Une vache histoire de vaches (et d’albatros)
C’est une histoire de vaches sauvages, d’une île perdue au milieu de nulle part, de l’impact de l’homme sur son environnement et de ses remords. Que perd-on à restaurer ? Faut-il trancher ? Ou pas ? Et comment ? C’est le fil, tragique, de ce mercredi 11 février 2026.
Quand on parle des vaches d’Amsterdam, inutile de visualiser une frisonne, il n’est point question de cette famille qui a donné les Prim’hosltein, devenues emblèmes de nos campagnes. Non, lorsqu’on parle des vaches d’Amsterdam, c’est une tout autre histoire qui prend un accent polémique. Et comme souvent, pour bien y comprendre, il faut regarder en arrière et dans les livres d’histoire. Et de géographie. En plus d’être le nom d’une grande ville des Pays-Bas, Amsterdam est aussi le nom donné à une petite île volcanique de six kilomètres sur dix située dans l’Océan Indien. Celle qui s’appelait autrefois « Nouvelle Amsterdam » est une île française, pour la situer, elle est un peu au milieu de nulle part, à 1 325 km au nord des Kerguelen et à 3000 km du premier continent venu. De quoi en faire un des lieux les plus isolés du monde. Pour en savoir plus, c’est par là.
Long feu
La question légitime que vous devez maintenant vous poser, c’est de savoir comment des vaches ont pu atterrir sur cet îlot hostile, battu par les vents. Là, l’histoire n’est pas certaine. Il est avancé que les pêcheurs et marins qui ont fréquenté l’île, depuis sa découverte par les compagnons de Magellan sur leur chemin du retour, auraient pu avoir déposé des bovins là pour servir de garde-manger sur pattes lors des escales. Une autre hypothèse, mieux documentée celle-là, lie la présence de bovins à l’arrivée à la fin du XIXe siècle d’un agriculteur dénommé Heurtin et de sa famille, venus de la Réunion avec la ferme intention de s’installer sur l’île dont on lui avait confié la concession pour y développer l’élevage. L’expérience fit long feu et le petit équipage reprit le chemin de la Réunion quelque mois plus tard, probablement éreinté par les conditions de vie sur l’îlot. Mais les bovins, eux, sont restés sur place et sont retournés à la vie sauvage et ont pu prospérer bien mieux que les humains sur ce caillou. Au point, c’est là que la polémique prend sa source, qu’on se rend compte dans le dernier tiers du XXe siècle que les 2 000 animaux présents sur l’île, ils étaient 5 initialement, font peser sur la végétation et la faune autochtones un risque majeur. Il est alors décidé, dans les années quatre-vingt, de réduire le cheptel de moitié. Puis de réitérer l’opération dans les années quatre-vingt-dix. Puis encore de procéder à l’élimination totale (et rapide) du troupeau en 2010.
Une expérience (pourtant) unique
Une étude exhaustive menée dans les années soixante donne à voir ce qu’il en était à l’époque, avec des conclusions qui se sont révélées être fausses depuis, la science et ses progrès étant passés par là. Intéressantes sont par exemple ces informations concernant le surpâturage (c’est un des points qui conduira à l’élimination du troupeau). Dans son article, R. Lesel fait remarquer que si ce surpâturage a en effet un impact, notamment sur la prolifération d’une espèce de graminée, Ucinia compacta, et l’appauvrissement de zones entières, les bovins ne semblent prêter que peu d’attention à une espèce arbustive endémique de l’île, Phylica arborea. Si ses conclusions sur l’origine des animaux sont erronées -on sait depuis que le troupeau est issu d’un croisement antérieur entre des jersiaises et des zébus-, R. Lesel propose d’établir un standard de race et pose les bases d’une exploitation économique qui aille au-delà des prélèvements effectués pour nourrir la base : une soixantaine d’animaux par an, des mâles principalement, de 450 kg de carcasse qui donnent, bien découpés, environ 200 kg de viande. Il propose ainsi l’abattage d’une partie du troupeau (élimination des animaux faibles, mal conformés et « une grande partie des taureaux » ) pour parvenir à 600 têtes. Compte tenu de l’état sanitaire, excellent, il repousse l’idée d’introduire des animaux améliorateurs et préconise de concentrer la sélection sur les animaux aux meilleures qualités bouchères, mais estime aussi indispensable d’ensemencer les zones dégradées et de contrôler l’extension des joncs. Pour la valorisation des carcasses des animaux qu’il envisage d’abattre, avec l’aide d’hélicoptères et la construction d’une piste, il propose de les orienter vers « un marché peu exigeant comme celui de la Réunion. » Avec, comme horizon, de produire dans le meilleur des cas, une fois les améliorations acquises, 50 tonnes de viande par an. Autres temps…
