De l'eau au moulin

Published on 20 juin 2022 |

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AgroParisTech : Bifurquer… ou pas

Une analyse de Rémi Mer, ingénieur agro (ENSAR/Agrocampus), auteur de deux essais, Le Paradoxe paysan (L’Harmattan, 1999) et Dans la tête d’un jeune agriculteur /Manger breton demain (Skol Vreizh 2018).

Lors d’une cérémonie de remise de diplômes, huit jeunes d’AgroParistech ont critiqué très vivement leur formation et « les jobs destructeurs » qui leur sont offerts. Créant un malaise dans la corporation des Agros et soulevant des questions beaucoup plus larges sur la place des ingénieurs dans la société et même sur l’agriculture, le vivant…

Préambule

La vidéo des jeunes de l’AgroParisTech (APT pour les intimes) aura rassemblé près d’un million de vues sur YouTube et la cérémonie complète un peu plus de 12 000 vues ! Curieux paradoxe… d’une cérémonie qui aura déchaîné une foule de réactions très diverses et diamétralement opposées. Cela méritait bien une analyse approfondie, au-delà des soutiens et encouragements, souvent enthousiastes d’une part ou des commentaires souvent vifs, parfois caricaturaux d’autre part, induits sans doute par une forme de radicalité des propos tenus par les jeunes diplômés.

Compréhension ne veut pas dire, ni approbation, ni justification.

Au-delà du buzz et du débat de surface, on commence à voir poindre les prémisses d’une écoute plus bienveillante qui anticiperait une meilleure compréhension de ce qui peut justifier de telles positions et réactions, de part ET d’autre. Ne tombons pas dans le piège tendu aux sciences sociales. Compréhension ne veut pas dire, ni approbation, ni justification.

Les principales questions posées par ce signal faible1 qui prend ici une force imprévue sont entre autres : QUE veulent signifier ces jeunes à travers cette alerte (ou indignation, voire un appel à une forme de “désertion”), notamment dans le contexte actuel et POURQUOI les réactions sont-elles si polarisées, entre un soutien, un respect distancié de propos -et d’itinéraires- divergents (ou bifurquants) et une critique vive, plutôt réactive ? Est-ce la manifestation de visions contradictoires et irréductibles ou la nécessité d’engager un débat qui est loin d’être clos?

On a là un bon cas “d’Ecole” de controverse sur le contenu et les orientations d’une formation agronomique sur les métiers dits du “vivant”. Il est même très symbolique du monde du VIVANT… et des VIVANTS ! Par nécessité, le corpus qui a servi de base à cette analyse s’est inscrit dans le suivi des réactions (communiqués, tribunes), des analyses (plus rares) et des très nombreux commentaires qui ont suivi, notamment sur les réseaux sociaux (YouTube, Linkedin et dans une moindre mesure Twitter). Le plus souvent les sources sont indiquées, ce qui donnera la possibilité et le loisir au lecteur de compléter l’analyse, et de la relativiser ou de la contester le cas échéant.

Je suis moi-même ancien de l’Agro de Rennes (promo 73, prépa post-68…), mais aussi par ailleurs fils de petit/paysan/breton, comme j’aime désormais à le rappeler. D’un côté, l’origine sociale modeste, et de l’autre le prestige de l’Ecole (Nationale, Supérieure et Agronomique) peut nous mettre en porte-à-faux, comme le rappellent nombre de transclasses. Entre le terrain et l’expertise, entre la défense d’un monde devenu minoritaire qui perd de sa force (et ses forces vives) et l’ouverture rendue nécessaire dans une société désormais urbaine. Enfin, la diversité des fonctions et postes offerts – ou choisis – m’ont constamment « obligé » à réfléchir sur leur utilité, leur légitimité et aussi leur place au service du développement d’une profession (les agriculteurs), d’un organisme, d’une filière ou d’un territoire, voire d’une nation. Curieusement comme pour d’autres « anciens », l’interpellation des (jeunes) agros nous renvoie à nos propres questionnements. Et c’est heureux, car l’exercice risque de mettre en lumière les progrès accomplis, les services rendus, mais aussi nos impasses, nos points aveugles… et tout ce qui reste à faire pour et par les générations suivantes.

Rappel du contexte !

Cette déclaration doit être située dans son contexte. Sans être exhaustif, plusieurs faits, événements ou tendances sont préexistants à cette manifestation sans qu’un lien de causalité puisse être établi.
Elle intervient quelques semaines après une forte mobilisation contre la vente du domaine de Grignon (appartenant à l’Agro/APT) à un promoteur immobilier. Une opération actuellement suspendue…. dans un contexte de sauvegarde du foncier agricole d’une part et des nouvelles missions attribuées aux agriculteurs et plus largement à tous ceux , comme le monde des ingénieurs, qui veulent les accompagner dans cette transition devenue incontournable, face à de nouvelles alternatives, comme le campus Hectar.

Mais cette vidéo sort aussi quelques jours après le rapport scientifique du GIEC, alertant sur l’urgence écologique pour atténuer autant que possible les effets du changement climatique. Certes les impacts sont multiples et de plus en plus clairement identifiés pour l’activité agricole, mais les contributions positives du monde agricole en font un des enjeux majeurs à la fois pour l’adaptation et l’atténuation de ces effets.

les observateurs et commentateurs feront vite le parallèle avec d’autres mouvements de jeunes comme les marches pour le climat, voire l’émergence de groupes activistes

Par ailleurs, les observateurs et commentateurs feront vite le parallèle avec d’autres mouvements de jeunes comme les marches pour le climat, voire l’émergence de groupes activistes, qui posent la question des modèles d’un développement « soutenable », alertent sur les risques pour la planète et ses habitants.
Ces questions ne sont pas seulement individuelles et du domaine privé ; elles débordent largement dans le monde économique, à travers les activités des entreprises, leur missions, tout comme l’acceptabilité sociale de leurs projets.
Elles interrogent tout autant les élus et politiques publiques, depuis l’échelle locale jusqu’au niveau mondial.
Les entreprises (grandes et petites, toutes filières confondues) sont interpellées pour leur capacité à attirer des talents, leur attractivité pour une population jeune, arrivant sur le marché du travail avec des ambitions et des exigences sur le sens du métier2, leur épanouissement personnel (dans le travail et en dehors)…

Enfin,  on observe également des tribunes ou des  happenings similaires à l’Ecole centrale de Nantes, à Polytechnique ainsi que des appels à réorienter le recherche venant d’étudiant.e.s des Ecoles Normales supérieures (voir plus bas).

Avec le recul, on sera sans doute amenés à intégrer des nouvelles variables ou d’autres facteurs, à les développer, les hiérarchiser aussi. Il s’agit de tenter d’expliquer l’origine de cette manifestation hautement symbolique, et d’en mesurer l’impact à la fois sectoriel et plus général , une fois le buzz retombé.

Un discours décapant

Dans le discours proprement dit (lire ici pour permettre à chacun de se faire une idée de la teneur des propos tenus), les jeunes dénoncent d’abord le programme de formation de l’Ecole, ce qui leur sera vivement reproché par leurs aînés et les responsables de l’établissement (voir plus bas). « Nous ne nous considérons pas comme… les « Talents d’une planète soutenable », en référence au nouveau slogan de l’École. Par ailleurs le discours est très politique et s’inscrit pleinement dans les débats sociaux et politiques en cours  Ainsi, ils ne cachent pas leur faveur pour “une écologie populaire, décoloniale et féministe”. Une allusion à peine voilée (!) aux approches dites « intersectionnelles » qui font débat dans le monde académique et induisent des polémiques politiques sans fin autour de la culture dite « woke », le plus souvent sans préciser ce dont on parle, même entre gens instruits…

Par la suite, on a entendu la remise en questions -au sens premier du terme- de mots d’ordre comme « croissance verte, transition écologique, développement durable ». Des concepts qui à force d’être surutilisés perdent de leur pertinence, et de leur capacité de mobilisation. Même la RSE (responsabilité sociale des entreprises) est mise à l’index, de même que le statut de cadre au service d’entreprises présentées comme “destructrices du vivant” ou qualifiées dans des entretiens ultérieurs de “climaticides“. Des mots graves, lourds de sens ! Un comble et un paradoxe pour un Institut national des sciences et industries du vivant.

