Quel heurt est-il ?

Published on 6 avril 2020 |

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[CRISPR-Cas9] « Adapter l’animal ne peut être un alibi recevable. »

Par Sylvie Berthier

Un peu plus d’un an après son avis sur l’édition de précision du génome végétal 1, le comité d’éthique Inra, Cirad, Ifremer, enrichi d’une nouvelle entité, l’IRD 2, adoptait à l’unanimité, en juillet 2019, un avis sur la modification du génome des animaux d’élevage terrestres et marins et des nuisibles par ces nouvelles biotechnologies de très haute précision. De longs mois de travail et de débats pour aboutir à cinq recommandations et appeler à la plus grande prudence. Entretien avec Axel Kahn, médecin, généticien et président de ce comité.

Le 8 juillet 2019, le comité d’éthique adoptait à l’unanimité un avis concernant l’édition de précision du génome des animaux. Les débats ont-ils été difficiles ?

Axel Kahn : Oui car l’une des richesses de ce comité tient en la diversité de ses membres, allant de chercheurs en biotechnologies à des représentants des courants les plus sceptiques quant à leur utilisation future, notamment dans le domaine de l’amélioration agricole, qu’elle s’applique à des animaux ou à des végétaux. De ce fait, un long travail a été nécessaire. Il a abouti à un avis très important, très riche, adopté à l’unanimité, qui présente vraiment objectivement les différentes positions et qui, malgré ces diverses sensibilités, aboutit in fine à cinq recommandations.

Pouvons-nous évoquer ces recommandations ?

Nous avons d’abord rappelé que la modification génétique par édition de précision des génomes d’animaux de rente s’inscrit dans une longue tradition de domestication, dont le but est de modifier progressivement leur génome, de manière parfois considérable, afin de les adapter au fil du temps à l’usage que leur réservent les humains. De ce point de vue-là, l’édition du génome en tant que finalité n’est nullement nouvelle ; par conséquent, tout le courant qui s’oppose à la logique même de la domestication des animaux et à leur utilisation au profit de l’humain, a fortiori à leur consommation alimentaire, s’opposera à l’emploi à cette fin de l’édition de précision des génomes.

En ce qui concerne les animaux d’élevage terrestres, notre principale recommandation est que, en aucun cas, les modifications génétiques créées par ces techniques ne peuvent entraîner une aggravation du mal-être de l’animal – nous renvoyons à notre avis de 2015 sur le bien-être animal 3. D’autre part, si ces modifications ont pour but d’augmenter le bien-être d’animaux élevés dans des conditions extrêmement critiquables, l’adaptation des animaux à cet environnement ne semble pas pouvoir être acceptée. La meilleure attitude est alors de remédier à ces conditions d’élevage critiquées et jugées intolérables.

Avez-vous évoqué des élevages particuliers ?

Pas vraiment, car il existe un grand nombre de situations. Par exemple, vous savez qu’il a été proposé de produire des poules en batterie sans plumes afin qu’elles souffrent moins de la chaleur, et d’autres dotées d’un bec mou pour qu’elles ne puissent plus se faire mal. Voilà des exemples qui entraînent une réprobation instantanée, spontanée, réflexe…

Mais prenons l’écornage des vaches. Cela fait très longtemps que l’homme se livre à cette pratique devenue tout à fait classique – par modification génétique, par sélection ou par simple intervention physique – dans le but d’adapter ces animaux à des conditions particulières d’élevage, notamment la stabulation. Reste que, si l’on juge que certaines conditions sont incompatibles avec la valeur propre de la vie animale, alors y adapter l’animal ne peut être un alibi recevable. Voilà donc une recommandation qui est forte.

Une recommandation concernant les animaux d’élevage marins ?

