Bruits de fond

Published on 20 mai 2021 |

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Chamanes des bois et chamanes des villes

Par Sergio Dalla Bernardina1

Il y a quelque temps, lorsque les remontées mécaniques fonctionnaient à plein régime, les touristes se concentraient sur les pistes de ski. Maintenant convertis aux raquettes à neige, ils se dispersent partout, au risque de déranger, en même temps que la faune sauvage, les adeptes de la wilderness

Néo-mystiques

En hiver, à vrai dire, ils ne sont pas très nombreux. Mais dès que les neiges se retirent, la forêt commence à se peupler de néo-mystiques de toutes sortes. Ce n’est pas un phénomène typiquement européen. Cela fait un moment, outre-Atlantique, que les disciples du poète et psychothérapeute jungien Robert Bly se réunissent à l’ombre des futaies pour retrouver leur masculinité (mise à mal, disent-ils, par le féminisme ambiant). Ils s’inspirent des cérémonies des peuples autochtones, entonnent des chants tribaux, interprètent collégialement des récits folkloriques, hurlent comme des loups et, petit à petit, leur fierté virile revient.

Dans le même décor, lors des solstices et des équinoxes, on peut surprendre les affiliées de la wicca en train de se transmettre des secrets ésotériques. C’est le sabbat des sorcières version New Age. En Bretagne, on n’a pas besoin de se rendre à Brocéliande pour tomber sur des néo-druides célébrant des rites inventés de toutes pièces, mais tout aussi suggestifs que s’ils étaient authentiques. En Lombardie, même lorsqu’il fait très froid, on croise les odinistes. Persuadés d’être les descendants des anciens guerriers nordiques, ces dévots d’Odin s’identifient à des fauves et sélectionnent leurs membres sur des critères « darwiniens » (pas de mauviettes chez eux, on ne garde que les féroces…). Dans les vallons boisés du Trentin, pour clore cette liste approximative, on entend de loin les novices qui participent aux cours de tambour chamanique (les doués comme les moins doués). Le néo-chamanisme, en fait, est très à la mode. 

Le cadre sylvestre : espace théâtral

Les profils de ces nostalgiques de l’état sauvage varient, mais l’idée de fond est à peu près la même : l’immersion dans la nature révèle notre identité profonde. L’impact physique y est pour beaucoup. Les stimulations sensorielles (les parfums enivrants, le dépaysement, la fatigue…) donnent le sentiment d’évoluer dans un univers parallèle. C’est un monde plus vrai que le monde ordinaire, où les vocations inhibées par l’état de civilisation (chamane, sorcière, guerrier-fauve…) retrouvent leur éclat et leur légitimité. Mais pour que cela marche, il faut rester dans les bois. 

Chamanes des villes

Ce qui nous amène à Jake Angeli, ce patriote très médiatisé qui, le 6 janvier dernier, a occupé le Capitole (en raison d’un malentendu, paraît-il, personne ne lui avait rien demandé) coiffé d’une fourrure et le visage décoré du drapeau américain. Le problème du « Shaman de QAnon » c’est que, au lieu d’exercer dans la verdure, il a voulu en sortir. Et son déplacement a mis en lumière plusieurs contradictions. Le fait, par exemple, qu’on ne peut pas être patriote et chamane à la fois. Les patriotes de l’époque glorieuse, ceux qui ont fondé les États-Unis d’Amérique, tiraient sur les autochtones, y compris sur les chamanes, comme on tire sur des lapins. Donc il faut choisir : ou on est patriote ou on est chamane. Plus généralement, l’irruption de cet homme des bois dans les salons bien cirés du siège du Congrès a montré à quel point le néopaganisme a besoin des forêts. Il suffit que le chamane déménage en ville pour que son image, déjà ambiguë, vire au pittoresque. Et du pittoresque au ridicule. 

  1. ethnologue

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One Response to Chamanes des bois et chamanes des villes

  1. gilbert espinasse says:

    Ces pratiques ancestrales reviennent à l’ordre du jour car la vie de plus en plus urbaine prive l’homme de cette rencontre profonde dont nous avons tous besoin pour garder ( ou retrouver ) notre équilibre et notre harmonie : le contact avec notre origine : la terre .
    Après, selon l’état de chacun tout peut vite dériver vers des positions plus ou moins extrémistes et inacceptables socialement ..
    L’homme urbain n’est plus qu’un être en « élevage industriel  » …..avec tous les comportements nouveaux et surprenants que cela génère !!…( comme chez les animaux ) ..

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