[Soja] L’irrésistible montée en graine
Sa graine est minuscule, invisible aux yeux des consommateurs, ce qui ne l’empêche pas d’être le poids lourd de nos systèmes agro-alimentaires et de bien d’autres secteurs. Le soja n’en est d’ailleurs pas à un paradoxe près. Dotée de nombreuses vertus agronomiques, alimentaires et énergétiques, cette légumineuse n’a pourtant jamais bénéficié d’une image valorisante, à l’inverse de l’importance symbolique et religieuse du blé, du riz ou du maïs. Sans oublier cette autre singularité : cultivé depuis 5000 ans, ce n’est que depuis 100 ans que le soja a quitté son berceau asiatique pour connaître un essor fulgurant. Au point qu’un grain de folie semble avoir saisi l’ordre mondial, semant guerres commerciales et dépendances problématiques. Justice lui est enfin rendue via un ouvrage récent, « Géopolitique du soja » (Ed. Armand Colin, 2025), préfacé par Sébastien Abis et signé par Olivier Antoine, directeur général du cabinet de conseil ORAE Géopolitique. Avec ce dernier, plongeons aux racines d’un sacré phénomène.
Un entretien avec Olivier Antoine – Docteur en géopolitique, président de ORAE Géopolitique. Par Valérie Péan (MAA), à paraître dans le 19e numéro de la revue Sesame (parution en mai 2026).
Photographie : Culture de soja. Gousses formation des graines en transparence © Bruneau Roland (INRAE)
Comment illustrer l’importance et la puissance du soja dans nos systèmes agricoles et agro-alimentaires mondiaux ?
Olivier Antoine : En commençant par rappeler qu’il est au cœur de la guerre commerciale sino-américaine qui sévit depuis 2018 en matière de taxations douanières. Avec, depuis peu, une situation relativement inédite : au printemps 2025, la Chine, premier consommateur et importateur de soja au monde, annonce brutalement suspendre tout achat de soja américain- elle en avait acheté 27 millions de tonnes l’année précédente – et présente explicitement cette mesure comme un moyen de faire plier Donald Trump qui a surtaxé les exportations chinoises. Un événement qui souligne l’aspect stratégique de cette légumineuse, non seulement d’un point de vue conjoncturel, mais aussi structurel. De fait, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le soja est devenu la pierre angulaire de la sécurité alimentaire mondiale, qui repose actuellement sur une diète de type occidental, intégrant une consommation importante de produits carnés. Or, sans l’apport du soja pour nourrir les animaux, impossible de produire de la viande de manière industrielle.
Continuons sur cette guerre commerciale. Vers qui s’est alors tournée la Chine pour s’approvisionner ?
« La Chine a ainsi été doublement gagnante : non seulement elle a tenu tête aux Etats-Unis en boudant son soja, mais c’est via l’argent de Trump qu’elle a bénéficié de prix moindres »
Jusqu’à présent, très majoritairement au Brésil. S’y ajoute depuis peu l’Argentine, qui fournissait déjà la Chine mais jusque-là en bien moindres quantités, car elle a fait le choix très tôt de transformer son soja sur son sol, ce qui lui permet de le vendre plus cher, en intégrant la valeur ajoutée. Or il s’est passé un fait nouveau à l’automne 2025. Le président argentin, Javier Milei, qui pensait perdre les élections législatives de mi-mandat (Ndlr : le 26 octobre), ce qui aurait fragilisé l’économie et la monnaie du pays, a obtenu de Donald Trump la promesse d’un prêt en devises à hauteur de 20 milliards de dollars. Du coup, dès le 22 septembre, Javier Milei s’est empressé de supprimer temporairement – jusqu’au 31 octobre – les droits de douane sur les céréales et oléagineux pour engranger des dollars et soutenir le peso, le prêt américain lui permettant de compenser la perte des recettes douanières. Concernant le soja, ces taxes sont ainsi passées de 35% à zéro ! La Chine s’est alors précipitée pour acheter massivement ces grains un tiers moins cher au cours de cette période. Elle a ainsi été doublement gagnante : non seulement elle a tenu tête aux Etats-Unis en boudant son soja, mais c’est via l’argent de Trump qu’elle a bénéficié de prix moindres. Depuis, la situation est revenue à la normale et fin octobre, Pékin aurait promis de recommencer à s’approvisionner de manière importante aux Etats-Unis, comme ils s’y étaient engagés en 2018… sans jamais revenir aux volumes d’avant la guerre commerciale !
