De l'eau au moulin Vaches Kenya

Published on 22 avril 2024 |

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La crise du Sahel est-elle une crise agraire ?

La répétition de coups d’Etats1 dans des pays du Sahel, qui s’est accompagnée d’une brutale dégradation des relations diplomatiques avec la France, accrédite l’existence d’une crise sahélienne. Dans des pays dont la population est encore très majoritairement rurale et agricole2, nous questionnons les ressorts agraires de cette crise. Un article paru dans la revue Sesame n°15.

Par Géraud Magrin et Christine Raimond, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et CNRS (UMR Prodig)

Même si nous mettons l’accent sur les trois pays du centre ouest du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), notre propos vaut aussi pour l’ensemble du Sahel (voir carte en bas de page). Nous considérons par ce terme la zone de steppes soumise à un climat semi-aride qui s’étend autour du 13e parallèle (400-800mm de précipitations annuelles), séparant le désert saharien des zones de savanes soudaniennes3 plus humides, allant d’Ouest en Est du Sahel atlantique (Mauritanie et Sénégal) à la vallée du Nil (Soudan). Ce questionnement des fondements agricoles de la crise implique de prendre en compte un temps plus long que l’écume de l’actualité et de considérer les transformations profondes qui affectent les territoires ruraux dans leur diversité.

Si la notion de crise désigne un moment bref où les rétroactions qui tiennent un système ne fonctionnent plus, le Sahel apparaît comme l’espace des crises par excellence depuis les grandes sécheresses des décennies 1970-1980. Cette période a été marquée par une succession de crises climatiques (sécheresses), environnementales (désertification), alimentaires (famines), économiques (ajustement structurel) et politiques (conflits armés) (Bonnecase et Brachet, 20134 ; Raleigh et al. 20215).

Ainsi, nous postulons ici que la crise contemporaine dans ces trois Etats du Sahel (voir Olivier de Sardan, 20236) résulte de la combinaison de profondes vulnérabilités internes – une forte croissance démographique des hommes et des troupeaux, sur fond de pauvreté, de fragilité politique et environnementale – et de facteurs externes ayant joué le rôle de détonateur. Les problèmes agraires sont une dimension de la polycrise qui affecte un des espaces les plus vulnérables du monde.

Des violences armées venues du Nord et qui se diffusent

Les violences armées qui embrasent aujourd’hui la région du Sahel sont d’abord venues du Nord : dans la décennie 2000, des formations armées issues du Groupe islamique armé (GIA) algérien se réfugient au Nord de la Mauritanie, du Mali et du Niger. Elles y prospèrent en contrôlant certains trafics transsahariens et en monnayant des otages occidentaux. Les médias anglo-saxons parlent de terrorisme au Sahel mais les espaces concernés sont d’abord principalement sahariens. En 2011, la chute du régime libyen de Kadhafi provoque le retour au Mali et au Niger de nombreux mercenaires, notamment touaregs, avec leurs armes, ce qui rompt les équilibres nationaux et provoque l’effondrement de l’Etat malien en 2012. La mise en circulation d’armes et de combattants depuis la Lybie a beaucoup contribué à la montée des insécurités au Sahel depuis lors. Le rattachement des différents groupes à Al Qaida (Al Qaida au Maghreb Islamique) ou à l’Etat islamique obéit à des logiques de franchise qui donnent avant tout une visibilité internationale à leurs actions, mais leur fonctionnement s’inscrit dans des logiques avant tout régionales au sein de l’espace sahélo-saharien. Après le coup d’arrêt temporaire à l’expansion djihadiste porté par l’opération militaire française Serval au Mali en 2013, l’influence de ces groupes va progressivement se déplacer vers le Sud, à partir de 2015, notamment dans la zone des Trois frontières, mais aussi au delà, jusqu’à menacer les régions périphériques des Etats côtiers (Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Togo, voire Sénégal) (Hanne 20217). Les réalités sociales profondément dégradées des sociétés rurales ont constitué un terreau favorable à l’enracinement de ces groupes et à l’explosion des violences, d’autant que les dysfonctionnements des encadrements ont jeté de l’huile sur le feu des tensions sociales et intercommunautaires latentes.

Des sociétés agraires fragilisées par la poussée démographique et la variabilité environnementale

Les sociétés sahéliennes sont marquées par trois caractéristiques qui s’auto-entretiennent :  pauvreté, ruralité et croissance démographique la plus forte du monde (3% par an, soit un doublement de la population en 20 ans). En 2022, le Niger est 189e sur 190 au classement de l’Indicateur de développement humain, il a la plus forte fécondité mondiale (6,7 enfants par femme) et un des niveaux d’urbanisation les plus faibles (17% d’urbains). Les troupeaux ont également connu une très forte croissance depuis 25 ans.

