Croiser le faire

Published on 6 janvier 2021 |

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« L’idéal coopératif n’a jamais existé »

Trois questions à Bertrand Valiorgue, professeur de stratégie et gouvernance des entreprises, université Clermont Auvergne. Propos recueillis par Yann Kerveno.

Nées il y a près de 150 ans, les coopératives agricoles ont pris de l’embonpoint, jusqu’à atteindre pour certaines la taille d’entreprises multinationales. Les coopératives sont-elles encore démocratiques ?

Bertrand Valiorgue : Quand on se penche sur l’histoire de la coopération, on voit bien que la volonté d’avoir une gouvernance démocratique est fluctuante en fonction des époques. D’ailleurs, si on regarde l’émergence du modèle coopératif agricole à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le modèle est loin d’être parfaitement fonctionnel. Ce sont des notables qui prennent la tête des coopératives et cela ne correspond pas forcément à l’idéal démocratique recherché, en tout cas pas tel que nous le concevons aujourd’hui. Il faut penser l’émergence de la coopération agricole comme l’action d’une élite locale qui a pris en main le destin agricole des territoires par intérêt bien compris ou dans une logique plus philanthropique et bienveillante. L’association spontanée de producteurs agricoles pour prendre en main leurs destins existe mais elle est loin de constituer la norme. Fait important, contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’y a pas eu d’âge d’or de la coopération agricole en matière de gouvernance. Des critiques fortes du modèle éclosent dès les années cinquante au sujet du gigantisme des structures dont le risque d’éloignement des producteurs est souligné. 

Aujourd’hui, dans les campagnes, les critiques fusent souvent contre « la » coopérative qui ne serait plus là pour « ses » agriculteurs…

De nos jours, on juge la gouvernance d’une coopérative à sa capacité à faire respecter la démocratie. Si l’on définit celle-ci comme une technique électorale qui permet de légitimer des dirigeants par l’élection, alors oui, on peut dire que les coopératives sont démocratiques. Si on la définit comme un système politique qui prend en compte l’intérêt de tous, c’est plus délicat. Dans certaines coopératives, les agriculteurs ont le pouvoir, dans d’autres ce n’est plus le cas. La démocratie élective fonctionne mais les intérêts particuliers ne sont pas toujours pris en compte. Cela peut se révéler bancal. La technostructure et une élite managériale ont pris le pouvoir. C’est un constat banal mais il est insuffisamment compris et partagé par le monde agricole. On a tendance à croire que cela s’est bien passé avant mais non, comme je le disais, c’étaient les notables qui dirigeaient les coopératives. C’est contre-intuitif mais, au fond, on progresse et c’est problématique de se référer sans cesse à l’idéal coopératif alors que celui-ci n’a jamais existé. Il faut accepter que la démocratie se réinvente en permanence dans les coopératives, comme ce doit être le cas dans la société.

Quels sont les leviers à actionner pour remettre de l’huile dans ces grosses machines ? 

Le lieu où la démocratie s’incarne c’est l’assemblée générale. Mais pas tout le temps. Vraiment, pour ce que j’en ai vu, le lieu où il se passe réellement quelque chose c’est l’assemblée locale, l’assemblée de section. C’est très concret, les enjeux sont agricoles, les agriculteurs râlent, expriment leur mécontentement… Et c’est aussi le lieu où les dirigeants s’adaptent, répondent aux questionnements et aux préoccupations des adhérents… On perd cette énergie en assemblée générale. C’est comme s’il y avait de la perte en ligne. Dans une petite coopérative, on peut avoir la base au téléphone, dans les grands groupes ce n’est pas pareil. Il y a une fragilité de cette gouvernance, les agriculteurs ne sont pas suffisamment préparés pour comprendre la valeur des décisions. Il faudrait repenser l’assemblée générale parce que le risque, c’est de ne pas avoir le quitus, ça fragilise le conseil d’administration et les administrateurs. Alors que les dirigeants, eux, n’ont pas besoin d’avoir une majorité. On voit bien les regards parfois amusés des dirigeants qui constatent toute la difficulté que rencontrent les élus de la coopérative pour faire fonctionner une assemblée générale. C’est en assemblée générale que le rapport de forces entre le conseil d’administration et la direction générale s’installe. Si votre assemblée générale ronronne ou, pire, si personne ne se déplace, alors le rapport de forces est immédiatement en faveur des dirigeants. Il y a quelque chose de mécanique. Il ne faut pas que les agriculteurs oublient que leurs intérêts et ceux de la coopérative en tant que structure économique ne se recouvrent pas spontanément. Ce n’est pas parce que la coopérative va bien que les coopérateurs vont bien. C’est même parfois l’inverse. 

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3 Responses to « L’idéal coopératif n’a jamais existé »

  1. M Dussandier says:

    Toute structure a tendance à travailler à se propre survie, ce qui n’inclut pas forcément et automatiquement la survie de chacune de ses composantes.
    Dans un contexte ultra-libéral, l’entreprise en tant qu’entité survit/croît si, dit-on, elle peut « réduire ses coûts » en remplaçant les gens qui « coûtent trop cher ». Remplacer, c’est virer, et donc détruire (même si c’est temporaire) ces éléments.

    Il ne peut y avoir de coopérative fonctionnelle, me semble-t-il, s’il n’y a pas volonté réelle pour tous ses membres de la faire fonctionner. C’est possible, mais tout le monde doit faire ce qu’il faut… sans oublier le contexte du marché totalitaire (!!!) qui pousse à sa remise en question continuelle.

    Le modèle coopératif est à mon sens le stade adulte du fonctionnement des entreprises, mais le comportement compétitif/infantile reste prégnant et impose ses normes..

  2. Jean-Marie Bouquery says:

    Et si on essayait d’être sérieux ? B.V est clair et prudent, parle de coop agricole et de démocratie.
    La démocratie agricole c’est aussi le(s) syndicalisme(s), le consulaire, les collectivités rurales, l’Etat, qui interagissent entre élites et élus….
    Entre agrofourniture, négoce de proxi et 1ère transfo régionale le capital humain agricoop est pertinent…… A l’international et en GMS ? !
    Les Grosses Coop sont multifilières, fédératives, diversifiées, avec plus de salariés que d’agriculteurs, le pb démocratique est autre et ailleurs….

  3. gilbert espinasse says:

    Tres bien vu ,Bertrand .Autant je suis favorable à l’idée fondamentale créatrice ,autant je suis hostile à ces grosses entreprises « coopératives » (?) Pour que la coop soit valable pour ses membres ,il faut qu’elle reste à un niveau qui permette à tout un chacun le contact de visu et in vivo avec les autres .
    Dans les grandes structures ce sont les administratifs qui décident (et non les coopérateurs ) toujours , ,,d’abord, en fonction de l’intérêt de l’entreprise ( il faut bien garder son bon fauteuil !) et aprés, peut être ,s’il reste quelque chose ,.(?)…..les coopérateurs.
    Non ,la concentration , toujours plus grande ( au titre de la performance !) ne set pas la majorité des hommes ..,mais seulement une minorité toujours réduite .
    Il faut recréer un vrai contact humain ..

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