaques sont d’ailleurs devenus des attractions touristiques réputées de ces temples et villes. Avec la crise COVID et la fermeture des frontières, les macaques urbains affamés sont devenus plus violents en raison de la pénurie alimentaire ! Mais ce n’est pas la crise COVID qui en a fait des macaques urbains.
    Il est probable que l’environnement des macaques de ces régions ait été dégradé, mais l’augmentation notable de leur population en ville est principalement la conséquence d’un environnement qui leur est favorable (pas de prédation, des ressources alimentaires) depuis longtemps. C’est une augmentation locale d’une population devenue urbaine, pas une attraction permanente de nouveaux macaques vers la ville.
    Aussi, il n’est pas pertinent de mettre sur le même plan cet exemple des macaques qui arriveraient dans des villes asiatiques avec la réintroduction d’espèces qui auraient disparu d’une partie de leur distribution ancestrale.

    “L’animal, ce n’est pas une plante qu’on met dans un pot et qui réagirait, s’implanterait ou disparaîtrait comme on l’a prévu.”
    -> Notre capacité à maîtriser des plantes n’est pas meilleure ! Il y a de nombreuses plantes invasives, à la suite de leur introduction, volontaire ou non (comme les animaux), dans un nouvel environnement, sans tenir compte de leur potentiel de reproduction et de dispersion. Un seul exemple parmi de nombreux : la berce du Caucase, qui pose des problèmes environnementaux car elle entre en compétition avec des espèces locales et des problèmes de santé en raison de son contact très irritant.

    “Sans compter que les animaux font preuve de remarquables capacités d’adaptation : quand les coyotes décident de s’installer dans les parkings new-yorkais, ils y parviennent très bien.”
    -> Généraliser une grande capacité d’adaptation à tous les animaux n’a pas de sens. Schématiquement, des espèces “généralistes” présentent souvent une bonne capacité à s’adapter à des environnements différents, notamment s’ils présentent certains avantages (refuges, tranquillité, nourriture…). A l’inverse, des espèces “spécialistes” sont plutôt inféodées à une gamme environnementale étroite dont elles dépendent pour l’alimentation, la reproduction… Il n’y a donc rien de général. Plutôt “certaines espèces font preuve de remarquables capacités d’adaptation”.
    De plus, l’exemple des coyotes est au minimum caricatural. Il y a au plus quelques dizaines des coyotes dans la ville de New York. Et ils sont plus dans les parcs de la ville que dans les parkings, où leur présence est exceptionnelle… Sous-entendre que les coyotes se sont adaptés aux parkings de New York est une erreur grossière.

    “Il y a même des loutres qui apprennent à leurs petits à traverser des routes. Ce qui est frappant, c’est leur habilité à déchiffrer nos comportements, de manière à nous intégrer dans leur écosystème.”
    -> L’exemple des loutres est au mieux une anecdote… Dans les pays où des loutres sont présentes, la collision avec des véhicules sur les routes est une des premières causes de mortalité pour ces espèces.
    Nous faisons évidemment partie de leur écosystème (et réciproquement), ce qui ne veut pas dire que toutes les espèces sont capables de s’adapter efficacement aux perturbations environnementales d’origine anthropique.

    “Dans le fond, cela traduit l’idée que la nature ne nous obéit pas.”
    -> Effectivement…

    “Autre exemple : les lions de mer sur la côte ouest américaine, ou « otaries californiennes », qui furent longtemps menacés avant de devenir problématiques.”
    -> Encore des confusions dans ce paragraphe… Les otaries de Californie qui ne sont présentes que depuis les années 1990 sur la jetée 39 (et pas 38) à San Francisco ne représentent qu’une petite partie de la population de la baie de San Francisco, elle-même une petite fraction de la population totale de cette espèce qui n’est pas menacée. Attraction touristique renommée, leur nombre fluctue, mais tourne généralement autour de quelques centaines d’individus.
    De manière générale, le nombre d’otaries de Californie (dynamique des populations) dans la baie de San Francisco varie beaucoup selon les ressources alimentaires, mais il n’y a pas de lien notable entre le sauvetage d’animaux par le Marine Mammal Center et l’augmentation des effectifs (c’est potentiellement vrai seulement pour les espèces très menacées, ce qui n’est pas le cas). Donc l’explication donnée n’est pas correcte.

    “On sait par exemple que le territoire d’un épervier en ville n’est pas du tout le même que celui d’un congénère à la campagne. On peut donc compter sur les animaux pour rabattre un peu leurs prétentions territoriales et s’adapter à des formes de promiscuité qui n’étaient pas dans leurs habitudes, mais dont ils finissent par s’accommoder.”
    -> En effet, en moyenne, le territoire des éperviers urbains est plus petit que celui des éperviers “ruraux”, mais cela est la conséquence d’une densité supérieure de proies (petits oiseaux) dans les parcs urbains. Pour beaucoup d’espèces prédatrices, la taille du territoire fréquenté est liée à la densité de proies capturables, et pas à une “prétention territoriale” à laquelle un individu devrait rabattre en ville…

    “Quant à nous, on se soucie encore trop peu de l’évolution des autres espèces qui nous entourent. Par exemple, des milliards d’oiseaux s’écrasent chaque année sur des vitres d’immeubles”
    -> Il faut comprendre “évolution” comme “présence” dans cette phrase ?
    De plus, c’est un détail, mais l’estimation haute du nombre d’oiseaux morts par an lors de collisions avec des vitres (immeubles, maisons ou autres aménagements humains) est plutôt de l’ordre d’un milliard, et pas de plusieurs milliards…

    “En clair, aménager le territoire, cela veut aussi dire veiller à en pluraliser les usages : des jeunes comme des plus âgés, des personnes en fauteuil roulant, des lynx, des ours, des êtres qui passent et des êtres qui restent.”
    -> Même si c’est un exemple fictif et utopique, les illustrations évoquées sont pour le moins étonnantes : aménager un territoire pour des personnes en fauteuil roulant et des lynx ?