Or les conditions environnementales de l’agriculture sont marquées par une irrégularité structurelle, inhérente aux environnements semi-arides, aggravée par le changement climatique. Ses effets sur les agricultures sahéliennes sont complexes : après des décennies sèches (1968-1995, avec des sécheresses terribles en 1972-73 et 1984-85), la pluviométrie moyenne est remontée au cours des deux dernières décennies à des niveaux intermédiaires entre ceux des décennies 1950-60 (les plus humides à l’échelle du siècle) et les décennies 1970-80. Alors que l’agriculture pluviale est encore très largement dominante, l’augmentation des températures et la sécheresse édaphique s’accompagnent d’une baisse tendancielle des rendements (Sultan et al., 20138). Les événements extrêmes (sécheresses, inondations) et l’irrégularité croissante de la répartition des pluies, qui tendent à tomber de plus en plus en fin de saison, compliquent la production agricole et fourragère.

Les enjeux agricoles se présentent de manière différenciée selon les contextes. Dans le désert, l’agriculture (cultures d’oasis et élevage de camelins) est devenue marginale dans les ressources des populations, à côté du commerce, de l’orpaillage ou d’activités illicites.

Dans le Sahel stricto sensu, on peut distinguer les zones humides et les autres espaces agro-pastoraux.

Les zones humides du Sahel

Les zones humides (notamment le delta intérieur du Niger, le lac Tchad et les yaéré9) ont permis le développement d’activités variées et productives (élevage, pêche, agriculture de décrue ou irriguée) selon deux logiques différentes.

D’une part, des espaces de projet pour un développement agricole reposant sur une agriculture irriguée moderne encadrée par l’Etat, construits parfois dans la durée. La zone Office du Niger au Mali, aménagée à partir des années 1930, en est l’archétype. Au Niger et au Burkina Faso également, des aménagements hydro-agricoles de taille et de type variés ont été développés, notamment en réponse aux sécheresses des années 1970-80. L’agriculture irriguée y a connu une histoire complexe, marquée par de nombreuses difficultés et des apprentissages (Bonneval et al., 200210). Au cours de la décennie 2000, la zone Office du Niger a fait partie des principales zones ciblées par les acquisitions foncières à grande échelle en Afrique. Evictions foncières et injustice dans l’accès à l’eau (Adamcewski et al., 201311) y ont contribué à la montée des tensions sociales.

D’autre part, en dehors des espaces de projet de l’agriculture irriguée moderne, des systèmes d’exploitation des ressources également très productifs, aux origines parfois anciennes, se sont perfectionnés. Ils valorisent la multi-activité au sein des exploitations (élevage, pêche, agriculture pluviale, de décrue, et petite irrigation), la multifonctionnalité de l’espace (la même portion d’espace servant alternativement à différentes activités au gré des rythmes de crue et décrue) et la mobilité, comme l’ont montré Jean Gallais (198412) et Marie et al. (200713) sur le delta intérieur du Niger, et dans le bassin du lac Tchad Lemoalle et Magrin (20141415) et Raimond et al. (201916).

A travers ces systèmes de production, ces zones humides parvenaient à nourrir des populations nombreuses et à dégager des excédents alimentaires utiles aux villes régionales et à leurs arrière-pays. Mais l’importance des ressources en a fait aussi des zones de convoitise et de tension, en contexte de pression démographique liée à la croissance des effectifs (hommes et troupeaux) et à la précarisation des conditions de production dans les arrière-pays agropastoraux, d’autant que les régulations sociales et politiques se sont révélées de plus en plus défaillantes (cf. infra).

Culture irriguée de l’oignon sur le plateau Dogon (Mali, © G. Magrin, 2007).
L’essor de cette culture irriguée destinée au marché de Bamako et les revenus du tourisme de la falaise de Bandiagara ont permis dans les décennies 1990-2000 une prospérité relative et une cohabitation apaisée entre communautés. Cela n’a pas empêché des conflits d’une extrême violence entre agriculteurs Dogon et éleveurs Peuls depuis 2016, du fait de l’effondrement des capacités d’arbitrage de l’Etat et de la circulation d’acteurs de violence externes (voir Dougoukolo Alpha Oumar-Ba Konaré, 201917).

