De l'eau au moulin

Published on 18 mai 2020 |

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Dans les Ardennes, le ReNArd goupille biodiversité et agriculture

Par Meggie Gombert, chargée de mission Communication et vie associative du ReNArd, Regroupement des Naturalistes Ardennais (https://www.renard-asso.org/)

Ou comment une jeune femme, munie d’un master Gestion Sociale de l’Environnement et Valorisation des Ressources Territoriales (Univ. Champollion, Albi) met en oeuvre un programme naturaliste associant les agriculteurs pour favoriser la biodiversité : le programme #AIE (Agriculture Intégrant l’Environnement).

L’association ReNArd pour Regroupement des Naturalistes Ardennais a été fondée par des naturalistes en 1995 avec pour objectifs l’étude, la connaissance et la protection de la biodiversité dans les Ardennes. J’y ai été recrutée en avril 2017 comme chargée de communication et de la vie associative.

Jérôme Hallet, le président du ReNArd aujourd’hui, est un éleveur qui a repris la ferme familiale et l’a convertie au bio. Paysan et naturaliste, il a tout de suite soutenu l’idée du programme « Agriculture Intégrant l’Environnement » (#AIE). C’est donc une création originale de l’association née d’un projet auquel je songeais depuis plusieurs années.

Avec le directeur de l’équipe, un naturaliste (équipe qui compte en outre deux chargés d’études naturalistes et un animateur nature) nous avons monté ce programme pour accompagner les agriculteurs désireux de concilier agriculture et biodiversité. Il a vu le jour grâce au soutien de la Fondation François Sommer (https://fondationfrancoissommer.org/) et de la Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) Grand-Est.

Intégrer la biodiversité : une motivation

Le fait qu’un agriculteur veuille intégrer la biodiversité dans sa logique de travail est le seul critère pour adhérer. En effet, nous travaillons avec des agriculteurs de toutes productions, arboriculteurs, maraîcher, céréaliers, éleveurs, et quel que soit leur système, conventionnel ou biologique.

Il nous est apparu important de ne pas exclure les agriculteurs dits « conventionnels » car sensibiliser l’ensemble des acteurs agricoles pour développer des projets et des pratiques vertueuses pour la biodiversité est essentiel. La préservation de la faune sauvage passe par la protection de ses habitats et les agriculteurs, principaux architectes du paysage, sont les garants de leur pérennité. La crise de la biodiversité ne pourra trouver de solutions durables sans travailler en collaboration avec eux. C’est la démarche qu’a choisi le ReNArd pour développer des solutions concrètes en faveur de la biodiversité.

Les agriculteurs ont d’abord été « recrutés » par notre réseau de connaissances et le bouche-à-oreille, puis les réseaux sociaux et la presse locale ont fait connaître l’initiative.

Certains ont souhaité bénéficier du diagnostic pour mettre en avant l’impact de leurs pratiques comme cet exploitant en sans-labour depuis plus de vingt ans. Lui a souvent souligné qu’il travaille avec du vivant et que, sans les vers de terre et autres petites bêtes qu’il affectionne, son sol serait « mort ».

D’autres, en conversion au bio, souhaitent connaître les auxiliaires présents et veulent savoir comment les favoriser. Une grande partie des agriculteurs sont déjà engagés en agriculture biologique. Eux veulent aller plus loin dans la démarche et évaluer leurs pratiques pour les rendre encore plus efficaces dans la conciliation agriculture et biodiversité.

Ces volontaires ont un point commun : je dirais que ce sont des agriculteurs, des « paysans » au sens noble, non des agro-industriels. Ils travaillent avec du vivant, avec l’environnement. Sans une nature en bonne santé, l’agriculture n’a pas d’avenir. Je suis à chaque fois très sensible à la relation qu’ils ont avec leur métier et leur environnement. S’ils ne connaissent pas toujours les noms scientifiques de telle ou telle espèce, par exemple, dans leur grande majorité ils ont une très bonne connaissance de ce qui les entoure. Ce sont souvent eux qui nous contactent pour nous tenir au courant du retour de « leur oedicnème » ou de « leur chat forestier ».  

