Stockage de l’eau : sous quelles réserves ?
À l’issue d’un énième été caniculaire en 2025, au cours duquel les médias ont énoncé jour après jour la liste des départements en restriction d’eau, tout comme le nombre d’hectares de forêts partis en fumée, les débats autour de la nécessité du stockage de l’eau revenaient alors sur le devant de la scène. Ce n’est pas la première fois que la revue Sesame s’amarre à ce sujet1, détaillant les différentes postures à l’œuvre. Depuis, loin de s’assagir, ce dossier poursuit son cours, empruntant une pente de plus en plus abrupte, marquée par une polarisation des positions. Mais, une fois levé le rideau des évidences, sur quoi portent précisément les dissensus ? Et quelles sont les questions, pourtant centrales, qui sont trop souvent évacuées ? Le 19 juin 2025 se tenait à Toulouse une rencontre débat, « Sécheresse : comment fixer la ligne de partage des eaux ? »2. Mise à plat à partir des propos recueillis.
Un dossier de Lucie Gillot, Mission Agrobiosciences-INRAE, pour le 18ème numéro de la revue Sesame (décembre 2025).
Photographie : Vue sur le fleuve Le Scorff, Morbihan (56) © Eric Beaumont, INRAE
Aborder le stockage de l’eau s’apparente à un exercice de funambulisme, subtil jeu d’équilibre pour ne pas verser d’un côté ou de l’autre. C’est dans cet état d’esprit que s’ouvrait, en juin 2025, le débat BorderLine (à visionner ci-dessous) consacré au partage de cette ressource, avec les participations de Sara Fernandez, Bruno Lion et Raphaël Morera. Si le stockage n’en était pas l’objet premier, le sujet a néanmoins surgi au détour de plusieurs échanges, offrant ainsi l’occasion d’en explorer les logiques sous-jacentes. Mais avant d’entrer dans le vif du propos, posons quelques fondamentaux.
Plusieurs types d’ouvrages permettent de stocker l’eau. On les catégorise en fonction de l’origine de la ressource et de son mode d’extraction dans le milieu3. On distingue ainsi quatre grands systèmes : tout d’abord les retenues collinaires, lesquelles interceptent les eaux de ruissellement d’un versant. Viennent ensuite les barrages qui entravent un cours d’eau. S’y ajoutent les retenues alimentées par canal. Enfin, les réserves ou retenues de substitution, dites aussi « bassines ». Celles-ci sont remplies par pompage dans les nappes phréatiques ou les rivières en période de hautes eaux.
Deuxième élément d’importance pour s’immerger dans le sujet, les usages de l’eau. Tout aussi multiples, ils sont répartis en grands secteurs – énergétiques, domestiques, agricoles, industriels ou liés à la navigation (canaux). Mais – et c’est là une des premières difficultés – leur poids respectif varie selon qu’on scrute la quantité d’eau prélevée ou celle consommée (voir graphiques ci-dessous). La différence ? La première désigne l’eau douce extraite d’un milieu naturel et qui lui est restituée après usage. Ainsi en va-t-il des mètres cubes pris dans les cours d’eau pour refroidir les centrales nucléaires à circuit ouvert ou même de notre eau potable. La seconde correspond à l’eau qui ne retourne pas directement dans les milieux parce qu’elle s’évapore ou s’incorpore dans un produit : en clair, une vache qui s’abreuve ou des cultures de fraises irriguées. De fait, en France, le secteur qui prélève le plus d’eau, et de loin, est le secteur énergétique tandis que celui qui en consomme majoritairement, c’est l’agriculture.
Climat incertain
Venons-en au contexte actuel. Il tient en deux mots : dérèglement climatique. Comme le détaille un récent rapport de France Stratégie4, à l’avenir, les demandes en eau du secteur agricole vont être accrues. En cause notamment la hausse des températures qui accentue le phénomène d’évapotranspiration des plantes5, donc leurs besoins hydriques. Mais ce qui pose particulièrement problème, c’est que « la demande en eau sera davantage concentrée au cours des mois les plus chauds de l’année, quand la ressource en eau est au plus bas dans les milieux aquatiques », précise le document, s’inquiétant d’un renforcement des tensions sur les usages. D’autant que « la ressource en eau renouvelable […] a diminué de 14 % en France au cours des quinze dernières années ». Afin de pallier la raréfaction d’eau estivale et prévenir les frictions, la logique voudrait que l’on profite de l’abondance des pluies hivernales pour constituer des stocks. Ainsi le Conseil Général de l’Alimentation, de l’Agriculture et des Espaces Ruraux (CGAAER), qui s’est également penché sur le sujet, remarque, en 2023, que la France n’a guère investi cette piste contrairement à d’autres pays comme l’Espagne : « Seulement 7,5 % du flux annuel d’eau sont stockés en France (15 milliards de m3 [mmc] sur 210 mmc de pluies efficaces), dont 4,7 % dans les grands barrages (12 milliards de m3), contre presque 50 % en Espagne (54 milliards de m3 sur 114 mmc de pluies efficaces) »6. Il conviendrait donc d’accroître notre capacité de stockage pour anticiper les besoins futurs.

