Toutes antennes dehors contre les insectes ravageurs
Changement climatique et évolutions réglementaires sont deux sérieux aiguillons pour les productions végétales. Parce qu’il leur faut à la fois potentiellement faire face à de nouveaux bioagresseurs, voire d’anciens revenus de derrière les fagots, et inventer de nouvelles stratégies de lutte pour surmonter l’absence de molécules retirées du marché en raison des risques qu’elles font peser sur l’environnement et la santé humaine. Si ce n’est une révolution, ce sont bien toutes les compétences des producteurs qui sont amenées à grandement évoluer.
Par Yann Kerveno avec l’aimable relecture de Christian Huyghe, ancien directeur scientifique Inrae, pour le 19ème numéro de la revue Sesame (mai 2026).
Photographie : larve de balanin (ou ver de la noisette)
Si les criquets ne représentent pas aujourd’hui une menace pour nos cultures de zones encore tempérées, d’autres ravageurs plus discrets n’en ont pas moins grand appétit. Punaises, cicadelles, psylles, acariens, la liste est longue de ces bestioles qui donnent du fil à retordre aux maraîchers ou aux arboriculteurs. Autant d’insectes dont les impacts diffèrent selon l’espèce, précise Éric Hostalnou, chef du service fruits et légumes de la chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales : « Certains vont avoir un effet direct sur les fruits, lesquels ne sont plus conformes à ce qui est attendu, ce qui provoque des pertes de rendement. D’autres, c’est le cas des pucerons, peuvent aussi causer des dégâts indirects en s’attaquant aux feuilles, venant perturber la photosynthèse. Sans compter qu’ils sont aussi capables de transmettre des virus. » Pour combattre lesdits « ravageurs », la chimie de synthèse a été largement mise à profit. Elle a donné des produits efficaces, souvent trop d’ailleurs, et pas assez précis, un euphémisme pour dire qu’ils ratissaient large, mettant à mal des populations animales non ciblées, la qualité des eaux, voire la santé humaine. L’heure est aujourd’hui à la réduction du nombre de molécules disponibles. Pas moins de soixante-quinze substances actives pesticides sont sur la sellette, dont un grand nombre d’insecticides (80 % des volumes vendus en France, selon Inrae). Les unes sont susceptibles de se voir retirer du marché, « le pirmicarbe, par exemple. D’autres ont déjà fait l’objet d’une mesure de retrait comme le spirotetramat et le pyriproxyfen. Et puis il y a celles dont les conditions d’utilisation pourraient être durcies ou le champ d’application réduit, comme l’abamectine ou les produits à base de lambda-cyhalothrine », explique le technicien de la chambre d’agriculture.
Diabolique
À cette contrainte qui suppose de chercher des alternatives, les échanges liés aux activités humaines sont venus en rajouter une couche en permettant à de nouvelles espèces de « prendre patte » dans nos cultures, d’autant que le changement climatique leur offre de meilleures conditions d’implantation. La punaise diabolique, espèce invasive, est emblématique des changements survenus ces dernières années. Originaire d’Asie, elle s’épanouit désormais dans le Sud-Ouest de la France et au-delà, s’attaquant en particulier aux noisetiers, mais elle sait aussi faire preuve d’une grande ouverture d’esprit quand il s’agit de passer à table. Yann Bordes et Fabrice Moreau, tous deux producteurs de noisettes en Lot-et-Garonne, ont bien senti le vent du boulet avec son arrivée dans leurs vergers. « Avant, on se préoccupait du balanin (ou ver de la noisette). Pour ce ravageur, la gestion phyto des noisetiers se limitait à bien faire les deux traitements recommandés d’acétamapride1 [un néonicotinoïde interdit en France en 2020], parce que, en quarante ans de recherche, on n’a jamais trouvé d’alternative viable, et à surveiller les acariens pour appliquer un traitement curatif si besoin », explique Yann Bordes. Quand la punaise déboule dans les vergers, au début des années 2020, elle change la donne. « Jusque-là, nous pouvions avoir 3 % de perte en moyenne pour des problèmes de qualité. Avec la punaise, ce taux atteint aujourd’hui 15 %, souligne-t-il. De deux à quatre traitements, on est passé à huit ou dix », via une autre famille d’insecticides, les pyréthrinoïdes.