Les jeunes agronomes font part de leur projets professionnels en décalage « apparent » avec leur formation. Comme bien d’autres avant eux, et ce depuis bien longtemps. Mais cela , ils semblent l’ignorer. Seul les orientations changent avec le temps. Un seul exemple : les agros choisissant le métier d’agriculteur (ou de paysan) ; ce n’est pas nouveau ! Ce que les plus anciens se sont empressés de rappeler. Déjà, de leur temps… Et d’ailleurs est-ce un si mauvais choix ? Nombre de jeunes ingénieurs qui reprennent des fermes jugent que leur formation ne sera pas de trop pour affronter les enjeux à venir… Comme si le métier de paysan ne nécessitait pas de diplômes, ni de formation…

Ils ont conclu leur discours par une ouverture moins moralisante : “À vous de trouver vos manières de bifurquer“. Il ne s’agit plus seulement de déserter, mais d’imaginer de nouvelles voies. Individuelles ou collectives ? L’avenir le dira. Mais cette question non plus n’est pas nouvelle… Elle est remise régulièrement à l’ordre du jour, pour dépasser les petits pas ou les stratégies du colibri… Changer à la fois le monde comme changer d’échelle.

Au final, la charge est lourde et sévère, les secousses induites dans les rangs des anciens élèves en poste le seront encore plus. Notamment chez tous ceux qui ont pu témoigner de leur travail en faveur de la recherche et de l’expertise, de leur passion aussi pour contribuer à la transition écologique et au progrès social…

À l’opposé, d’autres voix de cadres agros en poste se sont manifestées pour témoigner des décalages entre les intentions affichées pour répondre aux enjeux perçus comme importants (et urgents) et les moyens engagés, entre les ambitions et les frilosités sur le terrain. Avec à la clé, une dénonciation de postes dépourvus de sens, les trop fameux bullshit jobs, dénoncés par l’anthropologue David Graeber. (Cf article de Charlie hebdo, entre autres).

certains propos sont jugés excessifs comme l’allusion aux analyses genrées, décoloniales. Cela a  pu nuire à « l’acceptation » et la compréhension d’un discours de ruptures.

Compte tenu de leur radicalité, voire de leur violence (« guerre au vivant et à la paysannerie», « jobs destructeurs » ), certains propos sont jugés excessifs comme l’allusion aux analyses genrées, décoloniales. Cela a  pu nuire à « l’acceptation » et la compréhension d’un discours de ruptures. Comme si la forme empruntée dissuadait d’en mesurer le fond…

Le buzz médiatique

A peine diffusée sur les médias et les réseaux sociaux, la vidéo fait un tabac sur YouTube, à la fois relayée pas ses défenseurs… et ses opposants critiques. Le contexte électoral des élections législatives a vraisemblablement amplifié cette dynamique. Les compteurs s’affolent, les réactions en chaîne ne faisant qu’accentuer le phénomène devenu viral. Très vite 100 000 vues sur YouTube, pour plafonner assez vite à près d’un million (et apparemment plus de 12 millions d’après certains comptages3) et des milliers de commentaires (plus de 2 500 au final sur la plateforme, sans parler de ceux qui suivent les articles de presse, les communiqués, les réactions des uns et des autres, influenceurs compris).

De multiples organes de presse (presse quotidienne, magazines), reprennent en boucle l’information sur les différentes éditions et supports (comptes publics et personnels inclus). Il en sera de même des tribunes successives venant en soutien ou en défense d’une formation et d’une école, de questionnements ou de dénonciation d’un système ou d’une attitude jugée trop radicale… Dès le lendemain de la publication sur YouTube, la presse généraliste et les sites spécialisés comme Médiapart (où le groupe « des agros qui bifurquent » a constitué son propre blog, hébergé par le site) reprennent l’information avec le lien sur la vidéo. Ci-dessous quelques exemples :

– Le Monde du 11 mai : Des étudiants d’AgroParisTech appellent à « déserter » des emplois « destructeurs ». Huit diplômés de l’école d’ingénieurs agronomes se sont exprimés, lors de leur cérémonie de remise de diplômes, contre un avenir tout tracé dans des emplois qu’ils jugent néfastes.

– Libération du 11 mai : Révolte agraire A AgroParisTech, le discours d’étudiants refusant les «jobs destructeurs» qui leur sont promis. Dans un discours prononcé lors de la cérémonie de remise des diplômes, des étudiants de la prestigieuse école d’agronomie ont fustigé leur formation et appelé leurs camarades à tourner le dos à leurs prestigieuses carrières pour s’impliquer dans des projets compatibles avec la lutte contre le changement climatique.

– Figaro Etudiant du 11 mai : Nos métiers sont destructeurs. Le discours choc des étudiants d’AgroParisTech en pleine cérémonie des diplômes. Lors de la remise des diplômes, des ingénieurs ont dénoncé leur formation, qui pousse à participer aux ravages écologiques.

– Charlie Hebdo, le11 mai : AgroParisTech : l’agriculture « verte » se fera sans eux. Le journaliste met le doigt sur les paradoxes des emplois dénoncés comme destructeurs : « Pour ces têtes bien pleines et manifestement bien faites, il ne s’agit pas seulement de prendre des postes dépourvus de sens – les « jobs à la con », ou bullshit jobs décrits par l’anthropologue David Graeber (…). Ici, c’est bien pire : il s’agit d’emplois destructeurs du vivant, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour ces jeunes gens qui vouent leur vie à ce qui pousse.

Les commentaires parallèles sur YouTube sont très nombreux (près de 2 500 un mois après !) et, généralement, très généralement favorables et même enthousiastes. Les mots qui résument ces réactions sont eux-mêmes significatifs : Bravo (et même bravo, les jeunes) ; merci, courage ; ça fait plaisir ; ça m’a ému...  Nombre de commentaires émanent de gens travaillant en agriculture ou d’anciens ingénieurs agros/agris, même s’il ne faut pas sous-estimer le processus d’alignement potentiel sur les commentaires antérieurs parfaitement visibles pour les visiteurs… Et les commentaires dissidents par rapport à une tendance générale (quelle qu’elle soit) peuvent être mal perçus, donner lieu à des critiques parfois virulentes, voir des stigmatisations. Certains s’en émeuvent spontanément ou s’indignent des soutiens politiques ou d’intellectuels (comme François Gemenne, Edgar Morin), d’autres applaudissent tout aussi vite comme Marc-André Selosse, enseignant-chercheur, sur le site de Sciences et avenir. Ce dernier estime qu’en période d’éco-anxiété « Le courage raisonné appelle toujours un bravo”, tout en reconnaissant que  “La formation reçue dans les écoles agronomiques et dans les classes préparatoires qui précèdent n’est pas forcément normative, mais permet de (se) remettre en question”.

Certains commentateurs sont tentés d’y voir une manipulation, voire une orchestration et s’en inquiètent. D’autres cherchent à couper court à la remise en cause suscitée par des tentatives de disqualification, par attaques (parfois ad personam vis-à-vis de Lola Keraron, présentée comme meneuse) ou la  marginalisation du phénomène (ils ne sont que 8 sur 400 ou déresponsabilisation des intéressés affectés par des années Covid… ) et la minimisation de la portée d’un tel discours, passant outre les applaudissements nourris qui ont suivi.