Fin de journée à Doro Baga (lac Tchad, Nigeria, © G. Magrin, 2003)
Les rives méridionales du lac Tchad ont longtemps fait figure d’eldorado au Sahel, offrant poissons, ressources agricoles et pastorales en abondance (ici pilage de céréales, à l’arrière-plan, pirogues chargées de fourrage). Mais le port de Doro Baga est un village martyr, attaqué par Boko Haram à plusieurs reprises entre 2013 et 2015 pour des raisons extérieures aux problèmes locaux (la ville proche de Baga abritait des bases militaires).  

Les espaces agropastoraux

Les espaces agropastoraux, en majorité dépendants des cultures céréalières pluviales (mils et sorghos) qui constituent la base de l’alimentation locale, sont structurellement à la limite de l’insécurité alimentaire depuis les années 1970. Aide alimentaire, transferts migratoires et mobilités permettent une certaine résilience des sociétés. Les populations de pasteurs (Peuls, Arabes) qui y vivent se sont adaptées à la péjoration climatique des années 1968-1995 en allongeant leurs mobilités vers les zones humides (Niger, lac Tchad) et vers les zones soudaniennes18 (où il pleut entre 800 et 1200mm), et ils les maintiennent. 

Dans les zones soudaniennes, peuplées historiquement par des paysanneries sédentaires pratiquant peu l’élevage, le développement avait été porté depuis les décennies 1950-60 par l’association au sein des systèmes agricoles de cultures vivrières (sorghos et maïs, arachides, riz parfois) et de la culture de rente du coton, fortement encadrée par des organismes étatiques nationaux. Cette culture a permis la diffusion d’innovations dans l’ensemble des systèmes de production (culture attelée, usage d’intrants) tout en entretenant une dépendance envers les cours mondiaux (du coton et des intrants) et une situation économique et alimentaire précaire pour les producteurs. La notion de « paradoxe de Sikasso » (Delarue et al., 200919) désigne la récurrence de la précarité alimentaire malgré des revenus élevés dans une région du Mali grande productrice de coton. Au cours des dernières décennies, les difficultés de cohabitation avec l’élevage mobile venu du Sahel ont été aggravées par la densification démographique, l’expansion d’une nouvelle culture de rente, l’anacarde (Audoin et Gonin, 201420), qui favorise le marquage pérenne et l’appropriation exclusive de l’espace. Dans le même temps, la fragilisation de filières libéralisées et exposées à des cours mondiaux erratiques maintient les revenus à de faibles niveaux.  

Une gouvernance dysfonctionnelle qui mine les sociétés

Ce contexte régional marqué par la pauvreté rurale a été rendu d’autant plus vulnérable aux déstabilisations extérieures que la gouvernance des sociétés et des territoires s’est révélée de plus en plus dysfonctionnelle.

En dépit de trajectoires politiques variées, les Etats de la région ont en commun leur faible capacité à fournir des biens publics (éducation, santé, eau potable, accessibilité, sécurité, services à l’agriculture…) aux populations, notamment rurales. Dans les premières décennies de l’indépendance marquées par des régimes autoritaires, leur volonté de développer le pays s’est souvent accompagnée de violences envers les populations, qui ont nourri leur défiance. Les Plans d’ajustement structurel des décennies 1980-90 ont laminé les capacités d’intervention de l’Etat au profit d’une prolifération d’acteurs (ONG, projets de développement de l’aide internationale) souvent mal coordonnés, sans que les pratiques coercitives disparaissent, de la part des agents des Eaux et forêts par exemple.

Les décentralisations engagées durant la décennie 1990 n’ont pas réussi à relégitimer les Etats du fait de nombreuses difficultés, dont le manque de ressources humaines et financières dédiées. La décentralisation a aussi parfois contribué aux tensions sociales en avantageant les plus nombreux (agriculteurs autochtones) par rapport aux populations minoritaires (migrants, éleveurs ou pêcheurs mobiles) dans l’accès aux ressources productives (terres et eau). 

Dans un contexte néo-libéral favorable aux processus de territorialisation21, qui se caractérisent par des achats de terres par les plus puissants (étrangers ou nationaux) dans les zones humides convoitées ou l’affectation de concessions minières à des industries étrangères, les Etats se montrent incapables de réguler d’une manière juste l’accès aux ressources. De même, ni l’Etat, ni ses collectivités locales, ni les pouvoirs coutumiers souvent affaiblis, ne parviennent à gouverner les litiges fonciers internes aux sociétés rurales, faute de mécanismes de dialogue, d’arbitrage et de justice impartiaux. Ces problèmes se posent avec une acuité particulière pour la gestion des mobilités pastorales, tant à l’échelle locale que dans une perspective transfrontalière (Rangé et al., 202022). Certaines politiques publiques aggravent même la crise pastorale, en prétendant par exemple sanctuariser des aires protégées alors que la croissance démographique humaine et pastorale accroît les besoins d’espace (Boutrais, 200923). 