Le soja est donc une arme dans les négociations commerciales mondiales. Serait-ce qu’il est irremplaçable ?
Disons qu’il est difficilement détrônable dans la configuration actuelle du système agro-alimentaire industrialisé. C’est une filière très rentable, la moins chère du marché, qui a bénéficié de forts investissements en recherche, en logistique et en transformation, désormais largement amortis. Aussi, substituer au soja d’autres protéagineux ou des insectes dans l’alimentation animale coûte-t-il beaucoup plus cher et se répercuterait sur le prix des produits carnés pour le consommateur. N’oublions pas que dans le prix final d’un poulet, la moitié recouvre le coût de son alimentation.
Développer une filière soja en France et en Europe, comme certains le prônent depuis des années, voire des décennies, est-il quand même réalisable ?
La situation est peu favorable. Comme je le disais, le système existant outre-Atlantique est très bien huilé, verrouillé et performant. Pour le concurrencer, Il faudrait arriver d’emblée sur les marchés avec des volumes significatifs. Or la France n’est pas l’Ukraine. Là-bas, ils sont effectivement parvenus depuis quelques années à créer une filière, grâce à des coûts moindres et surtout des exploitations qui atteignent jusqu’ à 500 000 ha, ce qui permet d’amortir les machineries. Sans oublier cet autre point majeur, la recherche semencière. Les trois premiers producteurs de soja au monde – Etats-Unis, Brésil et Argentine – disposent de variétés OGM très productives et de toutes les « avancées » qui les entourent : le semis direct et l’usage du glyphosate pour détruire les adventices. Il faut savoir en effet que le soja a un point faible : lors de son enracinement, il est très sensible à la concurrence des mauvaises herbes. Si je résume, la France produit sur de petites parcelles, avec des semences moins productives, qui doivent lutter lors de leur démarrage. Résultat : des rendements qui dépassent à peine 1 à 1,5 tonnes/ha (Ndlr : soit trois fois moins qu’au Brésil et aux Etats-Unis). Cela explique notre degré de dépendance protéique très élevé.
Une dépendance d’autant plus problématique que vous soulignez dans votre livre que cette filière est très oligopolistique. En clair, elle est aux mains d’un tout petit nombre d’Etats, face à une multitude d’acheteurs. Cela ne laisse pas beaucoup de marges de manœuvre pour négocier…
Oui, six pays assurent 85 à 90 % de la production planétaire (lire l’encadré « Grain de folie »). Et 90% des exportations mondiales sont le fait du trio de tête : le Brésil, les Etats-Unis, l’Argentine. Tout est extrêmement concentré : il existe très peu de bassins de productions, d’entreprises et de prestataires. Cette force est le fruit d’une histoire, avec les Etats-Unis en fer de lance à partir des années 1930, via de grands conglomérats allant de la semence à l’assiette. Sans oublier le négoce international, entre les mains des « Quatre sœurs » dites aussi ABCD, pour 3 entreprises américaines, ADM, Bunge, Cargill, et une française, Dreyfus. S’y ajoute ces dernières années le géant chinois, Cofco (China National Cereals, Oils and Foodstuffs Corporation).
Existe-t-il un exemple équivalent au soja en termes de puissance stratégique ?