Le phénomène est tellement viral qu’il incite certains journalistes comme Géraldine Woessner à faire « le décryptage d’un buzz délirant et des dérives qu’il révèle. » sur le site du Point du 13 mai, soit à peine quelques jours après la révélation de la vidéo : « Lors de leur remise de diplômes, huit étudiants décroissants de l’école d’ingénieurs agronomes AgroParisTech ont appelé les jeunes à “se débarrasser de l’ordre social dominant”. Un « coup d’éclat » qui laisse songeur. Sur les réseaux sociaux elle y voit là « Un plaidoyer anticapitaliste et décroissant qui a rencontré un écho médiatique phénoménal, applaudi par Jean-Luc Mélenchon et la presse unanime. Comment cet appel explicite à l’action violente (ils sont membres du groupuscule les Soulèvement de la Terre), lancé par de jeunes bourgeois adeptes des fake-médecines, a-t-il pu être présenté comme “la voix de la jeunesse” ? L’article s’apparente à un exercice de fact-checking 4 et de déminage des réactions plus (trop?) enthousiastes de ses confrères et surtout des commentateurs anonymes sur YouTube et ailleurs. L’article apparaît comme un règlement de comptes vis-à-vis de Lola Keraron, « journaliste » à ses heures à Bastamag et à Reporterre. Dans ses réponses aux commentaires de son article, elle ne supporte ni l’action violente (des Soulèvements de la terre), ni l’écoterrorisme, ni la promotion des pseudo-médecines. On peut la comprendre en partie sur la base d’arguments plus rationnels, mais cela ne justifie pas un article virulent complètement à charge, discréditant au passage cette « jeunesse qui n’a jamais connu la faim et n’a pas d’enfants ». Et les citations ou interview en rajoutent au diagnostic peu glorieux de ces « nouveaux croisés de l’écologie » et « ces huit diplômés d’AgroParisTech, encensés par la presse, mais prêts à jeter aux orties tous les progrès que la technologie rendrait justement possibles ». Le verdict est sans appel : « le monde, pour les jeunes décroissants, s’est réduit comme peau de chagrin, et ils restent indifférents aux famines qui sévissent dans le reste de la planète ». L’article sera repris en boucle, à portée de clic des influenceurs, en mal d’arguments et tentés de discréditer la charge elle-aussi radicale des jeunes agronomes5.

Curieusement, l’association Ingénieurs Sans Frontières, et sa déclinaison agronomique Agrista,  a une vision très différente sur le traitement des médias. Dans un communiqué « Déserter les chemins de l’industrie, pas ceux de l’agronomie », l’association regrette que l’appel des huit Agros ait « donné lieu à des commentaires souvent critiques, parfois violents et dégradants dans une partie des médias. Ces réactions ne sont pas étonnantes, venant d’un monde dépassé qui se débat pour maintenir le statu quo et les privilèges de quelques un·es au détriment du plus grand nombre. Nous adressons notre soutien aux diplomé.es face à cette déferlante de haine et de mépris ». Preuve s’il en était besoin que la réaction n’a pas été unanime, loin s’en faut.

« Que restera-t-il du vivant à étudier si nous n’avons rien fait pour l’empêcher de s’effondrer ? »

Au même moment, la recherche elle-même, pourtant réputée à l’abri des contingences du moment, se voit interpellée dans ses fondements, à travers une tribune, publiée le 11 mai dans Le Monde, par un collectif d’étudiants et étudiantes des Ecoles Normales Supérieures : Alignons notre pratique scientifique sur les enjeux impérieux de ce siècle. Ils y plaident pour une recherche impliquée plus proche de la société, anticipant l’appel des Agros par la question : « Que restera-t-il du vivant à étudier si nous n’avons rien fait pour l’empêcher de s’effondrer ? »

Les premières réactions au buzz

Face à l’ampleur du buzz, APT rappelle dans un communiqué (12 mai), ses multiples missions, dont celle de former « des ingénieurs du vivant, amenés à évoluer dans la complexité et dont le métier sera d’imaginer, de concevoir et de déployer des solutions. Nous nous inscrivons donc résolument dans une démarche constructive et considérons que les solutions se trouvent dans le progrès de la science et des technologies tout autant que dans les usages qui en sont et seront faits.» Plus loin, le communiqué précise : « Nous ne sommes donc pas surpris par la diversité des points de vue exprimés au cours d’une cérémonie qui a duré 3 heures, car ils traduisent l’ampleur des controverses engendrées par les thématiques qu’enseigne AgroParisTech » En résumé, l’établissement n’a pas failli à sa mission : « l’enseignement d’AgroParisTech s’inscrit au cœur des enjeux et débats qui traversent notre société. C’est aujourd’hui plus vrai que jamais ».

« Ne soyez pas fatalistes (…) Les connaissances, les sciences, l’innovation et les nouveaux usages, on n’a jamais trouvé d’autres solutions pour avancer. »

Le nouveau directeur Laurent Buisson sera amené à préciser son analyse dans une interview exclusive aux Echos où il répond aux huit étudiants « déserteurs » : « Ne soyez pas fatalistes ! » Le directeur se défend face à un « discours excessif, radical », « un peu fataliste, qui apparaît vite agressif et qui est également injuste ». Il admet devoir s’adapter aux besoins liés à l’urgence écologique dans les programmes sans exclure le débat et la réflexion prospective. Son dernier message est adressé directement aux étudiants : « Ne soyez pas fatalistes. Ne vous mettez-vous pas en retrait. Oui, c’est compliqué, oui, c’est difficile, oui, on va encore rencontrer des échecs, mais restez positifs, sans tomber bien sûr dans un optimisme béat. Les connaissances, les sciences, l’innovation et les nouveaux usages, on n’a jamais trouvé d’autres solutions pour avancer. »

Dans la foulée du directeur actuel, les dirigeants anciens et actuels d’APT rappellent dans une tribune intitulée Une expertise au service de la société que « la pédagogie de l’institut repose sur le respect des méthodes scientifiques, la recherche d’un impact positif et de long terme sur la société, ainsi que sur l’indépendance vis-à-vis des intérêts économiques et du pouvoir politique ». Une pédagogie « ancrée dans la réalité du terrain », en relation très étroite  « avec des exploitations agricoles et des entreprises de toute taille et de toute nature, avec des ONG, les pouvoirs publics et la société civile » (…)  Une démarche pédagogique adossée à la recherche, qui « permet aux étudiants d’acquérir les principes d’une expertise exigeante, reposant sur des raisonnements étayés, qui ne devraient pas souffrir l’approximation, l’amalgame, les corrélations simplistes, les généralisations hâtives ou les affirmations infondées. Ce n’est pas uniquement une question d’éthique mais bien un enjeu démocratique. Dans une société qui doute, la qualité et l’objectivité de l’expertise sont essentielles ». « La responsabilité de l’ingénieur est alors immense. Nous sommes convaincus que le progrès des connaissances, des sciences, des technologies et de leurs usages constitue la meilleure réponse aux défis lancés à nos sociétés. Nous ne sommes pas habités par un optimisme aveugle mais l’histoire nous apprend que de ce progrès naissent les solutions multiples qui pourront être déployées ».

La prise de position de Pascal Viné, président du conseil d’administration de APT sur le réseau social professionnel Linkedin en soutien au communiqué de l’établissement provoque des commentaires très mitigés, entre d’une part la défense de l’Ecole, le refus de cautionner une quelconque désertion et d’autre la compréhension des critiques des jeunes, hors leur côté « moralisateur ». De fait, les premières réactions individuelles ou organisées sont souvent venues du cercle immédiat des “anciens” de l’école, et en priorité ceux qui ont fait l’Agro de Paris (Grignon). Certains anciens, encore en poste, se sont rappelés les mouvements de mai 68 et des révoltes (et désertions) qui ont suivi dans le mouvement de retour à la terre… D’autres anciens comme Philippe Stoop regrettent sur les réseaux sociaux la position à leurs yeux peu courageuse et surtout ambiguë d’APT « On peut très bien comprendre qu’au nom de la liberté d’expression, APT ne souhaite pas exprimer sa position sur la ligne politique défendue par ces étudiants. Mais la liberté d’expression n’exclut pas la liberté de se défendre quand on est attaqué (…) APT ne juge pas utile de démentir que « ses formations poussent globalement aux ravages sociaux et économiques en cours » ».