C’est là que les choses se corsent. Car, pour certains, cette stratégie présente deux angles morts. Le premier a trait au dérèglement climatique lui-même et à l’une de ses caractéristiques rarement évoquées : l’augmentation de la variabilité. Les projections climatiques, y compris à des échelles assez fines de grandes régions, sont assez « fiables » pour des paramètres tels que la hausse des températures, l’évolution des débits des cours d’eau et leur baisse en période estivale ou encore l’augmentation de l’évapotranspiration des plantes (+ 25 % à l’horizon 2100, selon les données d’Explore2 (voir encadré). « Pour la pluviométrie, indique Bruno Lion, directeur du groupement d’intérêt public « Lien, Innovation et Agroécologie », les modèles divergent : pour certains, sur un cycle annuel, il pleuvra plus l’hiver et moins l’été mais, globalement, il pleuvra plus – d’où l’idée de stockage hivernal. D’autres modèles penchent à l’inverse pour une réduction des précipitations hivernales et estivales. […] On a de l’incertitude à gérer. » En outre, ajoute Sara Fernandez, chercheuse en géographie sociale (Agir-Inrae), cette incertitude est irréductible car elle « dépend des quantités de gaz à effet de serre qui seront émises dans l’atmosphère », soulignant ainsi l’importance des politiques déployées par les États pour les limiter.

Cette inconnue que constitue le régime pluvial de demain pèse lourd : quel va être le taux de remplissage des ouvrages ? Sera-t-il suffisant pour répondre aux besoins, parfois multiples ? Accroître le nombre de retenues permettra-t-il d’augmenter le volume d’eau disponible ? On pouvait s’en douter : le sujet divise. Pour les uns, la perspective d’une augmentation des pluies hivernales doublée d’une récurrence des épisodes de sécheresse estivale justifie pleinement le recours aux réserves et à leur développement. À l’inverse, d’autres estiment que multiplier les ouvrages ne changera nullement la donne, puisque la réduction de la pluviométrie va compromettre leur remplissage et ne répondra pas aux enjeux du dérèglement climatique. En outre, miser sur cette seule stratégie repose sur l’idée selon laquelle l’eau demeure abondante… À ce propos, Raphaël Morera, chercheur en histoire environnementale, au sein du Centre de recherches historiques (EHESS-CNRS), rappelle que la notion d’abondance est « construite. Elle est le résultat de décennies voire de siècles de pratiques et de politiques de gestion de l’eau, destinées justement à repousser sans cesse les limites de la quantité de ressource ». Le stockage de l’eau vient en effet répondre à la non concordance, dans le temps et dans l’espace, entre les besoins en eau et la disponibilité de la ressource. Mais, au fil du temps, tous ces ouvrages ont à la fois généré de nouveaux usages et entretenu l’illusion d’un bien accessible en quantité illimitée alors qu’historiquement, l’eau est une denrée rare et précieuse. Enfin, cette incertitude présente une autre conséquence, moins connue mais tout aussi problématique : quelle dimension donner aux futures retenues ? Dès lors que la variabilité devient la norme, les données sur lesquelles on s’appuyait jusqu’à présent pour concevoir les ouvrages deviennent en partie obsolètes ou inaptes à rendre compte des futurs qui s’imposeront à nous. C’est ce qu’explique notamment Bruno Lion : « [Les] infrastructures reposent sur des logiques statistiques. Que ce soit la gestion de flux [crues, ndlr] ou la sécheresse, on a des infrastructures prévues pour nous protéger d’événements de récurrence décennale ou centennale, ce qui marche plutôt bien. Sauf que ce que l’on vit et expérimente, c’est le dérèglement. Nous sommes donc menacés par des épisodes qui statistiquement sortent de ces références, ce qui est difficile à gérer. » Raphaël Morera complète : « Historiquement, l’outil privilégié par les politiques publiques pour penser les projets, c’est le savoir statistique et les mesures de débit d’eau. Initiées au XVIIIè siècle, ces habitudes de prévision sont très ancrées dans nos fonctionnements institutionnels. Or ceci est bouleversé. »
Explore2 : sonder les « futurs de l’eau »