Replis identitaires et conflits intercommunautaires

L’escalade des violences observées en zone rurale est souvent expliquée par une « course » aux ressources naturelles, sur fond d’augmentation des densités de population, de saturation foncière et de concurrence entre activités auparavant complémentaires. Dans la zone agropastorale, la pratique des jachères longues disparaît et il est de plus en plus difficile de faire jouer la complémentarité entre les territoires, dont les ressources sont variables, grâce à la mobilité des troupeaux (qui recherchent eau et fourrage) ou à celle des personnes (qui recherchent des emplois saisonniers ou urbains, ou cherchent à migrer). L’accès aux communs et aux sous-produits agricoles, les échanges de produits (céréales contre viande) et de services (transport, gardiennage, garde d’animaux), la fertilisation des terres, qui marquaient les coopérations entre agriculteurs sédentaires et éleveurs mobiles, reculent face à la privatisation des ressources communes (parcours, résidus de récolte) (Krätli et Toulmin, 202024).

Pâturage de saison sèche en zone agro-pastorale (région de Mopti, Mali, © G. Magrin, 2007)
Cette photo illustre les complémentarités anciennes entre agriculture et élevage au Sahel. Un parc à Faidherbia albida fournit du fourrage de saison sèche (et de l’ombre) au bétail, qui apporte de la fumure au champ de mil.

Dans la pratique, les différences entre les groupes s’estompent et tous se disputent les mêmes ressources fortement impactées par le changement climatique. Le moindre incident fait monter la tension et les conflits d’usage sont très vite interprétés comme des confits d’acteurs. L’incapacité à gérer équitablement les ressources foncières, l’absence de régulation des conflits par l’Etat et la récurrence de perceptions péjoratives du pastoralisme, perçu comme archaïque, peu productif et perturbateur, favorisent des politiques entravant les mobilités. Dans le contexte de montée des insécurités au Sahel, les populations pastorales sont souvent assimilées aux mouvements insurrectionnels et/ou au banditisme sur une base ethnique, parfois religieuse.

Ainsi, les conflits « agropastoraux » sont de plus en plus interprétés comme des conflits « entre éleveurs et agriculteurs » et les protagonistes renvoyés à des assignations identitaires antagonistes par rapport à l’autochtonie, rarement affirmée dans le passé. Cette construction identitaire est engendrée par une crise plurielle qui tend à marginaliser les éleveurs en tant qu’« étrangers » violents.  Les tensions et affrontements contemporains n’ont pourtant pas grand-chose à voir avec les rivalités traditionnelles entre agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades. Ils reposent sur une insécurité politico-militaire, la diffusion massive d’armes de guerre et l’intervention d’acteurs multiples sur les territoires (Jacquemot, 202225).

Les défis du changement structurel et de l’emploi

Ces tensions ont pour cadre des sociétés marquées par l’explosion démographique et le changement structurel26. Chaque année, entre 400 000 et 600 000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi au Tchad, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Dans ces sociétés encore largement rurales, les systèmes agricoles vulnérables qui viennent d’être décrits, soumis aux tensions foncières et aux conflits intercommunautaires, à la variabilité climatique, au coût croissant des intrants, aux difficultés d’accès aux marchés (prix de vente instables et difficultés de transport), peinent à fournir des horizons désirables aux jeunes adultes. Les mobilités (vers les villes, les mines artisanales ou l’étranger) et l’engagement dans des aventures armées sont deux faces d’une même situation explosive.  

L’urbanisation joue un rôle dans les dynamiques rurales, sans que des liens simples puissent être établis entre son niveau et la fragilité socio-politique. Seule la Mauritanie a plus de 50% d’urbains. Le Mali s’en approche, alors que les autres pays sahéliens restent ruraux aux deux tiers ou aux trois quarts.

Les espaces ruraux situés à la périphérie des plus grandes villes ou bien connectées à elles ont des avantages : la commercialisation des productions agricole est facilitée, de même que l’accès aux intrants, aux informations, aux services. Cependant ces espaces sont aussi parfois convoités par des acteurs urbains à des fins d’urbanisation ou d’investissement dans l’agriculture ou l’élevage. Leur capital politique et financier les place en position de force par rapport aux producteurs ruraux, ce qui alimente des griefs.