Contrairement à certains propos journalistiques, les commentaires fusent par centaines, voire par milliers, selon les supports, et plus encore sur les réseaux sociaux à travers les posts anonymes ou les incontournables influenceurs ! Chaque nouvelle position (pour ou contre) suscite en chaîne de multiples réactions. Mais les réactions les plus notoires et les plus vives viennent de ceux qui pensent avoir œuvré pour le bien commun, l’intérêt général ou le progrès de l’humanité. Autant de notions sérieusement chamboulées par le groupe des bifurqueurs, quand bien même il s’agirait de croissance verte, de transition agroécologique, de développement durable ou de RSE.

D’aucuns reviennent sur le coût de formation coûteuse, aux frais de l’Etat, en évoquant un éventuel retour sur investissement ? Tout cela peut renforcer l’idée d’un certain gâchis…

D’autres questions apparaissent ici ou là : les projets professionnels des jeunes mis en avant (notamment la ZAD ou Bure, moins l’installation comme agriculteur en collectif) sont en décalage (temporaire ou permanent) avec la formation mais ils ne sont pas nouveaux. Par ailleurs, les ingénieurs sont en très grande majorité issus de classes sociales favorisées, et d’origine urbaine. D’aucuns reviennent sur le coût de formation coûteuse, aux frais de l’Etat, en évoquant un éventuel retour sur investissement ? Tout cela peut renforcer l’idée d’un certain gâchis…

Dans ce tohu-bohu, dans ses interventions, Paul Vialle6, ancien de l’INRAE et de l’AFSSA et ancien directeur de l’INA-PG semble plus modéré et surtout plus compréhensif à travers trois questions : Pourquoi maintenant ? Pourquoi eux ? Pourquoi à cet âge ?

En recherche, l’important est de se poser la bonne question. Ces agros se sont posé – et nous posent sans ménagement – la question essentielle qui n’a de réponse que personnelle : « Face aux dérèglements du monde, que faire de ma vie ? »

« Mais comment ne pas être d’accord, malgré des prises de conscience et avancées ponctuelles, avec ce diagnostic pertinent : il y a un hiatus entre l’urgence à agir et le quasi-statu quo sociétal, politique et industriel à l’échelle mondiale. En recherche, l’important est de se poser la bonne question. Ces agros se sont posé – et nous posent sans ménagement – la question essentielle qui n’a de réponse que personnelle : « Face aux dérèglements du monde, que faire de ma vie ? » Leur réponse est-elle la bonne ? Chacun peut en juger. (…) Dans notre société, chacun reste libre de ses choix, mais la contrepartie est que les autres doivent se sentir libres de ne pas les partager ».

Dans la presse magazine, les commentateurs ne sont pas tous tendres vis-à-vis de ces jeunes. Quelques exemples de titres triés sur le volet du kiosque :
Quand de jeunes ingénieurs rêvent d’affamer le monde.
En dénonçant l’agro-industrie, les diplômés indignés d’AgroParisTech oublient que les progrès contre la famine ne doivent rien au zadisme. Ferzane Azihari. Le Point du18 mai.
“Businessmen contre altermondialistes” : à AgroParisTech, le choc des générations
Un appel à “déserter” de certains étudiants lors de la cérémonie des diplômes d’AgroParisTech révèle les clivages au sein de l’école d’ingénieurs et l’arrivée d’une nouvelle génération, souvent plus radicale que les précédentes.
L’Express du 20 Mai.
Les diplômés d’AgroParisTech bifurquent : « Ce ne sont pas les boomers qui ont tué la planète, c’est le capitalisme ». Barbara Krief. L’Obs du 21 mai.
AgroParisTech : la révolte des ingénieurs zadistes.
Radicalité, quête de sens, angoisse climatique… De quoi le buzz provoqué par la vidéo des “déserteurs” d’AgroParisTech est-il le symptôme ? Jean-Laurent Cassely. L’Express du 25 mai.

« Derrière cette radicalité politique et ce rejet de la société de consommation, qui n’est pas généralisable à l’ensemble de leur génération, on pointera la question du déclassement social qui, elle, touche bien toutes les cohortes de jeunes diplômés ».

Dans sa chronique, J.-L. Cassely élargit la question. Pour le journaliste et essayiste, « cette accumulation d’actions de communication non concertées témoigne qu’une ambiance de fronde monte parmi les jeunes élites culturelles issues des grandes écoles, notamment dans les disciplines scientifiques et de l’ingénierie (…) En pleine transition numérique les cadres supérieurs démissionnaires cherchaient à retrouver la matérialité du monde, d’où le fétichisme des métier manuels», rajoute-t-il. Avant de conclure : « Derrière cette radicalité politique et ce rejet de la société de consommation, qui n’est pas généralisable à l’ensemble de leur génération, on pointera la question du déclassement social qui, elle, touche bien toutes les cohortes de jeunes diplômés ».

Sur son blog, Seppi (alias André Heitz, qui a fait l’Agro) fait lui aussi une lecture très détaillée de cette affaire à travers un très long article, très bien documenté, intitulé « Petite glissade à AgroParisTech… Gros dérapages politiques et médiatiques“, paru le 18 mai7(une semaine donc après la diffusion de la fameuse cérémonie). Devant l’ampleur et l’impact d’une déclaration « fracassante devenue événement quasi national » l’auteur y trouve de quoi « s’interroger sur l’avenir de notre société ». Et il faut reconnaître qu’il y a là matière, allant des orientations de la recherche… à l’avenir du monde. Pas facile d’échapper à quelques dérapages, amalgames ou raccourcis. C’est la règle du genre et la difficulté de l’exercice dont l’auteur de ces lignes doit se prémunir.
A. Heitz affirme qu’« il faut cependant voir ce discours sous un autre angle. Que des jeunes (et des moins jeunes…) s’interrogent sur l’avenir du monde, et le leur, est parfaitement sain et désirable. « Les avis et raisonnements – même ou peut-être surtout foireux – méritent qu’on leur prête attention, qu’on les analyse et qu’on réponde ». « Il y a, à notre sens, une conjonction de trois facteurs », d’abord « un parcours personnel bien documenté – un rapport ambigu avec la science et la rationalité », ensuite « une exposition à des discours délétères, millénaristes et défaitistes », appuyée par la tribune de Philippe Stoop dans Atlantico, et enfin « à quelques années près, la génération « Greta » qui a peut-être bien été instrumentalisée ». « Je comprends pour le premier point, regrette vivement pour le second et dénonce le troisième ». Une analyse parmi d’autres qui témoigne des ruptures pressenties et des questions posées aux responsables d’APT et bien au-delà. L’auteur prédit un sombre avenir : « De quoi les réactions sur les réseaux sociaux sont-elles le témoignage ? D’une absence de réflexion au moment de pondre un commentaire ? D’un acquiescement aux thèses des « agros qui bifurquent » et en fait désertent, certes non suivi d’une « bifurcation » personnelle ? Et donc d’un rejet des fondamentaux de notre société, certes là encore limité et excluant les bienfaits que la société prodigue ? » 

La charge des jeunes est trop violente et souvent injuste vis-à-vis de leurs aînés qui ont vécu avec le système en place. Et pour certains avec l’ambition et la conviction d’avoir travaillé pour le changement du système et l’évolution des pratiques.