30 à 40% de noisettes touchées

(Dessin : © par Gilles Sire)
« La piqûre de l’insecte injecte des enzymes qui vont provoquer une nécrose. Malheureusement, ce n’est pas visible. C’est-à-dire que, si le consommateur achète sa noisette entière, il ne verra pas de trace, aucun symptôme sur la coque. Sauf que lorsqu’il va manger l’amandon, le fruit, il se trouvera confronté à un goût assez désagréable en bouche. À la coopérative Unicoque2, nous procédons à des échantillonnages de chaque lot pour casser les noisettes et vérifier ce qu’il y a à l’intérieur. Et, quand le taux est trop important, c’est tout le lot qui est déclassé. Les attaques sont telles que sur certaines parcelles on peut atteindre 40 % de noisettes nécrosées », explique Rachid Hamidi, entomologiste et chercheur pour l’Association nationale des producteurs de noisettes.
« Les attaques sont telles que sur certaines parcelles on peut atteindre 40 % de noisettes nécrosées »
Rachid Hamidi
Sans compter les dégâts causés aux jeunes fruits, comme l’explique Fabrice Moreau : « Nous sommes confrontés à un problème de qualité mais aussi de quantité car, avant de nous voir retirer 15 % de production en moyenne, nous perdons aussi 25 % de volume, là encore toujours en moyenne. » La furtivité de cette punaise en fait un ennemi retors. « Si l’on compare avec le carpocapse3par exemple, la différence c’est que, avec les bandes pièges, on peut en évaluer très vite le niveau de pression. Pour la punaise, cela va dépendre de l’endroit où ces pièges sont placés », explique encore Yann Bordes. Un jeu de roulette russe en somme pour décider du traitement des bordures des parcelles, une des techniques recommandées pour limiter les pertes, au moins pour les noisettes. Pour tenter d’élaborer et de déployer des solutions, l’État a lancé le Plan d’action stratégique pour l’Anticipation du potentiel Retrait européen des Substances Actives et le Développement de techniques Alternatives pour la protection des cultures (PARSADA). Les appels à projets y réunissent plusieurs filières, instituts de recherche, instituts techniques et entreprises privées autour de ces questions complexes de gestion des ravageurs (lire l’encadré « Parsada, jusqu’à la parcelle »). L’un des projets soutenus, Pacte, traite précisément de la punaise diabolique et réunit plusieurs productions, de la noisette à la noix en passant par le kiwi, la fraise, l’aubergine… Les pistes explorées sont aujourd’hui sur la table et promettent un changement de paradigme : non plus une stratégie de substitution des molécules retirées de la circulation, mais un faisceau de techniques. Il faut d’abord mieux connaître ce ravageur, savoir comment il vit, où il se reproduit, quelles sont les plantes qu’il affectionne, comment l’attirer et le piéger (lire « Une plaie de punaise »)… Coup de chance pour les producteurs français, elle avait déjà conquis l’Amérique du Nord et surtout l’Italie, aussi les travaux actuels peuvent-ils s’appuyer sur la connaissance accumulée là-bas.
Fine guêpe

(Dessin : © par Gilles Sire)
Les pistes de nouveaux moyens de lutte contre la punaise sont nombreuses. Il y a par exemple celle de la lutte avec des parasitoïdes oophages4, en l’occurrence des microguêpes qui pondent dans les œufs des punaises, provoquant la baisse de leurs effectifs. Deux candidates venues d’Asie sont sur les rangs : Trissolcus japonicus, dite aussi guêpe samouraï, et Trissolcus mitsukurii. « Une des actions de Pacte consiste justement mettre en place des programmes d’acclimatation pour densifier les lâchers sur différentes filières et dans différents coins du territoire. Une densification plus importante en Aquitaine est prévue. Le déploiement va s’opérer en 2026 et 2027, mais il faudra probablement attendre deux ou trois ans pour avoir des résultats tangibles », détaille l’entomologiste Alexandre Bout (Inrae). L’optimisme est de mise chez les chercheurs : un article publié l’an passé par une équipe italienne, à l’issue d’une expérimentation sur un verger de pommiers, montre des résultats extrêmement prometteurs avec un pourcentage d’œufs de punaises éclos qui est passé de 61,9 à 29 % et une tendance à la baisse des dégâts dans les vergers dans un rayon de 2,5 km autour des lâchers5. « C’est un argument sensible pour les producteurs », souligne Rachid Hamidi. Pour autant, ces guêpes ne sauraient être des solutions miracles, elles viendront en combinaison d’autres techniques qui englobent tout le cycle de la punaise.