    “Les êtres ne sont pas fondus les uns dans les autres ; ils sont profondément différenciés et la symbiose naturelle n’existe pas. Cela ne veut pas dire qu’ils ne communiquent pas entre eux, ni ne partagent les mêmes espaces. Mais, y compris au sein de ces espaces, il y a des niches : cela s’observe au niveau moléculaire, comme à l’échelle interstellaire. Les galaxies ne sont pas faites de corps imbriqués les uns dans les autres. Le big bang, c’est la traduction même de l’idée qu’il y a de la distance entre les éléments et entre les êtres. Ainsi, la cohabitation traduit un idéal symbiotique, un peu mystique et eschatologique, comme s’il s’agissait de revenir avant le big bang ; avant que tout n’explose. En clair, je ne crois pas qu’on puisse former une grande communauté avec les animaux, qui supposerait de les intégrer dans notre intimité.”
    -> D’un point de vue biologique, il y a des exemples tellement nombreux de symbioses que la phrase est choquante ! Peut-être faut-il la comprendre uniquement à ce qui semble considéré dans l’article comme “les animaux”, sans bien comprendre la réalité biologique que le terme recouvre (tétrapodes, vertébrés, métazoaires ?). Mais elle reste fausse. Et la cohabitation n’est pas une symbiose.
    Et l’abstraction ou le parallèle avec la cosmologie n’a pas de sens, ni pour la biologie, ni pour la cosmologie (“avant le big bang” !). Et il y a une très forte intrication entre espèces dans des écosystèmes qui sont en effet structurés en niches écologiques.

    “En revanche, (…), à la faveur d’un incident quelconque.”
    -> Le mélange de sciences naturelles, de sociologie et psychologie de ce paragraphe le rend au mieux difficile à suivre.

    “Aujourd’hui, les industries d’extermination des animaux et celles de production d’aliments pour espèces sauvages sont aussi florissantes l’une que l’autre”
    -> Je comprends que ce qui est mis en parallèle est d’une part le nourrissage d’oiseaux pendant l’hiver, et d’autre part les ventes de rodenticides et pesticides… Je ne sais pas si cette comparaison a vraiment un sens, mais il faudrait aussi inclure les pesticides (insecticides, antiparasitaires…) également utilisés en production animale et végétale, et la chasse, légale ou non. Et il y a dans ce cas plusieurs ordres de grandeurs entre les deux éléments comparés.

    “si vous disposez des mangeoires à graines pour les oiseaux dans votre jardin, vous risquez au passage d’attirer des écureuils, des ratons laveurs ou des ours.”
    -> Une fraction très minime des mangeoires sont susceptibles d’attirer des ratons-laveurs et surtout des ours (en Amérique du Nord, évidemment…). Ce n’est pas un exemple représentatif. Sinon, en effet, intervenir auprès d’espèces sauvages a potentiellement un impact sur ces espèces ou d’autres, mais il faut le mettre en perspective avec les autres conséquences des activités humaines, comme la destruction des milieux par exemple.

    “Avec l’ours, c’est dramatique parce que les gens leur donnent à manger, font des selfies avec eux…”
    -> Encore une anecdote prise comme un exemple… Il y a de nombreux cas d’interactions inappropriées avec des espèces sauvages, mais le selfie avec un ours n’est certainement pas le plus pertinent à citer.

    • Martin-Meyer Laura says:

      Merci Bertrand Bed’Hom, pour avoir pris le temps de détailler vos impressions sur cet entretien. Par souci d’intelligibilité pour nos lecteur.rice.s, je me permets de préciser que vous êtes vétérinaire, généticien, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et membre de l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité.

      Ce commentaire est important en ce sens qu’il apporte des précisions factuelles, ainsi qu’un autre regard – celui du naturaliste – sur cette question. Notre revue a justement pour ambition de croiser les positions, cultures et disciplines sur des sujets souvent complexes. Levons donc d’emblée tout malentendu : Joëlle Zask est philosophe pragmatiste, un courant qui appréhende les objets d’après leurs implications pratiques (voir Peirce, James, Dewey…). Dès lors, elle offre un éclairage depuis sa discipline, en s’appuyant sur les travaux qu’elle a menés en la matière (voir son ouvrage « Zoocities », Premier Parallèle, 2020). J’ajouterai que certains concepts et notions employés (cohabitation, symbiose…) ont des acceptations pouvant diverger selon les disciplines, d’où la nécessité d’ouvrir le débat : nous lui avons transmis votre commentaire.

      Cordialement,
      Laura Martin-Meyer

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