La charge des jeunes est trop violente et souvent injuste vis-à-vis de leurs aînés qui ont vécu avec le système en place. Et pour certains avec l’ambition et la conviction d’avoir travaillé pour le changement du système et l’évolution des pratiques. Ce que rappelle la présidente du conseil d’administration d’APT Alumni, Anne Gouyon, dans une tribune du Monde (1er juin 2022) « “Bifurquer”, les élèves d’AgroParisTech l’ont toujours fait » Beaucoup d’étudiants de l’école parisienne ont été heurtés par l’appel des « déserteurs » lors de leur remise de diplôme. « Des milliers d’Agros œuvrent déjà à « inventer un développement durable digne de ce nom », assure-t-elle. « Ce système est à bout de souffle », clament les Agros « déserteurs ». « Qui oserait nier la multiplication de crises systémiques ? (…) La toute-puissance industrielle vacille face au retour des épidémies, des inondations, des pénuries alimentaires. Un cycle se termine, un autre modèle est à trouver, en réapprenant à travailler avec le vivant. C’est ce que font déjà des milliers d’Agros, œuvrant à régénérer les sols et les forêts, réduire l’usage des pesticides, produire des aliments sains et accessibles, inventer un développement durable digne de ce nom. Beaucoup ont été heurtés par l’appel des « déserteurs », qui ne rend pas justice à leur engagement. Ce buzz est l’occasion idéale pour témoigner de leurs combats, prendre la tête des débats sur l’avenir et le rôle de la connaissance, et susciter plus de vocations pour les sciences de la vie. »

L’affaire ressemble alors a minima, à un conflit de générations, mais plus encore un conflit de valeurs, autour de visions très opposées. La radicalité de certains propos a suscité, au-delà de l’effet de surprise, des réticences ou pire des rejets. Au risque que la forme décrédibilise le fond et occulte la portée du discours. Cela explique nombre de titres de certains organes de presse, tentés de caricaturer non seulement les propos, mais plus largement la démarche, on ne peut plus « disruptive », comme on l’aurait qualifié pour sa dimension sociétale, ou “révolutionnaire” si l’on en regarde la portée politique.

Les réactions du monde économique

l’Appel à déserter des étudiants d’AgroParisTech, laisse « le monde agricole perplexe ».

Dans le monde agricole, intéressé au premier chef, l’Appel à déserter des étudiants d’AgroParisTech, laisse « le monde agricole perplexe ». C’est le moins que l’on puisse dire en lisant comme Terre-Net, la revue des réseaux sociaux. Cela va de l’ironie, à  des recommandations de sagesse, comme d’aller sur le terrain, en passant par une critique acerbe d’un discours jugé très radical. Les commentaires à l’article laissent libre cours à des critiques peu amènes sur ces gamins, victimes de l’écologie punitive et de l’obscurantisme vert, des enfants gâtés, des bobos antisystème… Hors quelques exceptions, la presse agricole elle-même sera plutôt distante, voire ignorante, ce qui ne sera pas le cas des réseaux sociaux ou des nombreux comptes collectifs sur Facebook défendant l’agriculture.

De leur côté, les employeurs potentiels comme les organismes de recherche (Inrae), de développement (Chambres d’agriculture) ou les bureaux d’études (Syntec-ingénierie) pour n’en citer que quelques-uns, ont rappelé leur besoin de cadres, de chercheurs, d’agronomes, d’experts de toute sorte, pour mettre leurs compétences au service de leurs propres institutions. Ainsi la réaction du président des Chambres d’agriculture (APCA) Sébastien Windsor, s’il trouve la situation préoccupante, à de multiples titres (agriculteur, père, citoyen, élu…), dont celui d’employeur (actuel et futur), il s’indigne de la consigne de déserter : «  déserter, c’est partir, s’isoler du reste du monde, c’est quelque part laisser filer cette énergie. Vivre dans une ZAD ou une montagne isolée, c’est juste refuser d’accompagner la société dans sa transformation ». Il invoque la nécessité de recourir au progrès : «  Ne niez pas le progrès , encouragez-le (…). Alors oui il reste beaucoup à faire et il faut aller plus encore plus loin, et c’est grâce notamment au progrès scientifique que nous y parviendrons ». Il les invite  plutôt à rejoindre les forces vives des structures qui œuvrent au quotidien à faire bouger les lignes (…) pour contribuer demain à accompagner ces indispensables évolutions ».

Dans une tribune des Echos « Aux agros déserteurs, aux agros combattants », très largement relayée sur les réseaux sociaux, François-Xavier Oliveau répond aux jeunes ingénieurs qui, lors de leur remise de diplôme, ont annoncé qu’ils « désertaient » et prôné la décroissance. Il s’adresse à ces « agros déserteurs » mais aussi aux « agros combattants » qui sont prêts, eux, à se battre pour la planète. L’auteur s’est également exprimé sur le réseau professionnel Linkedin.

Dans une autre tribune des Echos Pierre Verzat, président de Syntec-ingénierie, se montre compréhensif sur le constat : « Hérauts d’une jeunesse désabusée pour certains, chantres d’une désertion symptomatique d’une génération hors sol pour d’autres… c’est, dans tous les cas, le constat partagé d’un dialogue brisé et rendu impossible entre deux générations perçues comme antinomiques. Pourtant, la réalité est bien moins binaire. La question n’est pas de déserter ou d’adhérer. Elle n’est même plus celle de « changer le système de l’intérieur », argument récurrent qui implique une duplicité, une confrontation entre une entreprise solide sur ses fondations et un élément libre, audacieux, et malheureusement donquichottesque. Et s’il reste du travail, force est de constater que la situation a considérablement changé au sein du monde de l’entreprise. Il y a certes des retardataires, mais aussi de nombreux bons élèves. »

trouvez votre manière de bifurquer

Pour lui les temps changent, même s’il rappelle un contexte pour le moins  mitigé  : « Condamnation de la France pour inaction climatique, multiples rapports du GIEC, sous-représentation des sujets écologiques pendant la campagne présidentielle… oui. Mais aussi Convention des Entreprises pour le Climat, développement des labels aux exigences intraitables (B Corp), exigences croissantes de déclaration de la performance extra-financière, travaux reconnus du Shift Project, chartes pour le climat au sein des branches (dont celle de l’ingénierie en 2019), durcissement des conditions de financement des investissements, intégration de l’écologie dans l’enseignement supérieur et dans la formation continue des équipes dirigeantes ». En conclusion, il sollicite lui aussi les jeunes Agros et fait un appel du pied qui tranche avec l’esprit de désertion trop souvent mis en avant : « Nous avons besoin des ingénieurs de demain, des écologues de demain. Une récente étude a révélé que les missions liées au changement climatique emploient déjà 15 % des effectifs de l’ingénierie en France et que l’effectif nécessaire croîtra de 20 % à horizon 2025. Aussi, l’économie française a besoin de 60 000 nouveaux ingénieurs diplômés par an, alors que les écoles n’en forment que 40 000. (…). Alors, à tous ceux qui applaudissent ce discours, oui, trouvez votre manière de bifurquer, et sachez que certaines d’entre elles sont déjà à l’œuvre. Elles n’attendent que vous pour accélérer, pour se résoudre, pour avancer. »

Avec (un peu de) recul

Dans le prolongement de cette prise de parole “choc”, certains médias ont poursuivi le travail d’enquête pour comprendre ce qui se jouait là. Ainsi, Mediapart a saisi la balle au bond pour appeler à témoigner dans le cadre de l’émission À l’air libre, en invitant quatre jeunes ingénieurs agros (dont Mathilde François, blogueuse hébergée chez Médiapart8, ayant déjà bifurqué quelques années après leur sortie d’école. L’occasion pour eux d’illustrer par l’exemple leur propre itinéraire professionnel, incluant la dite « bifurcation ». On y retrouve la prise de conscience écologique, leur refus de jobs “climaticides”, la recherche d’alternatives, de sens dans le travail, de cohérence aussi à travers l’alignement de leurs propres valeurs avec celle de l’organisme employeur et/ou du projet. Quitte à entrer dans une logique conflictuelle, de rapports de force, voire à inscrire leur démarche dans un projet politique plus global (développement local et territorial, économie de proximité, justice sociale nationale ou internationale, démocratie alimentaire…). Au passage, nombre d’entre eux regrettent le peu d’occasions lors de leur cursus de rencontrer des acteurs en marge, voire en conflit avec le système conventionnel ou dominant.
Dans un podcast L’Heure du Monde du 25 mai, le journal revient sur Les « déserteurs », ces diplômés qui changent radicalement de vie pour préserver la planète. La vidéo cumule des millions de vues : lors de leur discours de remise de diplôme, des étudiants de la prestigieuse AgroParisTech ont annoncé « déserter » les secteurs d’activité auxquels ils se destinaient. Leur motif ? Eviter de contribuer à la destruction de la planète. Et ils ne sont pas les seuls. Dans ce podcast, Marine Miller, journaliste au « Monde » – et autrice de l’essai « Révolte : enquête sur les jeunes élites face au défi écologique (Seuil. Octobre 2021) -, aide à comprendre ces jeunes élites en quête de sens.

