Quel heurt est-il ?

Published on 4 mai 2021 |

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[Covid, croyances et défis] Défiance et complotisme : quand les faits n’ont plus d’importance

Par Lucie Gillot et Laura Martin-Meyer

Des remous autour du vaccin AstraZeneca à la présidentielle américaine, défiance et complotisme tiennent le haut de l’affiche depuis plus d’un an. Avec cette idée : ces deux phénomènes minent tout autant notre capacité à débattre que la bonne marche des démocraties. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dialogue entre Daniel Agacinski, auteur du rapport « Expertise et Démocratie. Faire avec la défiance » pour France Stratégie, aujourd’hui délégué général à la médiation auprès du Défenseur des droits, et Philippe Huneman, philosophe, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). 

Défiance et complotisme sont sous les feux de la rampe depuis l’irruption de la crise du Covid. Que désignent ces deux termes ?

Daniel Agacinski : Ces sujets sont dans l’actualité depuis un peu plus longtemps. J’ai été amené à me pencher sur les manifestations de défiance à l’égard des paroles expertes quand je travaillais à France Stratégie1, en 2016. Comme beaucoup d’acteurs du champ de l’expertise, nous étions à l’époque pris d’un sentiment diffus : « Pourquoi ne nous écoute-t-on plus ? »» Le séminaire que nous avons conduit a notamment permis de rappeler que la « situation d’expertise », comme disent les sociologues, suppose une forme de confiance. Je m’explique. Lorsque je dois prendre une décision, en tant qu’individu, citoyen ou décideur public, j’aime autant le faire en connaissance de cause. C’est ce qui me pousse à solliciter celles et ceux dont je pense qu’ils détiennent non pas une opinion mais un savoir à même d’éclairer ma décision. Dès lors, la crise de la parole publique, y compris experte, tient à la rupture de cette présomption de confiance, notamment à la suite de différents scandales. C’est à ce sujet que j’ai employé le terme de défiance, de façon délibérément ouverte. Car la défiance recouvre un nuancier considérable, allant de l’exercice d’un esprit critique jusqu’au complotisme, en passant par le questionnement quant à l’intérêt poursuivi dans telle prise de positionue. Prenez la défiance vaccinale, déjà patente avant la crise du Covid-19 : ce n’est pas la même chose de s’inquiéter de l’effet de tel vaccin ou de rejeter l’idée même de vaccination. À ce titre, la défiance est un objet assez difficile à attraper. Cela suppose en effet d’en saisir les racines et les ressorts et, surtout, de se garder d’en lire les manifestations comme un phénomène purement psychologique et individuel. Illustration : si l’on considère que liker ou partager une information sur les réseaux sociaux signifie y adhérer, je crains qu’on ne passe à côté des phénomènes complexes d’interaction sociale que cette pratique recouvre. 

Philippe Huneman : Tout ceci est également vrai à propos des théories du complot. Trop nombreuses sont les analyses, en psychologie ou en sciences cognitives, qui se saisissent de cet objet seulement en termes de croyances individuelles. Prétendre que l’homme n’a jamais marché sur la lune, ce n’est pas seulement faire l’énoncé d’une croyance, c’est aussi escompter certains effets auprès d’une ou plusieurs personnes. C’est un acte social qui consiste à dire, par exemple, « je suis plus intelligent que vous » ou encore « regardez comme je me moque de vous ». 
Par ailleurs, il est très compliqué de saisir ce qu’est une croyance. Bien des études appréhendent celle-ci dans son sens premier – tenir quelque chose pour vrai –, alors que, derrière les termes « je crois que… », toute une palette de sens se dessine. Par exemple, lorsqu’un individu prétend croire à la réélection d’E. Macron, tient-il cette affirmation pour aussi vraie que lorsqu’il croit qu’il fait beau aujourd’hui ? Pas sûr… Pour évaluer le degré de croyance, des philosophes mathématiciens comme Frank Ramsey proposent d’avoir recours au pari : combien parieriez-vous sur le fait qu’il fait beau ? Sûrement plus que sur la réélection d’E. Macron. À présent, demandez à un soi-disant complotiste combien il parie sur le fait que, en cherchant bien, on trouve des Illuminati. Sans doute ne misera-t-il pas grand-chose…

Vous citiez l’exemple des vaccins. Y a-t-il des domaines qui sont plus concernés que d’autres par les questions de défiance et de complotisme ? 