Sex-appeal
Le projet Pacte a également mis en chantier des pièges connectés, de façon à améliorer la détection et le comptage des punaises. « C’est un piège classique, à l’instar de celui qui sert aux relevés manuels, mais nous allons y ajouter une couche technologique : l’analyse d’images et le transfert de données, ce qui va nous permettre d’avoir un relevé à distance aussi qualitatif que celui d’un expert, et à intervalles beaucoup plus réguliers », explique Julien Orensanz, responsable technique de la startup Cap 2020 qui travaille sur ce dossier. « Et pendant que nous y sommes, nous allons en profiter pour identifier d’autres types d’insectes. » Le producteur pourra recevoir l’info directement sur son portable au lieu de passer des heures à compter les punaises dans les vergers. Mais pour que celles-ci se laissent piéger, il faut entrer dans le monde de l’attract, à savoir les techniques qui permettent d’attirer les bestioles visées. Car la plupart des insectes se déplacent en fonction des odeurs qu’ils croisent, notamment celles leur permettant de repérer leurs partenaires sexuels (phéromones) ou leurs sources alimentaires (kairomones). C’est une autre entreprise, M2i Group, qui se charge de cette partie en mettant au point le cocktail de phéromones apte à les séduire. « Nous améliorons la technique, précise l’un de ses responsables, Johann Fournil, en faisant progresser les qualités de conservation, des rayons de diffusion et de leur longueur. Et nous formulons cette phéromone par émulsion d’eau et de cire naturelle en lieu et place des solvants et microplastiques aujourd’hui utilisés. » Dans un deuxième temps, restera à développer une stratégie de piégeage destinée pour sa part à faire baisser la pression, soit en tuant les punaises soit en les repoussant.
Alysse au pays des paradoxes

(Dessin : © par Gilles Sire)
La punaise n’est pas la seule calamité à peser sur les vergers et d’autres problématiques peuvent se révéler tout aussi complexes, comme l’expose Bertrand Alison, de la station d’expérimentation du Centre Technique Interprofessionnel des Fruits et Légumes (CTIFL), dans l’Hérault. Laquelle fait partie du projet Inspiq, spécialement consacré aux insectes piqueurs et suceurs. « Les molécules qui demeurent autorisées ne gèrent pas forcément très bien les parasites principaux et secondaires comme le pou de San José, la cochenille, le puceron lanigère. Ce dernier est emblématique des problèmes posés. Il est a priori bien géré par un auxiliaire, les chrysopes. Mais ces derniers sont très sensibles aux pyréthrinoïdes, une classe de produits que l’on réintroduit beaucoup dans les itinéraires techniques pour gérer pas mal d’autres parasites… » De fait, ces régulations biologiques imposent de penser autrement l’ensemble des leviers utilisés, et notamment de n’utiliser les insecticides qu’en dernier recours. « Dans les cultures maraîchères, comme l’explique à son tour Benjamin Gard (CTIFL), lui aussi engagé dans ce plan d’actions, la difficulté c’est de ne plus avoir accès à des traitements préventifs, faute de produits homologués. Et quand il s’agit de traiter pour maîtriser les infestations, il faut trouver des produits compatibles avec “l’arrêté abeilles6.” qui induit que pour beaucoup de cultures légumières sous abri on ne peut plus traiter en période de floraison… » Quant à la lutte contre les acariens, la brumisation, qui a fait preuve de son efficacité, peine encore à convaincre les producteurs qui redoutent les effets de l’humidité sur les maladies fongiques.
