À mots découverts

Published on 28 octobre 2021 |

0

[Animaux sauvages] « Conserver cette distance nécessaire à ma survie, comme à la leur »

propos recueillis le 16/09/2021, par Laura Martin-Meyer

Lynx, bouquetins, ours ou vautours repeuplent progressivement campagnes et massifs montagnards dont ils avaient autrefois disparu. Pendant ce temps-là, de plus en plus de villes composent désormais avec l’arrivée massive de bêtes sauvages venant y trouver refuge. En milieux rural comme urbain, le retour ou l’arrivée de ces animaux déconcerte ; génère étonnements, enchantements ou frictions. Face à ces deux phénomènes a priori distincts, comment se pose la question de nos liens avec les animaux sauvages ? Éclairages dans cet entretien fleuve avec Joëlle Zask, philosophe et notamment auteure de Zoocities (Premier Parallèle, 2020) et de Face à une bête sauvage (Premier Parallèle, 2021).

Revue Sesame : dans votre ouvrage Zoocities, vous avez enquêté sur l’arrivée de bêtes sauvages en ville et exploré ce que le phénomène venait bousculer en termes de représentations et de pratiques. Y a-t-il un parallèle à faire avec la réintroduction d’animaux sauvages en milieux ruraux ? 

Ce qui m’a intéressé, c’est le caractère inattendu de la présence de certains animaux en ville, c’est-à-dire à un endroit où on ne s’attend pas du tout à les voir : coyotes, pumas, éperviers, serpents, kangourous, sangliers, etc. Des villes d’Asie sont aujourd’hui littéralement envahies d’animaux sauvages. On n’est pas loin de la planète des singes ! Et pas question ici de parler de « réensauvagement » ; l’arrivée de ces animaux ne correspond pas à un plan en faveur de la biodiversité, qui aurait été désiré et planifié. Si ces derniers viennent en ville, c’est au contraire parce que leur environnement naturel a été détruit, fragmenté, pollué ou artificialisé.

Des animaux prolifèrent sur le dos de l’indignité humaine

Or, en même temps qu’eux sont chassés de leurs habitats, des pans entiers de la population humaine le sont des villes, relégués à des zones périurbaines parfaitement insalubres du point de vue humain… Mais attractives du point de vue des animaux, qui viennent y trouver refuge : ils prolifèrent sur le dos de l’indignité humaine. Dès lors, les raisons pour lesquelles des animaux débarquent en ville et celles pour lesquelles on en réintroduit ailleurs par nos bons soins sont diamétralement opposées. Nous voilà donc en présence de deux dynamiques qui s’entrechoquent.

Quelles cartes ces deux dynamiques rebattent-elles sur les territoires concernés ?

En premier lieu, cela rebat les cartes de la planification et de la volonté. L’animal, ce n’est pas une plante qu’on met dans un pot et qui réagirait, s’implanterait ou disparaîtrait comme on l’a prévu. Dans tous les cas, il faut composer avec une marge d’imprévisibilité très importante. Songeons à l’introduction des chats sauvages en Australie par les colons britanniques, au XIXe siècle. On sait aujourd’hui qu’ils représentent un grave problème pour la faune endémique, dont ils ont déjà fait disparaître plusieurs espèces.

L’animal, ce n’est pas une plante qu’on met dans un pot

En clair, on joue toujours un peu à l’apprenti sorcier quand on s’occupe de manipuler le vivant. Sans compter que les animaux font preuve de remarquables capacités d’adaptation : quand les coyotes décident de s’installer dans les parkings new-yorkais, ils y parviennent très bien. Il y a même des loutres qui apprennent à leurs petits à traverser des routes. Ce qui est frappant, c’est leur habilité à déchiffrer nos comportements, de manière à nous intégrer dans leur écosystème. Dans le fond, cela traduit l’idée que la nature ne nous obéit pas. Et cela débouche moins sur des conflits entre humains et animaux, qu’entre protecteurs et éradicateurs de ces derniers.

Comment dépasser cet antagonisme ?

La pratique dominante aujourd’hui, c’est soit de détruire les milieux naturels, soit de les sanctuariser. Alors qu’il existe toute une palette de solutions intermédiaires, qui sont à la fois humanistes et naturalistes. Au lieu de dire, « ce sont les brebis ou les loups », disons plutôt qu’il y a, d’un côté et de l’autre de la barrière, des individus qui s’allient pour faire face aux difficultés, typiquement la prédation. Cela donne par exemple des coopérations intéressantes au niveau de l’implantation des clôtures électrifiées, qui voyagent en même temps que les troupeaux de brebis en estives. Comme la pratique demande beaucoup de manutention, des individus qui ont à cœur la défense des loups viennent prêter main forte aux bergers. Voilà une association raisonnable. Autre exemple : les lions de mer sur la côte ouest américaine, ou « otaries californiennes », qui furent longtemps menacés avant de devenir problématiques. Je m’explique.