Compromis
Mais finalement, c’est la voie de l’éradication qui sera suivie, non sans créer une controverse majeure et éclairante. Peut-on, au nom de la protection de l’environnement, détruire une espèce (nous avions rapidement exploré cette vaste question l’été dernier dans cette même colonne) ? D’un côté, on trouvait alors les défenseurs de la nature et de l’environnement, de l’autre… les défenseurs de la nature et de l’environnement. Oui, une même famille donc mais avec deux approches différentes, deux conceptions même, de ce que doit être la nature. Pour les premiers, il s’agissait de défendre une population d’albatros en danger et du fameux arbuste endémique prétendument menacé par la présence des vaches. Pour les seconds, il s’agissait de profiter, en contrôlant les effectifs, de la chance unique de pouvoir étudier une espèce bovine redevenue sauvage et d’en étudier les mécanismes d’adaptation tout en préservant ce qu’il y avait à préserver… Un compromis avait été trouvé, à la fin des années quatre-vingt, avec la construction d’une clôture et l’abattage d’un premier millier d’animaux, auquel s’ajoute 300 autres animaux morts de faim en raison de leur réclusion dans une zone à faible ressources.
Éradication
En 1993, il ne restait plus qu’environ 500 animaux confinés dans la zone nord de l’île « désormais en bien meilleure santé grâce à la réduction de la densité ». Malgré cela, en 2010, décision est prise, dans le cadre du plan biodiversité des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), d’éradiquer complètement le troupeau subsistant au grand dam des généticiens, agronomes et autres vétérinaires. Qui protestent non seulement contre l’éradication, mais aussi sur le fait qu’aucune autre solution n’a été envisagée, pas même des prélèvements qui auraient permis à la science d’avancer un peu plus. Ce qui fut fait par exemple, in extremis avec un autre troupeau de bovins ferrals installé sur l’île Néo-Zélandaise d’Enderby. Travail de conservation qui a permis de sauver cette race qui avait évolué seule pendant plus d’un siècle et demi et compte aujourd’hui quelques dizaines d’individus.
Ironies
Le cas des vaches d’Amsterdam, mais aussi celui des moutons de Bizet et des mouflons des Kerguelen, éradiqués de la sorte, fût même évoqué au Sénat. Les protestations furent vaines. « Leur intention n’était pas de remettre en question la nécessité de sauvegarder les espèces sauvages endémiques, mais de souligner l’importance écologique et évolutive de cette population bovine singulière (ainsi que d’autres populations de ruminants introduits dans les TAAF). Son sort a été en effet rapidement scellé, sans étude scientifique préalable de son passé démographique et adaptatif, ni aucune prospective sur l’intérêt zootechnique et donc économique qu’aurait pu avoir une telle population. Ces scientifiques tenaient à défendre la biodiversité domestique, souvent mal considérée et donc négligée par rapport à la biodiversité sauvage », écrivent récemment les chercheurs Laurence Flori (Inrae), Mathieu Gautier (Inrae) et Tom Druet (Université de Liège) dans un passionnant résumé de cette saga. Résumé dans lequel ils soulignent deux ironies : la première, c’est que l’absence de bovins et de pâturage du milieu, avec sa cohorte d’effets secondaires, a probablement permis au grand incendie de 2025 de prendre l’ampleur qu’on lui connaît. La deuxième, c’est qu’il aura fallu attendre 2024 pour que soient engagées des mesures de destruction des populations de chats harets, souris et rats qui se servent allègrement dans les nids des albatros et autres oiseaux qui peuplent l’île. Le tout avec, en toile de fond, une sourde bataille, celle qui oppose parfois l’exceptionnel et l’ordinaire, et la valeur qu’ils recouvrent dans nos société. Les bovins ferrals de Chillingham dans le Northumberland anglais ont eu plus de chance, ils évoluent aujourd’hui en semi-liberté mais complètement sauvages dans un vaste parc royal dédié à la chasse depuis plus de sept siècles et sont considérés comme un héritage direct des bovins anglais du Moyen-âge.