D.A : Je dirai que ce sont avant tout, comme les vaccins, les phénomènes qui affectent nos vies, intimement et collectivement, sans que nous ayons de prise sur eux, qui donnent matière à inquiétude et potentiellement à défiance voire à complotisme, car ce sont des enjeux face auxquels nous éprouvons le besoin d’avoir des réponses. 


Daniel Agacinski 

P.H : Les vaccins sont pris à l’intersection entre la défiance et le complotisme. Dans le premier cas, certains s’enquièrent de possibles effets secondaires quand, dans le second cas, d’autres postulent que les Big Pharma souhaitent nous rendre malades pour nous vendre des médicaments. Deux remarques. Il y a tout d’abord un terrain favorable. Aux États-Unis, par exemple, la déclassification de toutes les opérations de la CIA dans les années 80, avec notamment la mise au jour d’expériences médicales sur des êtres humains, a marqué les esprits. Il est clair que, quand vous êtes américain et que vous apprenez ça, vous avez un peu tendance à voir des complots partout. Ensuite, se pose la question de la limite entre ce qui relève, d’une part, de la critique saine des dévoiements d’une certaine industrie pharmaceutique ou agroalimentaire et, d’autre part, du conspirationnisme. Or celle-ci diffère d’un pays à l’autre. Prenez l’adhésion aux critiques contre les pesticides, les OGM ou le nucléaire : en France, elles passent pour raisonnables. Mais revendiquez-vous anti-OGM, anti-pesticides ou anti-nucléaire aux États-Unis et vous serez aussitôt taxé de complotiste. Ainsi, au même titre que la défiance, le complotisme revêt un sens irrémédiablement social et politique.

En quoi la crise du Covid-19 a-t-elle rebattu les cartes ? 

D.A :La survenue de l’épidémie de Covid-19 a constitué une formidable cristallisation des enjeux de l’expertise pour la décision publique. Avec, autour du premier confinement, un moment très paradoxal où l’on a assisté à une sorte de grande revanche des experts : on a eu le sentiment que la science parlait d’une seule voix et qu’elle était légitime à inspirer la décision publique. Une forme de consensus scientifique s’était alors dessinée autour de l’impératif de réduire les interactions sociales. Ainsi, les décideurs ont recouvré un certain degré de confiance de la part de l’opinion publique, précisément dans la mesure où ils adossaient leurs décisions à un savoir scientifique explicité, uniformisé et revendiqué comme tel. Cela dure en gros quinze jours et vole en éclats avec le conflit autour de l’hydroxychloroquine (HC). Tout à coup, les « blouses blanches » cessent de parler d’une seule voix et une crise majeure éclate dans le débat public. D’un côté, vous avez le Pr Raoult qui propose un remède censé nous sortir de cette crise et, de l’autre, des décideurs qui ne suivent pas l’avis de ce médecin médiatique qui revendique pourtant le fait de soigner des malades. On retombe dès lors dans une situation antérieure à la crise, où les jugements sur la politique conduite et les savoirs sur lesquels elle s’appuie redeviennent banalement polarisés, selon les préférences partisanes des uns et des autres. De ce point de vue-là, les cartes ont été bousculées pendant un temps très court, entre le début de la crise et le moment où a éclaté l’affaire de l’HC. Difficile de dire ce qu’il en restera dans la durée. 

