Lost in intermédiation
Pris en étau entre des intérêts contraires, censés répondre à un enjeu majeur mais parfois dotés de moyens mineurs, les ingénieurs d’appui exercent un métier récent et méconnu, indispensable à l’interface entre la recherche et les autres acteurs de la société. Un exercice qui, sur le terrain, révèle des impensés et soulève des paradoxes, que pallient astuces, bricolages et créativité.
Le point de vue de Lorenzo Carré (INRAE) et Pauline Lenormand (INRAE), ingénieurs d’appui du programme TETRAE, en avant-première pour le 20ème numéro de la revue Sesame (parution en décembre 2026).
Crédit photo : « Lost in Translation » par Richard Schneider, CC BY-NC 2.0
Effets dramatiques du changement climatique et du chaos géopolitique d’un côté, mouvements anti-scientifiques et anti-écologistes de l’autre côté… Pour faire face à ce contexte de multi-crises, le milieu académique tend à repenser la recherche vers davantage d’interdisciplinarité (plusieurs sciences différentes) et de transdisciplinarité (en incluant des acteurs extra-académiques). Cela passe par des dispositifs multi-acteurs qui incluent collectivités territoriales, entreprises, associations, collectifs d’agriculteurs, société civile. Au sein du programme TETRAE1, cette recherche en partenariat implique de nouvelles façons de faire de la recherche et des compétences différentes de celles pour lesquelles les chercheurs sont formés. C’est là que les ingénieurs d’appui interviennent, pour assurer des tâches aussi diverses que la conception de projet, la communication interne/externe, les relations avec les partenaires, l’animation sur des temps court et long (plusieurs années), la valorisation opérationnelle (au sens d’une valorisation pour et avec les acteurs de terrain), etc. Des métiers nouveaux, porteurs de paradoxes.
Une multiplication de dispositifs multi-acteurs mais… peu de postes pérennes
Appuyer les sciences participatives et la recherche en partenariat nécessite un temps long : il faut connaître et comprendre les écosystèmes d’acteurs, souvent complexes, établir des relations de confiance avec les partenaires extra-académiques, concevoir un langage commun et des dispositifs équitables pour toutes les parties. Or, avec un fonctionnement « par projet », nos fonctions sont presque systématiquement assurées par des contractuels, voire par des prestataires, donc des acteurs extérieurs aux laboratoires. Il en résulte une dispersion délétère des compétences et des relations pour la réussite de ces projets dans la durée.
De plus, organiser des temps d’échange, d’interconnaissance, d’intermédiation, nécessite des budgets dédiés. Si ces coûts sont généralement plus réduits que ceux des opérations scientifiques, ils sont néanmoins à prendre en compte et ne doivent pas passer comme le dernier budget auquel penser si l’on veut atteindre cet objectif transformatif.
Car, disons-le, pour espérer que la recherche produise de l’impact sociétal et pas seulement des livrables académiques classiques (articles, présentations en colloques, mémoires, données, etc.), la valorisation opérationnelle est incontournable. Sauf que le temps sur lequel elle se déploie excède bien souvent celui des projets… et donc des contrats des CDD recrutés pour l’appui. Il est ainsi fréquent de devoir attendre qu’un article scientifique soit publié pour pouvoir valoriser les résultats avec et auprès des acteurs de terrain. Si, par chance, le programme TETRAE prévoit que la dernière année soit dédiée à la valorisation, sans nouvelle opération scientifique, ce n’est pas toujours le cas pour d’autres projets.
Quelle que soit la situation, nous devons bien souvent bricoler…
Néanmoins, quelle que soit la situation, nous devons bien souvent bricoler, faire preuve d’astuce et d’inventivité, mobiliser nos réseaux et, comme les chercheurs, être à l’affût des financements complémentaires ou des reliquats budgétaires pour proposer des animations ou des valorisations à la hauteur des attentes.
Des chercheurs sursollicités ou à convaincre
D’autant que les dispositifs de recherche et les appels à projets sont de plus en plus exigeants. Ils demandent aux scientifiques de mener une vraie réflexion sur l’impact, d’intégrer les partenaires dès la conception des projets, de produire régulièrement des rapports, d’irriguer la formation et l’enseignement, d’assister à et d’organiser de nombreuses animations… Or, il nous apparait que les scientifiques sont toujours plus sursollicités et saturés, ce que nombre d’entre eux confirment explicitement. Dans un système compétitif qui pousse à la multiplication des projets, participer à des recherches participatives constitue une forme de valorisation pour leur avancement et leur reconnaissance, alors même que ce type de recherche demande plus de temps pour assurer toutes ces missions. Le besoin de déléguer à des personnels spécialisés est donc réel et permanent, mais insuffisamment pourvu, alors même que les institutions misent beaucoup sur ces dispositifs multi-acteurs (cf. feuille de route INRAE 2030 : https://www.inrae.fr/nous-connaitre/inrae-2030).