Dans un débat, l’émission Arrêt sur images du 27 mai, Les “Agro-déserteurs” font trembler les élites, s’appuie sur le témoignage d’un ancien de Centrale Nantes, réalisateur du film Ruptures sur des itinéraires de bifurqueurs, sollicite l’analyse de la journaliste Marine Miller du Monde, qui a précisément enquêté sur ces élites en rupture et, enfin, François Xavier Oliveau, auteur de La crise de l’abondance et signataire d’une tribune choc intitulée “Aux agros déserteurs, aux Agros combattants”, parue dans Les Échos et fortement relayée sur les réseaux sociaux (voir plus haut). L’émission re-pose les questions : Qu’est-ce que cette démarche dit de cette génération ? Quelle est l’importance de ce mouvement ? Comment le récit médiatique a pris le relais ? L’intérêt de ce débat contradictoire est sans conteste la mise en perspective historique avec les acteurs de mouvements similaires et antérieurs, complétée de l’enquête de terrain de la journaliste du Monde Marie Miller (voir ci-dessus).  

« Il est nécessaire d’entendre cette défiance. Nous pensons qu’elle ne doit pas être un appel à abandonner mais une sonnette d’alarme pour réinvestir avec force l’action publique (…)»

Dans une tribune du JDD du 21 mai, le réseau Lierre (réseau écologique de professionnels de l’action publique) veut aller au-delà de la compréhension du phénomène. Il appelle à rejoindre l’action à travers des politiques publiques adaptées et courageuses : « Il est nécessaire d’entendre cette défiance. Nous pensons qu’elle ne doit pas être un appel à abandonner mais une sonnette d’alarme pour réinvestir avec force l’action publique afin d’engager sa transformation et la rendre capable de répondre aux attentes de cette jeunesse et de bien d’autres. Les politiques publiques doivent être au rendez-vous de l’histoire et se mettre impérativement au service de la transformation écologique, dans la justice sociale et le renouveau démocratique (…). Ces appels contribuent à dessiner un nouvel imaginaire, lucide et tourné vers l’action collective et citoyenne. Alors, sans résignation, ni naïveté, organisons-nous et agissons, dans nos organisations, nos institutions, partout où nous sommes et dans tous les domaines. A tous les déserteurs : engagez-vous ! »

Ces appels contribuent à dessiner un nouvel imaginaire, lucide et tourné vers l’action collective et citoyenne.

Dans la foulée, on a vu sortir des analyses plus fouillées, s’inspirant toujours du cas APT, comme celle de Fanny Parise, chercheure en anthropologie à l’Université de Lausanne, qui interroge : Les partisans de l’éco-responsabilité sont-ils des « enfants gâtés » du capitalisme ? Les jeunes diplômés d’AgroParisTech ne sont pas des enfants gâtés (…). Mais ils ne participent pas, du moins pour le moment, à créer une nouvelle société, ou un nouveau monde même s’ils mettent à mal l’imaginaire collectif dominant : ils s’érigent en pionniers du monde d’après, un monde (…) plus éthique, et surtout écologiquement soutenable. Profitons de l’engouement suscité par la vidéo de leur discours pour faire un pas de côté. Allons de l’autre côté du miroir pour observer différemment notre réalité, afin d’anticiper les répercussions de nos comportements d’aujourd’hui sur demain. En définitive, dans quel monde voulons-nous vivre et quels sont les nouveaux imaginaires à construire ensemble pour y parvenir ? »

Les représentants des sciences sociales ont dûment rappelé leurs travaux sur la sécession de l’élite scolaire face à la crise écologique, y compris sur Twitter pour interroger plus largement  la place des ingénieur.e.s dans cette mobilisation. Sur le compte twitter du collectif Quantité critique, un auteur estime que « Le cadrage médiatique et le discours militant tendent à présenter le choix de cette élite scolaire comme un arbitrage entre entreprises du secteur privé ». Comme l’a montré Y.-M. Abraham à partir d’une enquête sur le campus de HEC, certain.e.s étudiant.e.s délaissent en réalité le secteur privé. (…) Ces personnes se sentent généralement en décalage avec l’institution, ce qui les pousse à se détacher des modèles de carrière au sein de l’encadrement des grandes entreprises au profit du secteur public ou de l’associatif. (…) Cette mise en langage de la protestation mélange dorénavant diagnostics scientifiques – les rapports du GIEC notamment – et remises en cause du fonctionnement actuel des institutions, aussi bien publiques que privées. L’investissement à travers leur identité professionnelle assume plus ouvertement la conflictualité, notamment avec leurs potentiels employeurs et n’est plus seulement dans le registre de l’expertise ».

S’il se dégage par moments une volonté de changer le monde, les stratégies divergent à la fois sur les objectifs et sur les moyens ou modalités. On retrouve ici le clivage classique entre les révolutionnaires et les réformistes, entre les adeptes des ruptures et ceux des petits pas, sans oublier les sceptiques de tous ordres. Chacun pouvant compter à l’aune de sa propre expérience la pertinence de ses choix passés, des résultats obtenus comme des limites rencontrées.

Conclusion : alors, signal faible… ou vraie rupture ?

N’en déplaise aux réactions simplistes ou volontairement désobligeantes, l’affaire devra être suivie de près à l’avenir.

N’en déplaise aux réactions simplistes ou volontairement désobligeantes, l’affaire devra être suivie de près à l’avenir. Nombre de responsables ne s’en cachent pas, parfaitement conscients qu’ils sont des enjeux majeurs, comme le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou plus prosaïquement les enjeux de productions alimentaires, en quantité comme en qualité. Tout en respectant l’environnement, les écosystèmes comme les paysans. Si les voies divergent, l’intervention d’un petit groupe d’ingénieurs aura au moins eu le mérite de mettre ces défis sur la place publique, avec en position centrale la place des ingénieurs. Même si paradoxalement, certains d’entre eux sont malheureusement tentés de déserter, d’autres de bifurquer. Le pire serait de s’indigner sans rien faire, de se résigner faute d’avoir essayé, chacun à sa place, mais aussi et surtout de façon collective et socialement impliquée. Ou engagée, c’est selon.


On peut imaginer que des centaines d’ingénieurs agronomes se sont sentis décriés, voire caricaturés dans l’exercice de leur métier. Mais le nouveau contexte, de nouvelles interrogations venant de jeunes plus politisés  appellent de nouvelles réponses et des réajustements. Plusieurs ont d’ailleurs cité la nécessité d’aligner les choix personnels de modes de vie, les choix professionnels et les choix politiques ou les systèmes de valeurs qui les sous-tendent.

Les questions portent sur la formation, son contenu, son adéquation aux problèmes vécus par les agriculteurs dans leur diversité et leur complexité, son utilité sociale, son autonomie de pensée face aux grands groupes, la place des cadres dans les organisations et les entreprises, comme celle des experts (ou conseillers) dans la conception et la mise en œuvre de stratégies, de systèmes, de modèles répondant aux enjeux actuels (et plus encore de demain), comme le changement climatique…

Il est clair que les géants de l’agro-alimentaire ne se sont pas distingués par leur sens de l’éthique lors des dernières décennies 

Anne-Sophie Moreau, rédactrice en chef de Philonomist dans son édito du 18 mai intitulé : Les diplômés d’AgroparisTech ou la stratégie du retrait. Peut-on se contenter de fuir le système ? Faisant directement référence à sa petite cousine qui vient d’être admise à AgroParisTech : « Comme moi, elle comprend l’indignation de ces jeunes… tout en se montrant sceptique face à leur plan d’action. Il est clair que les géants de l’agro-alimentaire ne se sont pas distingués par leur sens de l’éthique lors des dernières décennies ». Plus loin, elle alerte sur « les manières de se comporter lorsqu’on est mécontent d’une institution ou d’une organisation. Albert Hirschman les expose dans un texte célèbre, Exit, Voice and Loyalty. La première consiste à se montrer fidèle à l’organisation et à accepter par là même le statu quo (loyalty). La deuxième, à opter pour la sortie (exit), par exemple en se tournant vers la concurrence si l’on consomme ses produits, ou encore en posant sa démission si l’on est employé par l’organisation dont on déplore les agissements.

leur parole, bien qu’elle soit relayée avec fracas sur les réseaux sociaux, risque fort de rester lettre morte – car il faut des personnes engagées dans ce fameux « système » pour le renverser.