Porté conjointement par Inrae et l’Office international de l’Eau (OiEau), Explore2 est un programme de recherche conduit de 2021 à 2024. Ses objectifs ? « Actualiser les connaissances de l’impact du changement climatique sur l’hydrologie », en repartant des travaux du Giec. Fait singulier, le programme présente un important volet dédié à la présentation et la prise en main des résultats par les acteurs territoriaux. Explore2 propose ainsi une « projection hydroclimatique » de la France métropolitaine jusqu’à 2100, avec une échelle géographique à même de rendre compte des vulnérabilités de chaque territoire. Le terme « projection » doit bien être entendu dans le sens d’une « scénarisation du futur, non d’une prévision », prévient Éric Sauquet, directeur de recherche Inrae et copilote scientifique du programme7. En pratique, le programme identifie trois « narratifs », selon le niveau d’émission de gaz à effet de serre, avec d’un côté un niveau qui permet de respecter les accords de Paris et de l’autre côté un taux non maîtrisé. « Il n’y a pas qu’une trajectoire », précise-t-il d’emblée. « Premier élément, la France hexagonale se réchauffe, particulièrement en période estivale de 4,5 à 5°C en fin de siècle » par rapport à la période de référence (1976-2005). Mais cette valeur est une moyenne, qui masque de forts écarts pouvant aller de + 3,7 à + 7°C, ce qui n’est pas anodin. « Concernant le cumul annuel [des pluies], on a une forte incertitude » : les résultats ne permettent pas de déterminer si ce cumul va s’accroître ou s’amoindrir d’ici 2100. « En revanche, les signes sont plus clairs à l’échelle des saisons, avec une augmentation des précipitations hivernales et leur diminution, à l’échelle France, pendant la période estivale », ajoute-t-il. Mais cette tendance globale doit s’entendre à l’aune de deux autres éléments. D’une part, « les moyennes masquent des séquences d’années sèches et d’autres humides, avec une variabilité du climat qui persiste », précise-t-il. D’autre part, bien qu’il y ait des tendances à l’échelle métropolitaine, il existe d’importantes disparités régionales. Par exemple, la hausse des précipitations hivernales sera plus marquée au Nord qu’au Sud, respectivement + 24% versus + 13%, là où il fait le plus chaud… De quoi inviter chaque territoire à penser sa propre stratégie d’adaptation.
Sous la surface des évidences
Puisque l’évolution de la pluviométrie est incertaine, existe-t-il d’autres voies pour sécuriser les besoins en eau ? La question surgit légitimement lors de cette rencontre, avec l’exemple du dessalement de l’eau de mer, une technique promue par l’Algérie ou le Maroc, ainsi que certains territoires insulaires – les Canaries, Mayotte, les Baléares ou Port-Cros. « Où en est la France au niveau de la désalinisation de l’eau de mer ? » demande ainsi une participante, qui s’étonne qu’on ne mise pas plus sur celle-ci, « la France [étant] un des pays qui a le plus de côtes ». « La technique est ancienne », rappelle Sara Fernandez, qui précise toutefois qu’elle a un coût énergétique important, raison pour laquelle elle a d’abord « été développée dans les pays pétroliers. » Ajoutons qu’elle présente l’inconvénient de produire de la saumure qui, rejetée dans les milieux aquatiques, impacte les écosystèmes marins8.

Autre piste évoquée ce soir-là, la REUT, acronyme de Réutilisation des Eaux Usées Traitées. Après leur traitement, les eaux usées ménagères – également appelées eaux grises – sont habituellement rejetées dans le milieu naturel, un cours d’eau par exemple. Dans le cadre de la Reut, ces eaux subissent un traitement complémentaire, en vue d’une seconde utilisation, tels l’irrigation de vignes, le nettoyage des voiries ou encore l’alimentation des pompes à incendie9. « Ce qui est intéressant avec cette Reut, remarque la géographe, c’est qu’elle va permettre aux sociétés urbaines de prendre conscience des eaux sales qu’elles produisent, là où elles avaient tendance à les envoyer très loin. » Pour autant, la technique comporte plusieurs difficultés. Réglementaire d’une part, car il faut s’assurer que ces eaux catégorisées comme « sales » deviennent sûres ; économique d’autre part, car le second traitement est coûteux et implique la création de nouvelles infrastructures. Enfin, dans leur parcours initial, les eaux issues des stations de traitement retournent généralement dans les cours d’eau, « contribuant ainsi au débit d’étiage [débit minimal, ndlr] », précise Sara Fernandez. Qu’en sera-t-il demain si elles sont orientées vers un autre usage ?