P.H : La crise du Covid joue le rôle de loupe d’un certain nombre de phénomènes. Prenez la controverse autour de l’HC : le meilleur journal médical du monde, The Lancet, publie un article assurant que, non seulement le médicament ne guérit personne du Covid-19 mais, en plus, il tue des gens. Cinq jours après, on apprend que les données de cette étude ont été inventées2. À ce moment-là, les dysfonctionnements qui régnaient déjà en matière de publication scientifique explosent au grand jour. 

Publication de données erronées dans The Lancet, promotion de l’HC dans l’espace public. De manière plus générale, en filigrane, se pose la question du mensonge. Certains pointent le fait que l’on pourrait désormais tout dire sans conséquence aucune. Faut-il sanctionner le mensonge ? 

D. A : Il faut distinguer deux choses : la régulation à l’intérieur du monde savant et celle dans l’espace public. Dans ce dernier cas, la question me semble relativement insoluble : qui autorisera-t-on à sanctionner le mensonge ? Je me méfie des tentatives de régulation excessive de l’expression publique, notamment parce qu’elle peut avoir pour effet paradoxal de renforcer une défiance à l’égard de ce qu’on entend dans le débat public. Il importe néanmoins d’en protéger la probité et l’intégrité. Ceci peut se faire par d’autres voies comme la promotion d’une presse indépendante ou de l’accès de tous à des vérités de faits. C’est un élément important : le socle de la démocratie, de la vie en commun, consiste à faire l’effort de s’accorder sur un certain nombre de vérités de faits, souvent ordinaires et pas nécessairement scientifiques d’ailleurs. Ainsi, le danger des formes de polarisation auxquelles nous assistons est moins la polarisation des opinions que celle de la conscience des faits. Finalement, sur ce sujet de la défiance, la question dont doit se soucier un démocrate est celle-ci : vivons-nous dans le même monde ? Avons-nous accès à un même ensemble d’informations sur ce qu’il se passe dans le monde qui nous entoure ? 

P.H : Je rejoins D. Agacinski sur le rôle contre-productif que peut avoir la sanction. Elle induit souvent la réaction inverse de celle poursuivie, avec un questionnement du type : « Si cette personne est empêchée de parler, n’est-ce pas justement parce qu’elle dit la vérité ? ».

Philippe Huneman

Par ailleurs, cette question du rapport aux faits est centrale. On a beaucoup parlé de Trump et de sa capacité à véhiculer des fake news. L’usage du mensonge n’est pas nouveau en politique – souvenez-vous de la guerre en Irak où l’on a fait croire qu’il existait des armes de destruction massive. Reste que, contrairement à d’autres, Trump se moque totalement de savoir si ce qu’il dit est vrai ou pas. Ceci est une distinction essentielle, rarement énoncée, entre le mensonge instrumentalisé (ex. de l’affaire irakienne) et les fake news de Trump : dans le premier cas, les faits énoncés sont destinés à être perçus comme vrais ; dans le second cas, ils n’ont aucune importance et visent à produire autre chose : l’indifférence aux faits – c’est pourquoi on peut inventer tous les jours de nouvelles fake news parfois contradictoires avec les précédentes. Or cette dernière situation s’avère finalement très problématique : en effet, comment voulez-vous débattre, expliciter les désaccords quand les faits n’ont plus d’importance ? 

Quelles réponses les démocraties devraient-elles apporter, dans ce cadre-là ? 