« Une telle puissance est d’autant plus notable que c’est un grain relativement invisible aux yeux des consommateurs »
Dans notre système alimentaire actuel, peu d’exemples sont aussi oligopolistiques. Du point de vue de la sécurité alimentaire, le riz, le maïs, le blé ont des rôles tout aussi essentiels, mais leurs bassins de production sont beaucoup plus diversifiés et ils se sont diffusés depuis des temps très reculés, là où celle du soja a commencé il y a à peine 100 ans. Un siècle qui a connu une explosion démographique inédite, ce qui a obligé la production à s’adapter extrêmement vite.
Une telle puissance est d’autant plus notable que c’est un grain relativement invisible aux yeux des consommateurs. Au supermarché, vous trouvez du blé en farine, en semoule et dans le pain, vous identifiez aisément du maïs et du riz, mais pas les graines de soja. Bien sûr, il y a la sauce soja, le tofu, mais c’est infinitésimal par rapport à ce que la graine représente dans la sécurité alimentaire. C’est une particularité forte.
Penchons-nous sur son histoire, pour mieux comprendre ces singularités…
La Chine et la Mandchourie constituent son berceau d’origine. Le soja y est cultivé depuis des milliers d’années. Il y est certes sacré, parce que ce fixateur d’azote enrichit les sols, mais il est aussi considéré comme le grain du pauvre. Il reste un « second couteau », sans prestige. Contrairement au blé, au maïs ou au riz, Il n’accompagne aucune mythologie, aucune religion et se diffuse peu. S’il est parfois présent en Europe, c’est comme plante d’ornement ou échantillon botanique. L’adopter comme aliment n’a guère d’intérêt : il est peu goûteux par rapport à d’autres légumineuses comme le lupin, la féverolle, le pois…
Mais alors, en quelle occasion a-t-il commencé à traverser les frontières ?
Au milieu du XIXe, quand les Anglais investissent les ports chinois, Shanghai et Canton, et de là, lancent la guerre de l’opium pour compenser le déficit commercial dû à leurs achats massifs de thé. Cela constitue un premier appel d’air pour cette graine au potentiel intéressant. Très rapidement, l’Europe et les Etats-Unis vont en importer massivement et le développer dans leurs colonies. Les Américains, notamment, s’intéressent à ses atouts agronomiques et l’implantent précocement dans les zones cotonnières puis céréalières. Ils comprennent vite, également, ses qualités nutritionnelles pour les productions animales. Par ailleurs, à la suite des guerres de l’opium, la Chine est contrainte de s’ouvrir brutalement au commerce mondial, sous la pression des puissances occidentales. A la fin du siècle, quand la révolution industrielle bat son plein, que l’élevage intensif se développe et que la croissance démographique explose, Shanghai, dotée d’infrastructures modernes, devient le point névralgique de l’exportation de soja, lequel remplace avantageusement le colza ou le coprah pour l’alimentation animale, et fournit les huileries pour des usages alimentaires et industriels.
Comment et pourquoi les Etats-Unis ont-ils été les fers de lance de l’industrialisation de la filière dans les années 1930 ?
« Et de ce deal, nous ne sommes pas encore sortis… »
A l’époque, un grand bouleversement géopolitique est à l’œuvre : en 1931, le Japon envahit la Mandchourie, s’accapare les ressources en soja et organise la production pour améliorer les sols et les rendements, afin de garantir sa sécurité alimentaire. Ce faisant, les flux d’exportation se tarissent, privant les Etats-Unis de leur approvisionnement, alors même qu’ils avaient commencé à développer une industrie de transformation du soja. Dès lors, ils vont accélérer leur propre production et adoptent une loi protectionniste, interdisant l’importation du soja chinois. De 1930 à 1950, ils passent ainsi du statut de premier importateur mondial à premier producteur et premier exportateur de soja.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là puisqu’après la seconde guerre mondiale, dans le cadre de l’aide américaine apportée à l’Europe via le plan Marshall, un volet agricole est mis en place : l’Europe peut garder toute liberté pour créer la PAC, laquelle privilégie une formidable expansion du blé et un essor du cheptel laitier et viande mais, en échange, rien n’étant gratuit, elle doit acheter la matière première pour l’alimentation des animaux auprès des Etats-uniens… Et de ce deal, nous ne sommes pas encore sortis…
Poussée par la demande, l’expansion des cultures de soja est pointée du doigt pour les dégâts environnementaux qu’elle génère, notamment pour la forêt amazonienne. L’Europe peut-elle jouer un rôle en la matière via le Règlement contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE) 1 qu’elle vient d’adopter et qui s’applique notamment à cette culture ?