Un compromis a été trouvé, celui de réserver aux otaries le quai 38, à San Francisco, et de leur interdire l’accès aux autres plages

Pendant que les adultes vont chasser, les petits attendent leur retour sur les plages. Mais, comme il n’y a plus assez de poissons, les otaries partent beaucoup plus loin et longtemps. Résultat, les bébés meurent de faim et, au lieu de les laisser périr, des protecteurs ont créé un centre dédié à leur sauvetage. Le revers de la médaille c’est qu’à présent, les otaries prolifèrent. Et avec leur prédation disparaissent d’autres espèces menacées localement, comme la truite arc-en-ciel. Cela a inévitablement conduit à des conflits entre protecteurs et détracteurs – en particulier les pêcheurs – des lions de mers. Sans compter que ces animaux sont extrêmement bruyants, nauséabonds, et donc susceptibles de gêner les riverains. Un compromis a donc été trouvé, celui de leur réserver le quai 38, à San Francisco, et de leur interdire l’accès aux autres plages. Entendez qu’il existe des solutions au coup par coup, en termes de partage d’espaces ou d’associations entre individus que tout semble opposer.

Finalement, la coexistence avec les animaux sauvages n’appelle-t-elle pas une autre forme de partage ou de gouvernance territoriale ?

On l’a vu, les animaux s’adaptent. On sait par exemple que le territoire d’un épervier en ville n’est pas du tout le même que celui d’un congénère à la campagne. On peut donc compter sur les animaux pour rabattre un peu leurs prétentions territoriales et s’adapter à des formes de promiscuité qui n’étaient pas dans leurs habitudes, mais dont ils finissent par s’accommoder. Quant à nous, on se soucie encore trop peu de l’évolution des autres espèces qui nous entourent. Par exemple, des milliards d’oiseaux s’écrasent chaque année sur des vitres d’immeubles : construire des gratte-ciel avec de grandes baies vitrées… déjà, ça se questionne. Mais ne pas opacifier ces vitres, ça devient criminel. Sans parler de l’importance de baisser l’éclairage nocturne, d’aménager des passages au-dessus des autoroutes, etc.

On se soucie encore trop peu de l’évolution des autres espèces qui nous entourent

En clair, aménager le territoire, cela veut aussi dire veiller à en pluraliser les usages : des jeunes comme des plus âgés, des personnes en fauteuil roulant, des lynx, des ours, des êtres qui passent et des êtres qui restent. Le problème, c’est que cette pluralisation va totalement à l’encontre de nos habitudes de planification urbaine. Cela vient résolument bousculer nos symboles et idéaux de villes unifiées, avec leurs alignements d’arbres, de maisons et de clôtures. C’est la même chose avec les réserves naturelles : pensées comme des lieux de loisirs ou d’étude, elles peuvent devenir particulièrement inhospitalières pour des animaux qui ont besoin d’être très en retrait de la présence humaine.

L’idée de cohabitation entre humains et autres animaux semble aujourd’hui prendre une place prépondérante dans le débat. D’après vous, que traduit-elle et est-elle seulement souhaitable ?

Je suis complètement opposée à cette idée. Les êtres ne sont pas fondus les uns dans les autres ; ils sont profondément différenciés et la symbiose naturelle n’existe pas. Cela ne veut pas dire qu’ils ne communiquent pas entre eux, ni ne partagent les mêmes espaces. Mais, y compris au sein de ces espaces, il y a des niches : cela s’observe au niveau moléculaire, comme à l’échelle interstellaire. Les galaxies ne sont pas faites de corps imbriqués les uns dans les autres. Le big bang, c’est la traduction même de l’idée qu’il y a de la distance entre les éléments et entre les êtres. Ainsi, la cohabitation traduit un idéal symbiotique, un peu mystique et eschatologique, comme s’il s’agissait de revenir avant le big bang ; avant que tout n’explose. En clair, je ne crois pas qu’on puisse former une grande communauté avec les animaux, qui supposerait de les intégrer dans notre intimité.

La démocratie peut inclure des non humains, mais seulement sur la base des sciences qu’on a développées 

En revanche, intégrer la considération de leur survie et du respect des conditions nécessaires à leur perpétuation devrait faire partie de la communauté démocratique interhumaine. J’entends par là que la démocratie peut inclure des non humains, mais seulement sur la base des sciences qu’on a développées : sciences d’observation, physiques, naturelles, etc. Savoir ce qui est bon pour un enfant, c’est déjà très compliqué ; alors imaginez un peu pour ce qui est du lynx boréal… Il faut que nous puissions l’observer avec toutes les précautions qui s’imposent. C’est d’une immense complexité, mais cela n’a rien à voir avec la tendance fusionnelle à laquelle nous sommes enjoints via l’appel à des sentiments moraux ou à des émotions partageables. En plus, il n’y a rien de plus réversible que le registre émotionnel, ni de plus précaire. Vous pouvez être fasciné par un animal un jour, et le prendre en aversion le lendemain, à la faveur d’un incident quelconque.