Par contre, en termes de biodiversité, beaucoup sont surpris du grand nombre d’espèces que l’on trouve chez eux. Pour ce qu’ils nomment la « mouche-abeille », c’est-à-dire le Syrphe, par exemple, on a pu compter jusqu’à cinq espèces sur une exploitation.

Parmi ces agriculteurs, plusieurs se sont formés (comme je l’ai fait moi-même auprès du MNHN) pour s’investir dans l’Observatoire agricole de la biodiversité (OAB, animé par le MNHN et APCA, et financé par le ministère en charge de l’agriculture). C’est cette formation qui leur permet de mettre en place un ou des protocole(s) simplifié(s) pour suivre eux-mêmes l’évolution de la faune agricole. Ces formations sont prises en charge dans le cadre du programme #AIE.

Intégrer la biodiversité : la démarche

Dans le cadre du programme #AIE nous proposons d’abord un diagnostic écologique gratuit. Il consiste à réaliser cinq types d’inventaires pour une exploitation :

  • Pour les Oiseaux, plusieurs points d’écoute de 10 minutes sont réalisés lors de deux sessions, mi-avril et début mai ;
  • Pour les mammifères hors chiroptères, deux pièges photo sont posés en bordure de culture pour mettre en évidence les auxiliaires comme hérisson, belette ou renard1 ;
  • En ce qui concerne les Chiroptères, plusieurs points d’écoute de dix minutes sont faits à l’aide d’un détecteur à ultrasons ;
  • Les Insectes volants sont inventoriés au moyen de quatre pièges à cornet en bordure de champ, installés deux à deux tête-bêche sur deux parcelles d’une même culture ;
  • Les Insectes rampants sont inventoriés au moyen de six pots Barber en bordure à dix et à cinquante mètres (trois pots par culture) ;

Depuis que le programme a été lancé en 2018, l’association travaille avec trente agriculteurs volontaires (17 éleveurs, 2 éleveurs-céréaliers, 6 céréaliers, 3 arboriculteurs et 2 maraîchers).

A la suite du diagnostic écologique mené sur l’exploitation le ReNArd rédige un rapport personnalisé présentant les résultats des inventaires, un comparatif avec la biodiversité mesurée cette année-là sur les autres exploitations, l’insertion du parcellaire dans la Trame Verte et Bleue, ainsi qu’une liste de recommandations indiquant à l’agriculteur des aménagements et/ou pratiques permettant de concilier sa logique de travail et la biodiversité. Le ReNArd peut ainsi recommander la création et/ou la restauration de mares, la plantation de haies, la mise en place de bandes fleuries en bordure de culture, un certain type de fauche des prairies. Les effets des pesticides sur la biodiversité (faune sauvage et sol) sont également décrits. L’association propose aussi l’installation d’hôtels à insectes, nichoirs, perchoirs.

Quelques résultats

Comme suite au programme #AIE, nous avons accompagné dès janvier 2019 sept agriculteurs pour concrétiser leurs projets : 5 000 mètres de haies ont été implantées et six mares créées et/ou réhabilitées. Cinq mares l’ont été dans le cadre du Programme Régional d’Actions en faveur des Mares (PRAM, programme porté par le CPIE Pays de Soulaines et animé par l’association dans le département des Ardennes).

Pour la dernière mare et les haies, l’association a répondu à l’Appel à Projet Trame Verte et Bleue, et dans ce cadre a été financée par la Région Grand-Est pour 80% et la fondation Nature & Découverte à hauteur de 5%. Une cagnotte a également été ouverte pour compléter : nous avons alors pu proposer 86% de subvention aux agriculteurs pour ces actions relevant de la restauration de la Trame Verte et Bleue en zone agricole ardennaise. Des discussions sont en cours avec des communautés de communes pour qu’elles soutiennent également ces démarches.