« (…) la difficulté c’est de ne plus avoir accès à des traitements préventifs, faute de produits homologués »
Benjamin Gard
Alors, comme pour la punaise, il va falloir travailler dans les bordures et les parcelles environnantes, au prix de pas mal de paradoxes. « S’il ne se passe pas grand-chose du côté des auxiliaires pour le maraîchage, c’est clairement dans le domaine des techniques de biocontrôle7 qu’il y a le plus de dynamique aujourd’hui, mais elles font face à la limite d’efficacité, avec une prise en main technique souvent plus compliquée que les produits conventionnels à cause de conditions d’application particulières », poursuit Benjamin Gard. L’une des pistes est l’utilisation de plantes dites de services pour augmenter l’efficacité des auxiliaires présents, dont le fonctionnement est étudié dans le cadre du projet. « Il y a des succès et des échecs. La difficulté c’est que nous ne sommes pas capables aujourd’hui de standardiser, de délivrer des règles précises assurant que les systèmes fonctionnent, parce que cela repose encore sur des équilibres biologiques naturels donc possiblement changeants. Ce n’est pas comme un produit chimique », souligne-t-il. En clair, l’utilisation de ces techniques va demander une forte capacité d’adaptation aux producteurs qui devront intégrer des bandes fleuries en amont et y consacrer de la place au détriment d’autres cultures. « Beaucoup de producteurs y voient aussi un risque d’accueillir d’autres ravageurs et c’est vrai. Si on prend l’exemple de l’alysse maritime, une plante très nectarifère, intéressante pour de nombreux auxiliaires, elle plaît aussi beaucoup… aux thrips. Il y a ainsi des effets secondaires négatifs sur nos fraisiers, bien plus attaqués quand il y a des alysses par ces parasites piqueurs-suceurs, souvent vecteurs de virus. » Vous avez dit complexe ? « Nous avons compris qu’il fallait que les auxiliaires soient présents en grande quantité dans les bandes fleuries, avant même que les ravageurs arrivent sur la culture, sinon le contrôle des populations n’est pas suffisant ». Avec cette prise de risque : « La floraison précoce des bandes fleuries limite plus encore l’utilisation des traitements en raison de l’arrêté abeilles. »
Sueurs froides et défoliation
Dans les vergers de fruits à pépins, la stratégie est encore différente pour tenter, cette fois, de juguler l’appétit du puceron cendré. Le retrait du Movento en 2024, qui reste pour l’instant le dernier produit curatif au catalogue pour cet insecte et disponible sur dérogation, donne des sueurs froides aux producteurs. La lutte s’organise, en préventif. Le levier principal : faire baisser la pression au printemps pour que les populations restent maîtrisables avec des produits moins efficaces. « Le cycle du puceron a deux hôtes. Le principal est le pommier, le plantain est l’hôte secondaire. Les œufs pondus à l’automne précédent sur le pommier donnent naissance en sortie d’hiver à des fondatrices maléfiques, colonisant très vite l’hôte, crispant toutes les jeunes pousses, et pouvant bloquer complètement un arbre pour une année, voire deux. Ensuite, à la fin du printemps, les œufs produisent des pucerons ailés qui migrent vers le plantain où leurs cycles se déploient par parthénogenèse (sans fécondation par un mâle) avec une croissance exponentielle, avant de revenir sur le pommier à l’automne, pour y procéder cette fois à une reproduction sexuée et à la ponte des œufs, détaille Bertrand Alison. L’objectif de la lutte automnale c’est justement de briser ce vol de retour. » Pour ce faire, il faut rendre le pommier moins attirant, voire « cacher » ses odeurs, en lui appliquant « une couche d’argile pour masquer les feuilles ou, plus radical, en les défoliant via du chélate de cuivre ». Problème, le calendrier de récolte des pommes ne permet pas toujours ces interventions au moment idoine. En revanche, elles sont plus faciles à mettre en œuvre sur certains fruitiers, les pêchers notamment. « On peut aussi intervenir avec des produits de biocontrôle qui agissent par contact, au moment du vol retour, quand les pucerons, moins nombreux, sont plus faciles à atteindre. Ils sont alors concentrés sur leur reproduction et mangent moins, donc crispent moins les feuilles. »
Elargir le regard