Oui et non. Concrètement, l’avancée du front pionnier du soja est due à l’augmentation de la consommation de viande dans le monde. Le premier levier pour freiner cette expansion consiste donc en changement de diète pour diminuer la part carnée de l’alimentation humaine.
Ensuite, concernant le RDUE, la déforestation n’est prise en compte que si elle intervient après le 31 décembre 2020. Il y a quelques temps, j’aurais pu vous dire qu’on arrivait après la bataille ! Car des destructions vertigineuses ont eu lieu avant le moratoire sur le soja brésilien en Amazonie, mis en œuvre en 2008. Lequel interdisait la commercialisation et la transformation de cette légumineuse issues de la destruction des forêts. Cela a permis de diminuer drastiquement la production de soja dit déforestant. Sauf qu’en janvier dernier, les grandes compagnies ont quitté ce moratoire. De plus, alors qu’au début des années 2000, la recherche agronomique et les infrastructures logistiques et productives ne permettaient pas un développement massif du soja dans les territoires amazoniens, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les rendements sont désormais très élevés en Amazonie et des routes, ports et autres installations de stockage y facilitent l’implantation, la production et la commercialisation du soja. Dès lors, les conditions d’une expansion rapide du soja en Amazonie sont réunies.
Dans ce nouveau contexte, le règlement européen peut permettre de cadrer les comportements d’achat des grandes firmes du négoce et aider à freiner les ardeurs de certains producteurs. A ceci près qu’il ne contraint pas les acheteurs asiatiques, africains ou moyen-orientaux qui sont libres d’acheter du soja déforestant. Or, la dynamique des exportations évolue vers ces zones où la population et les besoins alimentaires augmentent plus vite qu’en Europe.
Grain de folie
Selon Olivier Antoine, « en l’espace d’un demi-siècle, la production de soja a explosé, passant de 26 à 400 millions de tonnes, couvrant désormais plus d’un million de kilomètres carrés »… Fin 2025, cette production annuelle de soja flirte avec les 420 millions de tonnes (MT). Un chiffre à comparer aux autres grandes céréales : en tête, le maïs avec 850 MT, suivi du blé qui atteint 810 MT et enfin le riz et ses 556 MT.
Le trio de tête des pays producteurs concentre 80% des volumes planétaires :

- Brésil : 160 MT
- USA : 130 MT
- Argentine : 48 MT
Au 4ème rang, figure la Chine (19MT), suivie de l’Inde et du Paraguay.
Un soja « caché »
77% de la production sont destinés aux tourteaux (issus de l’extraction de l’huile) pour l’alimentation animale. 19% sont utilisés pour l’alimentation humaine, sous forme de farine et d’huile. Cette dernière est la deuxième la plus consommée au monde après celle de palme. Le solde, à forte valeur ajoutée, concerne l’industrie cosmétique, pharmaceutique et le biodiesel.
Lire aussi
- Le RDUE vise à interdire la mise sur le marché de l’UE et l’exportation depuis le marché de l’UE de produits ayant contribué à la déforestation. Lire à ce sujet la chronique de Alain Karsenty, dans la revue Sesame, numéro 18 (décembre 2025) : https://revue-sesame-inrae.fr/reglement-europeen-sur-la-deforestation-comment-eviter-de-sortir-les-haches/