Difficile dès lors de favoriser l’engagement et la participation des chercheurs dans les activités partenariales de projet, comme nous y oblige notre rôle. Si certains sont exemplaires, motivés ou moteurs, d’autres nécessitent d’être convaincus. Tous ne sont pas séduits par cette approche du terrain ou armés pour les contacts avec les autres acteurs de la société. Rappelons que l’évaluation de la carrière des scientifiques se base avant tout sur les publications…
« Pas assez sérieux » ?
Ajoutons que nos métiers sont parfois mal compris en interne de la part de nos collègues chercheurs. Relativement récents au sein de nos institutions, ils sont initialement dérivés de profils plus orientés recherche, les formations initiales pour acquérir les compétences nécessaires n’existant que depuis peu. Sans oublier que ce sont bien souvent des scientifiques, et non des pairs, qui conçoivent nos fiches de poste et décident de nos recrutements.
Les approches participatives et les pratiques d’animation tendent à être dévalorisées…
Vient ensuite le temps des projets, où la perception des priorités peut différer entre scientifiques et ingénieurs d’appui. Et ce d’autant plus que les approches participatives et les pratiques d’animation tendent à être dévalorisées dans nos environnements professionnels comme dans ceux des partenaires de terrain, au motif qu’elles ne seraient pas assez « sérieuses ». Même des concepts comme les « jeux sérieux », pourtant défendus par de nombreuses personnes, sont remis en cause au motif que les agents ou les partenaires ont mieux à faire que de « jouer ».
Heureusement, nous pouvons compter sur certains alliés au sein de nos collectifs qui acceptent de sortir de leur zone de confort, qui reconnaissent les bienfaits de ces méthodes et publient sur leur intérêt. Néanmoins, il faut faire preuve d’une sacrée dose d’inventivité et de souplesse pour proposer des méthodes à la fois participatives et engageantes tout en gardant une forme de respectabilité, savoir ne pas mobiliser le corps quand il ne s’y prête pas, transformer les méthodes ludiques pour qu’elles soient compatibles avec un environnement de travail, etc.
Faire avec l’incompatible
Notre mission implique également un rôle d’intermédiation entre chercheurs et acteurs extra-académiques. Autant de partenaires qui ont parfois des attentes incompatibles avec ce que la recherche est à même de produire : des expertises très précises et techniques, des résultats rapides, des interventions auprès des élus, des accompagnements de collectifs dans la durée… souvent peu compatibles avec la temporalité d’un projet de recherche. Par ailleurs, nous observons bien souvent des asymétries, même au sein de projets co-construits, qui nuisent au partenariat : asymétrie de connaissances, de pouvoir, de financement (les partenaires sont le plus souvent non-financés pour leurs contributions aux projets). Là encore, l’agilité est de mise pour que nous, professionnels de l’intermédiation, favorisions l’engagement actif et durable des partenaires dans les projets, à l’interface de réalités et de cultures différentes.
Garder le cap
Une première perspective relève de la structuration en communautés de pairs…
Mettre à jour ces paradoxes, ces contraintes et ces étonnements ne saurait faire oublier pourquoi nous continuons à nous former, à nous spécialiser, à persévérer de CDD en CDD : ce sont des métiers passionnants, d’une immense richesse humaine, intellectuellement stimulants et créatifs, évoluant avec le temps et qui ont leur rôle à jouer dans les transitions dont notre monde a tant besoin. Plusieurs initiatives voient actuellement le jour pour que ces métiers soient mieux reconnus et valorisés : le réseau des ingénieurs Résin, un projet collaboratif lancé par Sciences Po et l’Université Paris Cité pour fédérer les professionnels de l’ingénierie et du soutien à la recherche ; un réseau interne à INRAE de facilitateurs (organisé par la DipSO2), une enquête à l’été 2026 de la MSH Sud sur les carrières d’intermédiation ou localement Resanim, réseau des animateurs de projets du centre INRAE de Toulouse… Ces initiatives montrent l’intérêt des réseaux entre pairs et des échanges sur nos missions et compétences, indispensables à la recherche de demain. Elles dessinent des perspectives pour « l’intermédiateur », vu comme un pivot stratégique des relations sciences-société. Une première perspective relève de la structuration en communautés de pairs pour valoriser son expertise. Une seconde concerne la professionnalisation du métier pour la recherche participative.