Mais il en existe une troisième, rappelle Hirschman : la prise de parole, qui suppose de vouloir changer le système de l’intérieur. En boudant les postes d’agronomie qu’on leur offre dans les grandes entreprises, les diplômés d’AgroParisTech ont choisi leur voie : celle de l’exit. Certes, ils se sont exprimés. Mais leur parole, bien qu’elle soit relayée avec fracas sur les réseaux sociaux, risque fort de rester lettre morte – car il faut des personnes engagées dans ce fameux « système » pour le renverser.

Si le débat semble désormais lancé et perdure un mois après, les réponses divergent, et restent encore souvent superficielles, sur le mode réactif, plus que dans l’échange d’arguments…Même épars, l’ensemble de ces signaux faibles témoigne d’une lame de fond qui commence sérieusement à inquiéter les responsables d’organismes sur leur mission, leur responsabilité, leurs activités. Il en est de même des entreprises et plus encore des grands groupes (dont les prestigieux cabinets de conseil) qui ont plus de mal à attirer (et à retenir) les talents issus de ces grandes écoles. Là encore leur responsabilité (type RSE) ou son récent substitut, « la raison d’être » sont questionnées de l’intérieur comme de l’extérieur.

Ainsi, même les revues philosophiques se penchent donc sur le cas d’Ecole. en  posant la question derrière l’Appel à “bifurquer” d’AgroParisTech : un discours politique ou un choix existentiel ? « Mais au-delà des accents politiques – loués par les uns, critiqués par les autres – de leur intervention, ce qui s’est passé ce soir-là revêt aussi une dimension existentielle, et interroge la vie que l’on veut mener ». L’auteur de l’article (Frédéric Manzani) s’inspire des travaux de Karl Jaspers pour y voir une voix dissonante, un discours politique ?, à coup sûr un choix existentiel et éthique, et une forme d’exigence absolue. (…) L’exigence des jeunes ingénieurs est absolue car elle ne concerne pas seulement leur métier, mais la totalité de leur vie. Les diplômés d’AgroParisTech avaient certes d’excellents motifs d’embrasser la carrière professionnelle prometteuse qui leur tend les bras, mais ils ont décidé d’emprunter une autre voie, comme un acte absolu et comme un acte de foi. Bifurquer, mais pour aller où ? Sans doute ne le savent-ils pas exactement eux-mêmes: ils savent ce dont ils ne veulent pas, peut-être pas ce qu’ils veulent. L’avenir est à élaborer, à inventer. C’est peut-être le paradoxe de notre époque : et si aujourd’hui s’engager, c’était se désengager pour déserter ?

Dans sa chronique Franck Aggieri, commentant ce qui est devenu l’affaire des Agros, rappelle que Les jeunes diplômés veulent un travail avec du sens : « Cette prise de parole engagée a suscité un certain malaise chez les enseignants d’AgroParisTech, l’une des écoles parmi les plus en pointe dans l’enseignement de l’agroécologie et la sensibilisation aux enjeux environnementaux. Il y a donc une forme d’injustice à stigmatiser une école qui a largement pris le virage de la transition environnementale dans ses programmes de formation. Mais, au-delà de certains aspects inutilement polémiques, le discours des élèves a le mérite de souligner un point de vue largement partagé par beaucoup d’étudiants : l’aspiration à un travail et un avenir professionnel qui aient du sens, notamment sur un plan écologique et social. Ce discours rejoint sur beaucoup de points l’appel pour un réveil écologique signé en 2018 par 18 000 étudiants, (actuellement plus de 30 000) issus notamment de grandes écoles. Parmi les cibles de ce collectif : l’activité des grandes entreprises polluantes pour lesquelles ces étudiants refusent de travailler ».  Sans attendre plus longtemps, certaines écoles ont semble-t-il pris la mesure de la menace -ou de l’opportunité- d e revoir les programmes de formation et d’attirer de nouveaux étudiants. Ainsi  Sciences Po, ESSEC, Audencia Nantes misent sur le vert pour leurs formations supérieures. « La rentrée 2022 voit naître une flopée de programmes centrés sur les enjeux de transition, dans les universités et les grandes écoles de tout le pays  (…). Audencia, l’école de commerce nantaise, fait figure de modèle. Remarquée pour son mastère spécialisé sur la transition énergétique, l’école travaille en ce moment avec le think-tank The Shift Project, emmené par l’ingénieur-star de la transition Jean-Marc Jancovici ». On est loin d’une initiative marginale. L’impératif et l’urgence écologique méritaient bien une telle inflexion.

Rien n’est plus romanesque que d’échapper à un destin prometteur, ou plutôt de superbement le refuser, pour sauver la planète et se sauver soi-même.

Commentant l’épisode des jeunes d’APT, Monique Dagnaud, dans la lettre Telos du 5 juin 2022, pose aussi la question, avec beaucoup d’autres : Gagner moins pour vivre mieux : la tendance est-elle profonde chez les haut diplômés ? Rien n’est plus romanesque que d’échapper à un destin prometteur, ou plutôt de superbement le refuser, pour sauver la planète et se sauver soi-même.

L’affaire fera vraisemblablement date dans l’histoire des prochaines années. C’en devient une référence encore très présente dans les remises de diplômes à HEC cette fois et, demain, dans un autre établissement. Reste que l’Université semble à l’abri (ou à l’écart) de telles contestations, en tout cas, sous cette forme organisée et médiatisée, comme si cela ne concernait que les élites ou les futurs gouvernants. Les réactions s’enchaînent comme celle des jeunes agros qui se sont sentis obligés de faire une pétition pour affirmer qu’ils croient en la science et au progrès. Les commentaires se suivent et se ressemblent  pour la plupart, comme si tout avait été dit sur ces jeunes, ceux qui les suivent, ceux qui les comprennent ou ceux qui en  contestent à la fois les propos, les valeurs et les choix. Sans oublier : est-ce un hasard si nombre des porte-parole (AgroParisTech, HEC, Pour un réveil écologique…) sont des jeunes femmes. Un autre signal faible à l’adresse du sexe fort ?

