Faites tourner
À l’instar d’autres secteurs innovants liés au monde agricole, le marché du cannabis a subi des déconvenues depuis son émergence voici une quinzaine d’années. Les questions réglementaires font en partie obstacle à sa consolidation tandis que la production à usage médical dépasse celle du récréatif, et permet de recycler, plus ou moins de vieux opérateurs (qui ne perdent pas forcément leurs mauvaises habitudes pour autant) !
Photographie : © Yann Kerveno
Parmi les industries émergentes de ces dernières décennies dans la sphère de l’agriculture, peu ont transformé les rêves qu’elles avaient fait naître. On pourrait citer les farines d’insecte ou encore le développement des succédanés végétaux de viande qui ont douché pas mal d’espoirs d’investisseurs audacieux (ou trop confiants ?). L’industrie du cannabis fait partie de cette famille : elle a connu, elle aussi, un engouement sans pareil des financiers et un intérêt tout particulier des grands producteurs d’alcool mondiaux pour… un décollage qui tarde encore à se concrétiser. On connaît les déconvenues, notamment celle de Constellation Brands qui avait misé 4 milliards de dollars sur Canopy pour au final y laisser un milliard. Cela dit, les chiffres continuent de donner le vertige, le marché mondial du cannabis légal est estimé à environ 45 à 57 milliards de dollars en 2025 selon les cabinets d’analyse, avec des projections qui oscillent entre 100 et 310 milliards d’ici 2030-2035, selon le périmètre retenu (médical seul, récréatif, CBD, chanvre industriel). La croissance annuelle, 18 %, a de quoi donner le tournis mais le secteur reste encore aux mains d’entreprises de tailles petites ou moyennes, les cinq majors n’atteignant pas encore un quart de la production mondiale. Les utilisations médicales restent majoritaires, plus de 56 %, et les produits à dominante THC (psychoactif) occupent 63 % du marché. Marché pour près des trois-quarts situé en Amérique du Nord. Pour le moment.
Vous avez dit légal ?
C’est d’ailleurs vers ce continent que tous les regards étaient tournés car dans cette histoire, le volet réglementaire est un paramètre qui pèse bien plus que dans d’autres filières. Et c’est au Canada que ça se passe, où le cannabis récréatif a été légalisé en octobre 2018 pour la première fois au monde. De quoi susciter une curiosité bien légitime du côté des opérateurs. Qu’en est-il donc huit ans après ? Les ventes légales aux adultes ont généré un chiffre d’affaires de 5,5 milliards de dollars canadiens l’an passé, progressant de 37 % depuis 2022. Mais la légalisation n’a pas étouffé le marché illégal qui représenterait encore 50 % de la consommation du pays. Avec une dilution des frontières, relevée par un récent rapport de la gendarmerie royale du Canada, lequel note qu’une part des producteurs accrédités par Santé Canada possède « des antécédents criminels en matière de drogue » et qu’ils produisent au-delà de leurs autorisations pour l’exportation, voire le marché local où les produits vendus au noir sont bien plus compétitifs que ceux du circuit légal. De quoi renforcer les réclamations des industriels qui demandent un allègement de la fiscalité pesant sur leurs produits.
Le récréatif triste ?
Les grandes entreprises canadiennes nées dans l’euphorie de la légalisation de 2018 ont, depuis, profondément reconfiguré leurs stratégies. Le cas le plus emblématique est celui d’Aurora Cannabis. Alors que l’entreprise était au bord de la faillite il y a encore deux ans, elle a réalisé un virage spectaculaire vers le cannabis médical international à haute marge. Son chiffre d’affaires mondial en la matière a atteint un record de 76,2 millions de dollars au troisième trimestre de son exercice 2026 (clos en décembre 2025), en hausse de 12 % sur un an, porté notamment par l’Allemagne et la Pologne. Aurora a également annoncé son retrait complet du marché récréatif pour se concentrer sur ce segment médical à forte valeur ajoutée… Secteur sur lequel le Canada se pose aujourd’hui en leader avec 240 tonnes exportés en 2025 contre 107 l’année précédent. Aux États-Unis, le développement se fait toujours au milieu d’un imbroglio juridique. 40 états ont légalisé l’usage médical, et vingt-quatre l’usage récréatif mais le cadre fédéral n’a pas bougé d’un iota, créant des complications commerciales et fiscales sans fin. Les différents projets menés par l’administration Biden, puis Trump pour y mettre un peu d’ordre n’ont pas abouti pour l’heure, une cinquantaine d’élus républicains faisant bloc pour que rien ne bouge…
Et chez nous ?
En France, alors que la consommation de cannabis récréatif reste parmi les plus élevées d’Europe, rien n’a bougé et c’est en Allemagne que les choses ont évolué le plus rapidement depuis la légalisation partielle du 1er avril 2024. Depuis ce jour, les Allemands ont le droit d’en consommer en produisant eux-mêmes ou en club mais la vente en boutique n’est pas autorisée sauf pour l’usage médical. Une étude toute récente menée en Allemagne pour mesurer l’impact de la légalisation a livré des chiffres possiblement surprenants. La consommation globale n’a pas augmenté plus qu’auparavant, par contre, celle du cannabis médical a fait un bond impressionnant qui s’explique probablement par le recours dans ce pays à la prescription médicale en ligne pour se fournir en cannabis récréatif. Si deux années sont un pas de temps trop court pour tirer des enseignements solides, il semble selon cette étude que les consommateurs se sont majoritairement tournés vers le marché légal. Bref, l’Allemagne est désormais le plus grand marché de cannabis médical en Europe, évalué à plus de 670 millions d’euros en 2025 et le prix moyen par gramme de fleur de cannabis est passé de 10 à 7 euros en un an sous l’effet de la concurrence.
Le bon compromis ?
Le chercheur canadien Michael Armstrong avait parfaitement résumé en 2022 le dilemme posé aux politiques contraints de se pencher sur ces questions de régulation du cannabis : « L’équilibre que cherche le gouvernement fédéral, c’est de rendre le marché légal suffisamment attractif pour faire basculer tous les consommateurs existants depuis le marché illicite, sans pour autant le rendre si attractif qu’il attire de nombreux nouveaux consommateurs. » Et il semblerait, au vu des exemples canadiens et allemands que des compromis puissent être trouvés. Ainsi, le même chercheur estime que l’augmentation du nombre de magasins n’a pas d’influence sur la consommation, à la différence des baisses de prix (- 28 % entre avril 2019 et avril 2023 du fait de la concurrence). Il préconise donc, comme le fait l’Ontario, de fixer un prix minimum. Alors que les débats se poursuivent dans plusieurs pays du monde (Australie, Suisse), l’ironie de l’histoire, c’est que les grands alcooliers qui regardaient jalousement du côté des producteurs de cannabis, sont aujourd’hui devenus des proies pour les entreprises du secteur, comme le prouve l’entreprise américaine Tilray Brands qui a mis la main sur la brasserie écossaise BrewDog. L’information n’est pas anodine, alors que le secteur des boissons infusées au cannabis pourrait atteindre 16 milliards de dollars de chiffres d’affaires cette année et que la consommation d’alcool recule tendanciellement dans les pays qui légalisent.