Titre foncier devant un champ de mil et un verger de manguier (périphérie de Bamako, Mali © G. Magrin, 2005).
La conversion des terres agricoles en espace bâti en périphérie urbaine s’accompagne d’une tendance à la marchandisation du foncier. Pour les ruraux, ces processus créent
des opportunités et des tensions.

Conclusion

Le Sahel est marqué par une succession de crises sur le temps long, multiformes et multidimensionnelles, qui s’enchevêtrent et aboutissent au début du XXIe siècle à des niveaux de violence inédits. Il existe bien une crise agraire, que les compétitions pour l’espace et les affrontements intercommunautaires révèlent, mais elle n’est ni nouvelle, ni isolée. Cependant il ne faut pas la sous-estimer car la très forte croissance démographique actuelle, appelée à durer y compris en milieu rural, impose d’affronter les défis de partage des ressources, d’organisation territoriale et de création d’emplois, mais aussi d’accès aux services, de santé, d’éducation, etc.

Aborder les enjeux de la transition agroécologique pour exploiter des sols appauvris, penser une politique de soutien à l’agriculture pour favoriser l’accès aux intrants, aux matériels agricoles, à l’énergie et au marché, accompagner les filières d’élevage en réinvestissant dans les aménagements pastoraux, développer les emplois dans les services sont des urgences. Le maintien de très fortes concentrations de troupeaux est également un défi pour les politiques publiques, qui devront opter en faveur ou non d’une régulation du cheptel, tout en sécurisant un système d’élevage mobile qui a fait les preuves de sa productivité face à la variabilité environnementale intrinsèque au Sahel. Ceci impose de ne pas assigner les groupes à une activité (comme l’élevage), qui n’est souvent plus leur activité principale, ou à une identité (ethnie ou catégorie d'”éleveurs nomades”) sans considérer leurs capacités à s’intégrer dans la société et leur donner les moyens de le faire, en respectant des principaux fondamentaux de citoyenneté et de justice.

De telles transitions sont désormais à penser sur fond de tensions internationales. Aux coups d’Etat de 2022 et 2023 ont répondu l’annulation par l’Agence Française de Développement (AFD) de l’aide aux trois pays sahéliens, un embargo de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pour faire pression sur le gouvernement militaire nigérien, le retrait de l’Union européenne des banques régionales. Or les besoins d’investissements dans l’agriculture et les campagnes sahéliennes n’ont jamais été aussi grands ni aussi indispensables pour assurer un avenir viable à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest.