Des projets

Un deuxième volet de l’appel à projet « Restauration de la Trame Verte et Bleue en zone agricole ardennaise » est déposé cette année dans le but de planter à nouveau 9 200 mètres de haies.

Chaque projet est construit en relation avec l’agriculteur afin de prendre en compte ses pratiques mais également ses attentes, comme de protéger la culture contre le vent, de créer de l’ombrage pour les animaux, ou de gérer les rongeurs ravageant une pâture.

Nous privilégions toujours des haies multi-strates, c’est à dire avec des arbres et arbustes. Il s’agit de varier au maximum les essences afin de garantir le gîte et le couvert tout au long de l’année, et ceci pour l’ensemble des auxiliaires : insectes pollinisateurs comme les Syrphes, insectes entomophages (carabes ou coccinelles), oiseaux (grives par exemple) ou mammifères (Hérisson, etc.).

L’association travaille avec une pépinière ardennaise qui produit ses plants localement, ce qui maximise les chances de reprise à la plantation.

Il est prévu d’implanter également 12 hectares d’agroforesterie vertueuse pour la biodiversité c’est à dire d’alignements faits de « bouchons » (groupes réguliers d’arbustes)2 et de bandes enherbées ou fleuries pérennes. L’agriculteur chez qui nous avons ce projet développe depuis de nombreuses années ce système. Comme il le souligne, « passer en agriculture biologique c’est penser biodiversité et donc écosystème (voir OASIS en Champagne Crayeuse, https://www.youtube.com/watch?v=YactWhFNvEw) ». C’est ce que propose cette agroforesterie en apportant à la fois des ressources alimentaires (arbustes à baies, bandes fleuries), une zone de refuge (pour les carabes par exemple) et une zone de reproduction (pour les oiseaux comme la Perdrix grise ou l’Alouette des champs).

La colonisation naturelle des aménagements par la faune sauvage (oiseaux, chauves-souris, hyménoptères, invertébrés du sol, papillons) sera étudiée afin de mettre en avant le gain pour la biodiversité. Les inventaires auront lieu le printemps suivant l’implantation des haies puis dans trois ans.

L’une des mares, implantée dans un verger, sera suivie spécialement pour évaluer les potentiels impacts de la lutte biologique des odonates et amphibiens sur les indésirables présents dans le verger. Nous comptons beaucoup sur le retour des agriculteurs pour étendre ce type de projets en arboriculture.

Leur implication sera d’ailleurs mise en avant afin de valoriser leur engagement et leur volonté d’agir en faveur de la biodiversité. Nous proposerons à ceux qui le souhaitent d’ouvrir leurs portes au grand public pour une découverte de l’agriculture mais également de la faune agricole préservée grâce aux aménagements. Nous réaliserons également un reportage vidéo basé sur les témoignages des agriculteurs participant au programme #AIE et tout particulièrement de ceux qui sont allés plus loin en restaurant la Trame Verte et Bleue.

A ce jour en effet, la moitié environ des agriculteurs entrés dans #AIE ont engagé des actions. Certains avaient déjà agi en plantant des haies. D’autres attendent pour se lancer, pour des raisons financières par exemple. La PAC a jusqu’ici favorisé l’accroissement des surfaces de culture et l’intensification. La question du soutien à d’autres pratiques est primordiale. En Ardennes, nous avons la chance que la région Grand-Est et les Agences de l’Eau apportent ce soutien à travers un projet global, la Trame Verte et Bleue. A suivre…


  1. un renard consomme de 3000 à 5000 campagnols par an sur son territoire
  2. Avant les années 1950, on comptait en Champagne Crayeuse une importante surface de futaies résineuses. Vint ensuite une campagne de déboisement qui a transformé le paysage et laissé place à de grandes étendues de culture. Il subsiste quelques fragments de bois en bord de culture et ces bandes tampons appelées « bouchons ».

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