D’autres pistes étudiées dans le cadre du projet Inspiq reposent sur l’utilisation de molécules répulsives à l’automne ou encore sur la taille de l’arbre pour en renforcer la vigueur, le puceron étant très sensible au flux de sève dans les arbres. Et puis, à horizon plus lointain, la voie génétique vise, elle, à rechercher des critères de moindre sensibilité au puceron dans la diversité et la rusticité de variétés de pommes à cidre. « Il est évident que nous sommes tous pris de court par la réglementation mais cela nous oblige à regarder plus large que ce que nous aurions pu faire sans cette pression. Si nous travaillons chacun dans son labo, nous tentons aussi de massifier les données en évaluant les essais que font les producteurs chez eux. » Du côté des maraîchers, les choses ne sont pas plus simples : « Je ne pense pas qu’il existe aujourd’hui une porte de sortie simple à mettre en œuvre avec une rentabilité correcte et sans trop de prise de risque, juge Benjamin Gard. Les produits disponibles aujourd’hui ne sont pas simples à utiliser. Les méthodes alternatives, en dehors des produits de biocontrôle, sont complexes et demandent une montée en compétence très importante pour les producteurs. » Or le temps manque. En rendant plus aléatoires les résultats économiques, la pression des ravageurs vient compliquer la transmission des exploitations, ainsi que le résume le producteur du Lot-et-Garonne Fabrice Moreau : « Il ne s’est plus planté un nouveau verger de noisetiers depuis la punaise et les vergers qui sont en vente pour cause de retraite ne trouvent pas preneur et ne valent plus grand-chose. »
Parsada, jusqu’à la parcelle
C’est pour anticiper le retrait d’herbicides, de fongicides et d’insecticides que l’État a mobilisé la recherche dans le cadre de Parsada, initié en 2023. Aujourd’hui, ce sont quarante-quatre projets qui ont été sélectionnés et financés, couvrant toutes les filières en métropole et en outre-mer. Parmi eux, il en est un consacré aux insectes piqueurs, Inspiq pour les intimes, qui débute cette année et regroupe aujourd’hui vingt-deux partenaires. Les espèces de ravageurs concernées : les pucerons, les acariens, les punaises et les thrips pour les légumes, les pucerons, les cicadelles et les psylles du poirier pour les fruits. L’objectif : discerner quelles solutions peuvent être mises en œuvre dans les parcelles des producteurs. Un autre projet également multi-leviers, dit Pacte, est consacré spécifiquement à la punaise diabolique : onze filières et quatorze partenaires y sont associés pour élaborer un faisceau de solutions propres à limiter l’impact de ce ravageur, qui génère des pertes économiques majeures dans les vergers (noisette, pomme, poire, pêche et nectarine), soit plus de 4 300 producteurs concernés. (Sources : ministère de l’Agriculture)
Une plaie de punaise
Arrivée de Chine, la punaise diabolique a trouvé à s’acclimater relativement facilement sous nos latitudes depuis une petite quinzaine d’années et n’a, depuis, jamais cessé de gagner du terrain. On la trouve principalement dans le Sud de la France et surtout dans le Sud-Ouest, parce que cette région offre de nombreux avantages à cet insecte, comme le climat et, surtout, la présence de cultures hôtes favorables à son développement comme le sorgho ou le soja. Mais elle est signalée à peu près partout ailleurs. Halyomorpha halys, c’est son nom, est remarquable à plus d’un titre. Elle est tout d’abord difficile à distinguer de ses cousines européennes, telle Rhaphigaster nebulosa. Ensuite, elle est extrêmement polyphage: on lui connaît environ 150 plantes hôtes. Si elle affectionne particulièrement les noisetiers dans nos contrées, elle aime aussi les noyers, les kiwis, le sorgho, le maïs ou encore le soja. « Elle couvre quasiment l’ensemble des productions fruitières, fruits à coque, à pépins, à noyau », précise l’entomologiste Alexandre Bout (Inrae). « Il y a des cultures où on ne la voit pas. Ainsi, on sait qu’elle va sur la vigne mais on ne repère pas forcément les dégâts. Même chose sur les cultures maraîchères sous abri. Et, dans l’environnement naturel, énormément de plantes hôtes lui sont favorables, des mûriers aux frênes dans les haies, où se constituent des réservoirs qui alimentent les cultures en continu. On peut avoir des populations importantes dans des environnements non cultivés ou des plantes d’ornement. » Chez nous, la punaise diabolique réalise deux cycles d’environ quarante-cinq jours chacun. Avec deux pics de populations adultes et de pontes, l’un en juin, l’autre entre mi-août et septembre selon les zones et la météo. « Si les conditions sont très favorables, des études montrent qu’il peut y avoir jusqu’à quatre cycles ou plus, mais ce n’est pas le cas en France, prévient toutefois Rachid Hamidi, entomologiste et chercheur à l’Association nationale des producteurs de noisettes. Ce qui conditionne le cycle de la punaise, c’est la photopériode, la durée du jour. » De quoi nourrir des inquiétudes dans la perspective du changement climatique. « On peut imaginer la survenue d’un troisième cycle qui permettrait aux populations de se développer plus encore et de mettre à mal d’autres cultures », précise Alexandre Bout.