Vous entendez qu’il vaut mieux parfois savoir se tenir à distance des animaux sauvages. C’est d’ailleurs ce que vous préconisez à travers la notion de voisinage ?

La réalité, c’est que nous sommes tous entourés d’êtres qui se trouvent à proximité géographique de nous : mes voisins d’immeuble, des rats, des moustiques, des mouches, etc. Je ne les choisis pas et ils ne sont, dans l’absolu, ni mes ennemis ni mes amis ; ils sont juste là. Deux éventualités pourraient s’offrir à moi : ou bien tous les tuer à partir du moment où ils me dérangent, ou bien les introduire dans l’intimité de mon existence, en cohabitant avec eux comme si on formait une grande famille. A partir du moment où j’évacue ces deux possibilités absolument irréalistes, que fais-je ? Je propose donc cette troisième voie, plus prudente et peut-être moins romantique, qui est celle du voisinage. Dans mon immeuble, si les voisins sont bruyants, plutôt que d’en venir aux mains, j’isolerais mes murs ou en tout cas, j’attendrais des architectes qu’ils prévoient des murs insonorisés. Sans passer par le registre psychologique ou émotionnel, il est ainsi possible d’examiner les modalités d’un « vivre ensemble » plus satisfaisant.

Je propose cette troisième voie, plus prudente et peut-être moins romantique, qui est celle du voisinage

En fait, cette proximité géographique est le point à partir duquel créer des valeurs, et non l’inverse. Imaginons que des cafards asiatiques rôdent autour de chez moi, ma première réaction serait de faire appel au poison ! Mais je peux aussi très bien considérer que, tant qu’ils restent à l’extérieur, ils ne me gênent pas. Plutôt que de tenter de les exterminer – parce que je ne veux pas de cafards chez moi – je vais donc confectionner des petites bandelettes de tissu humides pour colmater les trous. C’est pareil pour l’ensemble des animaux sauvages : il ne s’agit pas d’éradiquer tous ceux qui me posent problème mais plutôt de trouver des solutions matérielles et concrètes me permettant de conserver cette distance nécessaire à ma survie, comme à la leur. Cette distance, on en a besoin, sinon on étouffe.

Cela doit-il nous empêcher de créer des liens avec les animaux sauvages ?

Prenons ce parallèle : aujourd’hui, les industries d’extermination des animaux et celles de production d’aliments pour espèces sauvages sont aussi florissantes l’une que l’autre. Pourtant, ni donner à manger aux bêtes sauvages pour les attirer, ni les exterminer, ne sont de bonnes solutions. Elles sont renvoyées dos à dos. Bien entendu, il y a des situations qui se prêtent à venir en aide aux animaux sauvages : lors des grands feux en Australie, on a bien largué de l’eau et de la nourriture pour ceux qui n’en avaient plus. Même chose en Arctique, où les ours polaires ne peuvent plus se nourrir en raison de la fonte des glaces. Aussi, des Inuits abattent-ils des morses et les laissent à disposition sur la banquise. Cela dit, ils prennent bien soin d’entreposer les carcasses à trente kilomètres de leur village, pour ne surtout pas créer de liens avec les prédateurs.

La meilleure manière de se conduire avec un animal sauvage, c’est de ne pas créer de liens avec lui

En revanche, si vous disposez des mangeoires à graines pour les oiseaux dans votre jardin, vous risquez au passage d’attirer des écureuils, des ratons laveurs ou des ours. Résultat, ces derniers finissent par devenir complètement dépendants de cette source d’alimentation facile, tout en perdant leur distance de fuite. Et puis, comme ils sont trop dangereux, vous vous retrouvez à vouloir les tuer. Ce type de cercle vicieux, il faut absolument l’éviter. En clair, la meilleure manière de se conduire avec un animal sauvage, c’est de ne pas créer de liens avec lui. Avec l’ours, c’est dramatique parce que les gens leur donnent à manger, font des selfies avec eux… Et puis, une fois qu’il y en a un qui se fait attaquer, les journaux s’en emparent et c’est la catastrophe. Il y a tout le temps des accidents : même nos chiens, quand ils mordent, on les tue. Certes, il y a des cas où c’est nécessaire, face à des animaux psychotiques ou qui développent des maladies neurodégénératives. Mais qu’un animal meure faute d’une attention préventive de notre part, c’est inacceptable.

Tags: , , ,




Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top ↑