  1. Mali en 2020 et 2021, Burkina Faso en 2022, Niger en 2023, auxquels on pourrait ajouter une succession non constitutionnelle au Tchad en 2021 et la guerre entre deux factions rivales au Soudan en avril 2023.
  2. Sauf précision contraire, la référence à l’agriculture inclut ici les activités de production agricole ainsi que l’élevage et la pêche.
  3. “zone soudanienne”, terme d’origine coloniale, désigne les espaces situés au sud du Sahel, et non le Soudan actuel
  4. Bonnecase V., Brachet J., 2013. « Les « crises sahéliennes » entre perceptions locales et gestions internationales », Politique africaine, 130, p. 5-22.
  5. Raleigh C., Nsaibia H., Dowd C., 2021. The Sahel crisis since 2012, African Affairs, Vol. 120, Issue 478, p. 123-143, https://doi.org/10.1093/afraf/adaa022
  6. Olivier de Sardan J.P., 2023. L’enchevêtrement des crises au Sahel. Niger, Mali, Burkina Faso, Paris, Karthala, coll. Disputatio, 197 p.
  7. https://www.geostrategia.fr/evolution-djihadisme-terrorisme-sahel/
  8. Sultan B., Roudier P., Quirion P., Muller B., Dingkuhn M., Ciais P., Guimberteau M., Traore S., Baron C., 2013. Assessing climate change impacts on sorghum and millet yields in the Sudanian and Sahelian savannas of West Africa. Environmental Research Letters, 8, 014040 http://dx.doi.org/10.1088/1748-9326/8/1/014040
  9. Plaines inondables argileuses de la basse vallée du Logone.
  10. Bonneval P., 2002. L’Office du Niger, grenier à riz du Mali: succès économiques, transitions culturelles et politiques de développement. Karthala Editions.
  11. Adamczewski A., Jamin J.Y., Burnod P., Boutout Ly E.H., Tonneau J.P., 2013. Terre, eau et capitaux : investissements ou accaparements fonciers à l’Office du Niger ? Cahiers Agricultures, 22 : 22-32.
  12. Gallais J., 1984. Hommes du Sahel: espaces-temps et pouvoirs: le delta intérieur du Niger, 1960-1980.
  13. Marie  J., Morand P., N’Djim H. (dir.), 2007. Avenir du fleuve Niger. IRD Éditions.
  14. Lemoalle J., Magrin G. (dir.), 2014. Le développement du lac Tchad: situation actuelle et futurs possibles. IRD Éditions.
  15. Magrin G., Pérouse de Montclos M.-A. (dir.), 2018. Crise et développement. La région du lac Tchad à l’épreuve de Boko Haram, Paris, Editions AFD, 291 p. https://www.afd.fr/fr/crise-et-developpement-la-region-du-lac-tchad-lepreuve-de-boko-haram
  16. Raimond C., Sylvestre F., Zakinet D., Abderamane M. (dir.), 2019. Le Tchad des Lacs. Les zones humides sahéliennes au défi du changement global. IRD Editions, 365 p.
  17. Oumar-Ba Konaré A.O., 2019. Peuls et Dogon dans la tourmente au Mali : histoire d’une longue relation ambivalente, Le Monde, 29 mars 2019. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/29/peuls-et-dogon-dans-la-tourmente-au-mali-histoire-d-une-longue-relation-ambivalente_5443363_3212.html
  18. “zone soudanienne”, terme d’origine coloniale, désigne les espaces situés au sud du Sahel, et non le Soudan actuel
  19. Delarue J., Mesplé-Somps S., Naudet J.D., Robilliard A. S., 2009. Le paradoxe de Sikasso: coton et pauvreté au Mali. Document de travail DT/2009-09. AFD, IRD, unité DIAL.
  20. Audouin S., Gonin A., 2014. « L’anacarde : produit de la globalisation, moteur de la territorialisation, l’exemple du Sud du Burkina Faso », EchoGéo [En ligne], 29, mis en ligne le 15 septembre 2014, http://echogeo.revues.org/13926
  21. Renforcement et extension d’un contrôle exclusif d’acteurs sur des espaces.
  22. Rangé C., Magnani S., Ancey V., 2020. « “Pastoralisme” et “insécurité” en Afrique de l’Ouest. Du narratif réifiant à la dépossession politique », Revue internationale des études du développement, vol. 243, n° 3, p. 115-150.
  23. Boutrais J., 2009. « Pastoralisme et aires protégées d’Afrique de l’Ouest en regard de l’Afrique de l’Est » In : Aires protégées, espaces durables ? Marseille, IRD Éditions.
  24. Krätli S., Toulmin C., 2020. Farmer-herder conflict in sub-Saharan Africa? IIED, 106 p. https://www.iied.org/10208iied
  25. Jacquemot P., 2022. La coexistence contrariée entre pasteurs et agriculteurs en Afrique subsaharienne : Une revue de la littérature récente. Afrique contemporaine, 274, 7-50.
  26. Passage de sociétés majoritairement rurales et agricoles à des sociétés plus urbanisées aux emplois majoritairement industriels ou tertiaires.

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One Response to La crise du Sahel est-elle une crise agraire ?

  1. Quelques commentaires sur ce document intéressant :
    -la zone irriguée la plus intéressante à étudier est celle du delta et de la basse vallée du Fleuve Sénégal où administrations, collectivités locales, organisations paysannes coopèrent, en particulier maintenant pour gérer non seulement les zones irriguées les communs agrosylvopastoraux (rôle majeur de l’AFD dans la durée) ;
    – “Au cours des dernières décennies, les difficultés de cohabitation avec l’élevage mobile venu du Sahel ont été aggravées par la densification démographique, l’expansion d’une nouvelle culture de rente, l’anacarde ” : disproportion de citer l’anacarde alors que, aussi, problèmes d’accès au points d’eau, densification de l’agriculture réduisant les couloirs de mobilité du bétail, perte d’intérêt des accords de fumure (voir ma thèse avec René Dumont sur l’association agriculture-élevage) ;
    – les facteurs culturels et religieux sont aussi majeurs dans les affrontements actuels, sachant que beaucoup de jeunes Peulhs n’ont plus envie de suivre la voie foufoulbé de leurs anciens et que les réseaux sociaux ont un r^le majeur dans leur radicalisation.

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