Coup de filet ?
Si les filets sont une solution connue depuis longtemps, installer les vergers sous des filets permanents est un pari osé. C’est ce qu’a fait Julien Rous, producteur de pêches en Roussillon à Corbère-les-Cabanes. Son problème ? La sharka, une maladie virale endémique dans le secteur, transmise par des insectes piqueurs-suceurs. Pour cesser de perdre des arbres, il a mené un premier test concluant en 2019, sur moins d’un hectare et, depuis, ne cesse d’étendre les surfaces couvertes. Avec pour objectif de couvrir un tiers de son exploitation d’une quinzaine d’hectares. Si l’investissement est lourd, 40 000 euros par hectare couvert, il estime pouvoir l’amortir en cinq ans, sachant qu’il ne perd désormais plus de fruitiers dans les parcelles protégées. Alors même qu’à quelques mètres de ces dernières l’hécatombe continue, à raison de 3 % des pieds chaque année. Installer les arbres sous cette frondaison a sensiblement modifié les conditions biologiques du verger. Une plus grande humidité fouette la vigueur des arbres et lui a permis de réduire l’irrigation d’un quart. Du côté des rendements, ils sont équivalents à ceux obtenus en plein air mais la proportion de gros calibres (A et 2A) atteint 80 % des fruits, ce qui n’est pas forcément un avantage pour le marché bio sur lequel il est positionné. Il a aussi enregistré des différences de température et une baisse de la luminosité d’un quart qui oblige à adopter des variétés qui colorent bien. Enfin, si les filets bloquent les pucerons porteurs de la sharka, ils sont aussi efficaces, hélas, pour barrer la route à des insectes utiles. Il a ainsi vu réapparaître les araignées rouges et un peu de tordeuses. Pour les contrer, il a réintroduit des auxiliaires (orius et syrphes) et il recourt à la confusion sexuelle mais il a vu, d’un autre côté, proliférer escargots et limaces.
Lire aussi
- De la famille des néonicotinoïdes, cette molécule est interdite en agriculture depuis le 1er septembre 2018 en France, un retrait repoussé par dérogation à 2020 pour la protection contre le balanin des noisettes, entre autres.
- Principal metteur en marché de noisettes en France.
- Un petit papillon gris-brun nocturne, dont la femelle pond des œufs sur les feuilles ou les fruits, lesquels génèrent des larves pénétrant les fruits.
- Oophage : qui se nourrit exclusivement d’œufs.
- Ioriatti, C., Mazzoni, V., Franceschi, P., Chiesa, S.G., Angeli, G., De Concini, M., Panizza, C., Martini, F., Zapponi, L. and Anfora, G. (2025), Classical biological control of the brown marmorated stink bug (Halyomorpha halys) in apple orchard : a success story. Pest Manag Sci, 81: 8500-8509. https://doi.org/10.1002/ps.70154
- Arrêté du 20 novembre 2021 relatif à la protection des abeilles et des autres insectes pollinisateurs et à la préservation des services de pollinisation lors de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques
- Basées sur l’utilisation de mécanismes naturels, les techniques de biocontrôle reposent sur la gestion des équilibres des populations d’agresseurs plutôt que sur leur éradication, via d’autres insectes « ennemis », des ravageurs, des médiateurs chimiques tels que les phéromones et les kairomones, ou des substances naturelles d’origine végétale, animale ou minérale.