En clair, l’affaire APT est en passe de devenir un signal fort, annonciateur de ruptures, actuelles et futures. On pourrait se voiler la face pour éviter la confrontation des imaginaires, mais les discours comme les actes, les projets d’établissement comme les orientations et décisions politiques appellent de la lucidité et encore plus du courage. Pour les jeunes générations et les générations futures. Bifurquer, disaient-ils…

Quimper, le 15 juin 2022

Tous les commentaires sont les bienvenus sous cet article ou directement à l’auteur :
remi.mer@wanadoo.fr


  1. Lire le portrait chinois de Olivier Hamant
  2. Cf l’étude menée par Audencia  Qu’est-ce qui apporte vraiment du sens à son travail publiée le 7 mars 2022 dans les Echos START
  3. Bifurquer, la vidéo aux 12 millions de vues Edito Médiapart du 25 mai
  4. La journaliste mentionne l’expression « contrairement à ce qui a été dit », sans véritablement convaincre.
  5. Voir la « Lettre Aux enfants gâtés » de Jean-Paul Pelras
  6. interviewé dans Le Point et l’Agri
  7. https://seppi.over-blog.com/2022/05/petite-glissade-a-agroparistech.gros-derapages-politiques-et-mediatiques.html. Une analyse plus courte, signée A. Heitz, a été publiée sur le site Contrepoints.
  8. Mathilde François : Bifurquer, c’est tout le temps à refaire (et ça s’apprend), où elle cite de très nombreux exemples de collègues agronomes pris dans les contradictions de leur poste, de leur statut, de leurs missions, de leur entreprise…

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8 Responses to AgroParisTech : Bifurquer… ou pas

  1. pousset says:

    Bonjour Jacques , la roue tourne mais nous avons encore du pain sur la planche …
    Bon courage à toi …
    Joseph

  2. Jacques Brunier says:

    Bifurquer ou déserter ? Je ne perçois pas ces jeunes personnes comme des déserteurs, plutôt des objecteurs. Il y a plus qu’une nuance, une vraie différence, reconnue en France en matière de service militaire par une loi de 1963. Au sortir de la guerre d’Algérie, songeons aux débats, aux choix exigeants des jeunes, au courage du législateur.
    Bifurquer est un mot bien choisi, il permet d’utiliser les connaissances et les expériences acquises pendant les études pour un usage plus conforme à sa vision du monde, à ses exigences. Je regrette un peu la mise en cause de leurs années d’études. Ils se rendront compte rapidement comment ils peuvent les utiliser conformément à leur conscience. Il y a très longtemps que des jeunes diplômés se déterminent ainsi, et les choix possibles sont très nombreux.
    L’article propose la question : “Bifurquer, mais pour aller où ? Sans doute ne le savent-ils pas exactement eux-mêmes : ils savent ce dont ils ne veulent pas, peut-être pas ce qu’ils veulent.” Peu importe, j’aime bien m’inspirer de Antonio Machado : “Caminante, no hay camino, se hace camino al andar”  – “Piéton, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant”.

    Jacques Brunier ingénieur ISARA, Mémoire de fin d’études en 1972 “Vers une agriculture saine”, puis ouvrier agricole, agriculteur, enseignant en lycée agricole, contrôleur en A.B., formateur en CFPPA et enfin conseiller A.B. à la chambre d’Agriculture de l’Ardèche, ce que m’avait suggéré mon professeur Pierre Chazal en 1972, mais c’était alors trop tôt, autant pour “la profession”, pour les institutions, et même pour moi, les 26 ans de sentier depuis mon diplôme m’ayant beaucoup appris. J’ai pu vivre avec ma passion toute ma vie professionnelle. J’ai aussi été maire et actif dans plusieurs associations, et mes études m’ont aidé dans ces engagements.
    Alors, ne pas se braquer contre ce qu’on a appris et ne pas non plus avoir la grosse tête ; ne pas oublier toute sa vie que l’on travaille avec des multitudes d’humains exigeants, passionnés, innovateurs, experts également et que les échanges se font dans les deux sens. Être présent au monde avec écoute, modestie et modération.

  3. Trousseau says:

    Bravo pour cet article fouillé et argumenté. En effet, depuis longtemps des agros des diverses écoles “bifurquent” ou tentent de faire évoluer les choses de l’intérieur par le conseil, la recherche ou l’enseignement de l’agronomie dans mon cas depuis plus de 30 ans. Mais que de freins et d’obstacles pour faire émerger la culture intégrée ou l’agriculture biologique, cela a été rappelé dans un commentaire précédent. Ces jeunes ne le savent pas encore, sans doute, ils sont dans la rupture avec les discours productivistes qui reviennent à la première occasion. Mais ce ne sont pas des “déserteurs”, si ce n’est du schématique “Agro cadre sup”, vu certaines de leurs orientations vers le monde paysan ou l’agronomie “autrement”.
    Ce qui change aujourd’hui, c’est la médiatisation de ce changement de route, ce qui avant se faisait en silence doit se faire maintenant au grand jour, et c’est bien. Il ne faut pas mettre en opposition ceux qui veulent bifurquer et ceux qui agissent de l’intérieur, car l’éclat médiatique peut faciliter les prises de conscience et de parole, et aider à l’évolution interne, stimulée et influencée par ces positions spécifiques; et ça fait toujours du bien au moral de ne pas se sentir seul…
    Bon courage et bonne continuation à ces agros, et à toutes et tous les autres qui veulent faire évoluer l’agriculture avec le monde agricole vers plus de respect des personnes et de l’environnement, de toutes les écoles d’agronomie possibles ! Roland Trousseau

  4. Jean-Claude Devèze says:

    Mon Courrier adressé à La Croix le 17 mai, publié le 31 mai au milieu d’une double page de courriers que je peux vous adresser.

    Radicalité des jeunes diplômés de l’Agro

    Ayant été formé à l’Agro de 1962 à 1965, j’ai écouté avec beaucoup d’émotions la présentation, le 11 mai, par huit jeunes diplômés de leurs aspirations et de leurs premiers engagements. Leur appel à bifurquer et à donner du sens à leur vie m’a rappelé que, pour sortir du moule de l’agriculture productiviste et exportatrice, je m’étais engagé dans la promotion des agricultures familiales paysannes en France et dans le tiers-monde. J’espère cependant que la radicalité d’une part croissante de cette nouvelle génération ne leur fera pas perdre de vue l’importance de relever, avec tous les acteurs de notre société, le défi de réussir les difficiles transitions en cours, du local au global. Des jeunes formés dans nos écoles doivent donc aussi se mouiller dans des emplois moins «purs» pour veiller à ce que tout ne s’effondre pas, faute d’un exercice par certains de responsabilités structurantes. L’important est que nos élites idéalistes et nos élites réalistes dialoguent et discernent ensemble pour préparer un devenir commun en assurant le court terme et en préparant le long terme.

  5. l'utopiste says:

    ” non, les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ” … Oui, ce propos sera toujours d’actualité, car il tient de la nature profonde de tout homme (l’orgueil et l’égoïsme). Bravo à ces jeunes ingénieurs qui ont eu le courage de montrer autre chose. La science doit être en évolution constante et surtout libre de ses ailes (attention au fric !) et accessible à tous. Tout cela, bien-sûr guidé par une éthique de vie ! Il y a à faire !

  6. pousset says:

    Fils de petits paysans, j’ai décidé, en 1974, de réaliser mon mémoire de thèse (Enita Bordeaux, aujourd’hui Bordeaux Sciences Agro) sur le “bio”, bien que le corps enseignant ait tenté de m’en dissuader… Je connaissais le risque pris. Le jour de la soutenance, personne ne m’a applaudi et j’ai eu une très mauvaise note pour un travail sérieux… Depuis, je n’ai jamais regretté de promouvoir de mon mieux une agriculture “naturelle”. L’histoire se répète… Joseph Pousset

    • Mer says:

      Merci de votre témoignage. Bravo à vous pour avoir tenu votre engagement de départ. Sans porter aux nues la bio, mais en reconnaissant ce qu’elle a apporté comme voies de progrès, j’ai souvenir que dans les années 80, il était simplement INTERDIT d’en parler dans une Chambre d’agriculture en Bretagne où je travaillais comme jeune conseiller agricole. Il faut replacer les pbs de l’agriculture -et des paysans- à chaque époque. Et les enjeux d’aujourd’hui sont autrement plus complexes et sans doute encore plus “politiques”, entre un marché dérégulé et mondialisé et les politiques publiques souvent réduites à des peaux de chagrin. Je reçois qqs témoignages comme le vôtre, y compris d’organismes très conventionnels…

    • Jacques Brunier says:

      Bonjour Joseph, Je me souviens très très bien de toi et de ton travail pour l’A.B. Bravo pour ton engagement et ton courage. Nos chemins se sont croisés soit à Nature et Progrès, soit chez Claude Monziès dans le Cher, soit à travers l’ACAB (Association des conseillers en A.B), soit chez Claude Aubert… Je ne sais plus, mais ils sont proches et parallèles.
      Je vais publier une contribution sur ce site

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