Oui, elle concerne les mollusques, les crustacés, les poissons (saumon, tilapia, etc.) qui ont la caractéristique de ne pouvoir être isolés de manière certaine dans des conditions d’élevages ouverts, par exemple des fermes piscicoles ou des bassins d’ostréiculture. Dans cette situation, il est totalement impossible d’éviter des échappées, contrairement aux animaux terrestres. On a rarement vu une vache s’enfuir et se mettre à disséminer ses recombinaisons génétiques dans la nature. En revanche, concernant les saumons, les tilapias ou les huîtres, certains s’échapperont à coup sûr et pourront, de ce fait, transmettre les modifications génétiques réalisées sur leur génome. Dans ces cas particuliers, nous demandons donc à ce qu’une expérimentation préalable soit menée en milieu confiné, mimant autant que faire se peut les conditions habituelles d’élevage, de manière à garantir au maximum l’innocuité de la modification génétique si elle est appelée à diffuser dans la population sauvage. Nous demandons également que cette expérimentation confinée puisse se faire en concertation avec des représentants des utilisateurs ultérieurs qui seront amenés à élever et à commercialiser ces animaux.

Enfin, toujours pour les animaux de rente en général, reste cette difficulté : nous sommes conscients qu’une recommandation qui n’aboutit qu’à préconiser la création d’une commission nouvelle reste faible par nature. Aussi, nous pensons que certains cas extrêmement délicats et potentiellement contentieux devraient être soumis à une commission mise en œuvre par les organismes de recherche au sein de laquelle scientifiques, représentants de la filière et consommateurs pourraient se prononcer sur la pertinence du programme de recherche.

Après les animaux d’élevage, les nuisibles ?

Oui, c’est la deuxième partie de l’avis. Elle concerne l’édition de précision des animaux considérés comme nuisibles, surtout des insectes. Une longue étude atteste que nous n’en sommes encore qu’à l’aurore de cette technologie et que la science à développer reste considérable. Nous avons replacé cette édition de précision du génome d’insectes ravageurs ou vecteurs de maladies végétales, animales ou humaines dans le cadre extrêmement ancien de la lutte biologique. Mais, justement, dans ce cadre, les exemples sont nombreux de résultats n’ayant pas été ceux escomptés, voire ayant provoqué des conséquences néfastes. Rappelons que le virus utilisé pour tenter d’endiguer la prolifération des lapins en Australie s’appelle la myxomatose. Cela pour souligner l’importance d’être extrêmement vigilant.

Nous indiquons que, au niveau de la recherche, une stratégie de lutte biologique par gene drive 4 – modification génétique destinée à se répandre dans toute une population d’insectes pathogènes ou ravageurs pour la tuer, la stériliser ou la rendre inoffensive – devrait être réservée à des situations graves, inquiétantes pour la santé végétale, animale ou humaine, alors même que les autres moyens de lutte ont été en défaut et ont montré leurs limites. Cette recherche devrait également être menée dans le strict respect des niveaux de sécurité requis.

Vous appelez donc à la prudence…

Oui. Sans méconnaître les potentialités de ces techniques, nous appelons à la plus extrême prudence dans leur mise en œuvre et à la poursuite des études préalables à des introductions d’animaux modifiés par édition de précision à des fins de gene drive.

Cela dit, nous demandons aussi que les organismes scientifiques continuent à développer leurs recherches à l’aide de ces techniques d’édition du génome, simplement parce qu’elles font partie de la boîte à outils des chercheurs du monde entier et nous ne voulons pas qu’ils décrochent en compétence de la recherche internationale, publique ou privée ; de surcroît, puisqu’ils peuvent participer aux discussions sur la régulation et l’utilisation de ces méthodes, il faut qu’eux-mêmes en aient la totale maîtrise.

Enfin, dernière recommandation : les organismes de recherche ont le devoir de délivrer une information suffisante au public sur les recherches menées, leur nature et leur finalité.



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  1. Avis sur les plantes
  2. https://www.ird.fr/contenu/ethique-et-deontologie-lird-reorganise-son-dispositif
  3. http://institut.inra.fr/Missions/Promouvoir-ethique-et-deontologie/Avis-du-comite-d-ethique/7e-avis-sur-le-bien-etre-des-animaux-d-elevage
  4. Lire : Forçage génétique, qu’est-ce qui gêne ?

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