D.A : Elles doivent éviter une lecture épistémique de la démocratie, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une « bonne » démocratie serait une démocratie débarrassée de toute une série de caractéristiques telles que la conflictualité des intérêts, les passions, les opinions, ces formes « d’irrationalité » pour reprendre un terme souvent cité et que je ne reprends pas à mon compte. Tout au contraire, il faut s’éloigner de cette idée, car elle nous conduit à aller chercher, vainement, des réponses du côté de l’autorité, typiquement celle des experts. Au XXe siècle, cette question a été au cœur d’une controverse fondamentale entre deux philosophes américains, Walter Lippmann et John Dewey. Pour Lippmann, les démocraties sont frappées du sceau de l’imperfection, ce qui nécessite, en dernier ressort, de confier la décision à ceux qui savent, parce qu’ils seront plus à même de prendre la « bonne décision ». Pour Dewey, certains, bien sûr, savent certaines choses mieux que d’autres, mais il n’y a aucun moyen d’éviter que le petit nombre d’individus qui maîtrisent un sujet prennent des décisions dans leur intérêt plutôt que dans celui du plus grand nombre. Il préfère donc se satisfaire de ces « insuffisances » de la démocratie pour éviter le règne des experts. Voilà pourquoi, à mon sens, les réponses ne relèvent pas du champ de la régulation mais de la promotion de la qualité du débat public. D’un côté, il convient de mettre les détenteurs d’expertise utile en situation de devoir répondre aux interpellations des citoyens, pour éviter ce phénomène d’extériorité radicale entre les « experts » et le public. De l’autre, il faut permettre aux expériences de tout un chacun, qu’elles soient collectives ou individuelles, de se constituer en expertise, c’est-à-dire de se formaliser pour pouvoir être partagées et contribuer à notre monde commun. 
Au fond, il s’agit de prendre acte de ce que les énoncés que nous formulons ou que nous écoutons entremêlent toujours du fait et de la valeur. Il est illusoire de croire que l’expert va réussir à opérer un partage pur entre le domaine des faits, qui relève de l’objectivité et pour lequel il est le seul détenteur de connaissances scientifiques, et les valeurs, qui relèvent de l’opinion et de l’irrationnel. Ce que nous montre la vie de tous les jours c’est que ces aspects s’interpénètrent, que la connaissance elle-même est chargée de valeurs, au sens où nous cherchons ce qui nous intéresse – ce qui ne la disqualifie en rien, d’ailleurs. 

P.H : Effectivement, la science comme le savoir philosophique ont clairement montré depuis près d’un siècle qu’il y a une interrelation entre jugement de faits et de valeurs. L’important, finalement, c’est que les personnes qui sont dans les processus d’établissement des faits, comme les scientifiques, puissent être au clair avec cette réalité et que ceux qui reçoivent leur discours aussi. Question de transparence.

L’idée même de neutralité ou d’objectivité serait donc illusoire. Ce serait plutôt via la pluralité des positions que l’on pourrait atteindre une forme d’équilibre ? 

P.H : C’est ça. La transparence permet de voir quel type de valeurs est inclus dans tel ou tel discours – scientifique ou non. À partir de là, on peut construire le pluralisme selon les postures des uns et des autres. Celui-ci peut prendre des formes différentes aussi bien au sein d’une discipline scientifique avec diverses approches théoriques, qu’au sein d’une équipe de recherche. Une femme n’aura sans doute pas toujours le même point de vue qu’un homme sur l’égalité homme-femme. Et il n’est pas absurde de prendre cet élément en compte quand on organise la recherche. 
Cette question du pluralisme n’est pas anecdotique. Elle a au contraire toute sa place dans un contexte où, pendant longtemps, l’autorité a été incarnée par la figure d’un homme blanc hétérosexuel de plus de cinquante ans – je force volontairement le trait. À l’heure où de nouveaux venus prennent place dans la conversation démocratique, je pense que la possibilité même de redéfinir l’autorité requiert que l’on introduise un peu plus de pluralisme. Enfin, je crois qu’il faut s’interroger sur le rôle des algorithmes qui structurent la toile et les réseaux sociaux, car ils ont un effet très net sur les réponses apportées par les moteurs de recherche, donc sur les valeurs et les informations qui nous sont transmises en premier lieu. Or il n’y a pas la moindre transparence sur leur mode de fonctionnement, sur les principes qui guident leur construction, en dépit de l’influence, notable, qu’ils ont sur nos vies. Pour moi, c’est un énorme problème politique. 

  1. France Stratégie est une institution placée auprès du Premier ministre ayant vocation à alimenter le débat public et la décision collective. 
  2. https://revue-sesame-inrae.fr/pairs-et-impairs-des-publications/

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