Dans ce contexte, le programme TETRAE constitue un terreau fertile pour le développement de ces métiers et l’innovation en ingénierie partenariale. Il hérite en effet de la dimension pionnière portée par le programme PSDR (Pour et Sur le Développement Régional) qui, dès les années 1990, a ouvert les laboratoires pour une recherche partenariale ancrée sur les territoires, tout en se dotant déjà d’ingénieurs d’appui.
Nourris par ces expériences, les questionnements sur les métiers d’intermédiation se poursuivent ainsi dans une diversité de dispositifs multi-acteurs, de pratiques de recherche et de réseaux émergents, pour appuyer une recherche bousculée par les tourmentes qui caractérisent notre époque.
L’impact sociétal : de nouvelles attentes et responsabilités
Parmi les méthodes qu’il nous a fallu déployer pour faire le lien entre nos recherches et leurs impacts, citons ASIRPAtr3, une méthode d’évaluation de l’impact sociétal en temps réel et de pilotage des projets de recherche, développée par INRAE. Elle fait l’objet d’une expérimentation à large échelle dans le programme TETRAE, permettant de la tester et de l’améliorer. Une de nos missions consiste ainsi à la promouvoir auprès des projets, à outiller leurs membres afin qu’ils la mettent en œuvre voire à la conduire nous-mêmes.
Cette méthode apporte aux projets une réflexivité sur l’impact sociétal de la recherche, une adaptation et mise en cohérence des productions et des activités des projets pour maximiser leurs impacts positifs, la conception d’indicateurs de pilotage, des animations participatives pour renforcer le lien chercheurs-partenaires… Reste que le déploiement de la méthode s’est fait un an après le démarrage des projets, tant et si bien que certains ont eu du mal à s’en saisir et que nous avons dû composer avec un impensé sur la mise en œuvre du principe. Ajoutons à cela une nouvelle culture à développer autour de l’impact de la recherche. Manque de temps ou de conviction, adhésion à une autre méthode de suivi de l’impact, manque de personnels d’appui pour accompagner la mise en place… Les raisons sont nombreuses et l’évaluation fine des raisons de son acceptation ou non relèvera en partie de nos missions à la fin du programme.
Malgré ces difficultés, ASIRPAtr a pu produire, là où elle s’est déployée, de véritables résultats démontrant la pertinence de ce type d’approche4. Cela souligne également l’importance des ingénieurs d’appui, à qui la tâche de mettre en œuvre (et d’adapter aux spécificités des projets) est déléguée. Un futur programme permettra d’intégrer dès l’appel à projet la question du suivi de l’impact sociétal des projets TETRAE.
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- TETRAE (pour Transitions en Territoire de l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement) est un programme de recherche en partenariat, cofinancé par INRAE et 8 Conseils Régionaux de 2022 à 2027. Il est constitué de 19 projets interdisciplinaires et co-construits avec des acteurs des territoires. Chacun de ces projets regroupe plusieurs disciplines pour aborder des thèmes divers en lien avec les transitions tels que l’irrigation, l’agroforesterie, la bioéconomie ou encore l’évolution des filières. En savoir plus sur le programme : https://www.tetrae.fr/
- Direction pour la Science Ouverte d’INRAE, rattachée à la direction générale déléguée à la Science et à l’Innovation.
- Le terme ASIRPA désigne initialement Analyse des Impacts de la Recherche Publique Agronomique, bien que la méthode ait été étendue à d’autres champs que l’agronomie et expérimentée avec d’autres formes de recherche que celle publique. La particule « tr » pour « temps réel », désigne une évolution de la méthode. Initialement conçue pour de l’évaluation ex post, se faisant plusieurs années après la fin des projets, elle est à présent dotée d’outils pour effectuer de l’évaluation chemin faisant et servir de méthode de pilotage, dès le début des projets.
- Cette expérimentation dans TETRAE et les résultats ont d’ailleurs fait l’objet d’une thèse de recherche, soutenue en septembre 2026.
