Toto (le cochon)
La dernière chronique de Manau, agriculteur bigourdan, pour le 18e numéro de la revue Sesame (décembre 2025), a des airs de banquets à la Astérix et Obélix. Lisez plutôt.

Jacques avait dépassé d’une décennie la soixantaine. Un colosse. C’était le voisin. Émilien était son cadet de quelques jours. Il était paysan retraité. Du village.
Jacques était lui aussi retraité mais des chemins de fer. De l’époque où la seule mécanisation possible pour la pose des rails restait le biceps, le rein et la cuisse. Il n’avait jamais pris le train.
Émilien, lui, avait traversé le temps dans sa ferme, passant de la traction animale de ses bœufs au Massey Ferguson cent chevaux. Une évolution fulgurante que seule sa génération a pu connaître.
Outre leur teint, non pas buriné mais cuivré, leurs serres de rapace en guise de mains et leur ligne de dos en parenthèse, leurs points communs résidaient dans leurs entrailles. Arthrose, rhumatismes, courbatures. Jamais, chez nous, le « pèle-porc » ne se faisait sans eux. Physiquement, ils étaient ruinés et n’étaient d’aucune aide pour l’exercice mais la date ne pouvait être arrêtée tant qu’ils n’étaient pas disponibles. Reconnaissance eu égard aux dizaines d’années pendant lesquelles ils furent actifs pour l’occasion.
Le sacrifice du cochon avec son branle-bas de combat n’était qu’une formalité, mais fixer le jour… un dilemme pour mes parents.
Évidemment, mon frère et moi-même devions être là pour tenir la queue de la bête. Jacques et Émilien : indispensables. Mais il fallait aussi l’équipe de gaillards qui devraient maintenir l’animal sur la « maie », cette baignoire en bois qui d’un côté servait à allonger l’animal pour l’égorger et de l’autre était utilisée pour le «peler» après qu’il eut lâché son dernier râle. Il fallait voir aussi les disponibilités du tueur Eugène, le doyen, celles des femmes pour la cuisine et, surtout, étudier la lune et son influence sur la qualité de la viande, ainsi que la météo afin que les mouches ne profitent pas de l’aubaine pour venir régénérer leur descendance. Quelque asticot sur un joli cèpe un peu passé est acceptable. Sur un morceau de viande, impensable.
Toto était le cochon de la ferme. Le seul. Arrivé après sevrage d’un élevage voisin, il était seulement engraissé pour atteindre son poids de forme. Avant-gardiste (la poule le remplacera un demi-siècle plus tard), il avait le même régime alimentaire que notre famille dont il consommait les restes et les déchets des repas. Si possible, bien gras…
Chaque année, le nouveau venu dans la ferme s’appelait Toto. Petit nom sympathique et amical, preuve du respect et de l’attention que nous lui portions, conscients que sa mort programmée nous permettrait de subvenir confortablement à nos besoins. Le regard de la porte de sa loge qui permettait de le surveiller était en forme de cœur.
Le tue-cochon était une fête. Douze à quinze personnes à table pendant trois jours. Une semaine d’animation, vaisselle comprise.
Toto, garde-manger indispensable, vedette du moment, participait au lien social de la famille, du quartier, du village… Toujours pionnier, il fut l’initiateur de la fête des voisins.
Et puis, un soir d’été, Eugène nous quittait. Remplacé par Fanfan, jeune boucher aux méthodes modernes. Assommant l’animal avant la saignée, deux aides familiaux lui suffisaient pour accomplir l’intégralité de sa tâche. L’équipe de musclés ne fut plus convoquée. Jacques et Émilien firent partie du lot. Toto, au fil du temps, perdit son impact social pour ne devenir que boudin, saucisson et jambon.
Toto le cochon a rejoint ces milliers de porcs calibrés, formatés, anonymes. Avec peut-être une mort moins violente, mais quelle vie ? Leur repas est équilibré et automatisé. Les caméras ont remplacé le regard en forme de cœur. Les mouches n’ont pas accès aux chambres froides. La maie, les gaillards, les Jacques, les Émilien, les Eugène ont disparu pour laisser place à la chaîne d’abattage. Et peu importe la lune… La fête est finie.