Surtout, en posant le débat à l’échelle de chacune de ces techniques, ici les retenues de substitution, là la désalinisation ou la Reut, on perd parfois de vue cette question pourtant centrale : qui aura accès à la ressource et pour quel usage ? Dans une approche volontairement globale et généraliste de la problématique, Sara Fernandez constate ainsi que ces techniques « ont toutes une caractéristique commune, c’est qu’elles cherchent à agir sur l’offre et pas vraiment sur la demande. Pourquoi ces solutions sont-elles plus attractives ? Parce que gérer la pénurie [d’eau] n’est pas facile, de même qu’il n’est pas facile de penser en termes de gagnants et de perdants, à savoir soit des usages de l’eau qui continueront à avoir du sens demain et qu’on considère légitime de soutenir, soit d’autres, au contraire, qui devront être transformés et dont il faudra alors très significativement accompagner les mutations. Voilà bien la promesse de ces solutions technologiques : prétendre satisfaire les besoins de tout le monde. Pourtant, en pratique, elles ne concernent qu’un nombre limité d’usagers qui bénéficient de nouveaux accès à l’eau et de solidarités financières, sans vraiment en débattre ouvertement. » Ce faisant, non seulement elles entretiennent l’illusion d’une ressource toujours abondante mais, en outre, elles évitent d’aborder la question, pourtant centrale, de la hiérarchisation des demandes (lire épilogue tunisien). Sans compter que, finalement, « cela ne dit pas grand-chose de l’usage total qui sera fait de la ressource, parce qu’il y a, entre autres, des effets rebonds » : rien n’indique en effet que cela réduira, in fine, la quantité d’eau prélevée.
« Nous ne sommes aujourd’hui plus capables de démontrer par un raisonnement purement technique que telle ou telle solution est nécessaire »
Bruno Lion
Pour Bruno Lion, tout ceci doit nous conduire à opérer un pas de côté : « Nous ne sommes aujourd’hui plus capables de démontrer par un raisonnement purement technique que telle ou telle solution est nécessaire. » Mais faut-il pour autant laisser en plan toutes ces pistes ? Pas forcément. « Ces ouvrages [de stockage en général] ont une pertinence si le devenir de la société suit plutôt une évolution technologique ; ils en ont moins si on bascule dans un autre rapport à la nature. […] Toutefois, il ne faut pas se refuser la possibilité de les explorer, de voir […] quels services et types d’impacts cela peut avoir. »
Aux sources d’un débat (bien) plus vaste…
En définitive, c’est bien de choix de société qu’il s’agit. Et tout un chacun le sait bien : de Charlas à Sainte-Soline, le stockage de l’eau est un sujet hautement conflictuel. D’ailleurs, ce soir-là, un dossier s’invite dans la conversation : Sivens. Un projet que Bruno Lion connaît bien, lui qui a longtemps occupé le poste de directeur adjoint de la Draaf Midi-Pyrénées. « Sivens, c’est un conflit majeur, avec une Zad et le décès d’un jeune homme, Rémi Fraisse », qui conduit la préfecture du Tarn à en stopper la construction, le 4 décembre 2015. Adossé à la rivière du Tescou, ce projet de barrage devait à la fois sécuriser les approvisionnements en eau des agriculteurs10 et apporter un soutien d’étiage à la rivière. Aux yeux des opposants, il présentait deux failles majeures : son impact environnemental – les travaux impliquaient la destruction d’une zone humide protégée – et l’estimation des besoins jugés surdimensionnés.
« Les affaires d’eau ne sont pas faites que d’eau »
Sara Fernandez
Après la suspension des travaux, Bruno Lion reprend le dossier avec cette mission : comment sortir de l’impasse ? « Nous avons mis en place un cadre de participation en nous inspirant des modèles d’Henry Ollagnon sur l’approche patrimoniale11. » Il s’agissait, d’abord, de renouer le dialogue, en écoutant toutes les parties prenantes, indépendamment les unes des autres. Ne serait-ce que pour recueillir leurs arguments. Ce faisant, les médiateurs aboutissent à trois constats, surprenants par leur convergence. Ainsi, toutes les forces en présence étaient attachées au maintien de l’activité agricole sur ce territoire. Deuxièmement, il y avait un consensus sur le manque d’eau en période estivale. Enfin, tout le monde souhaitait sortir du conflit par le haut. Problème résolu ? Pas tout à fait. Car, bien que cette instance ait permis de faire émerger des consensus, elle a buté sur un os : impossible de statuer sur la décision à prendre. « Quand on arrive au bout du bout – faut-il ou non construire un barrage ? – on se retrouve toujours confronté à des questions de principe », analyse Bruno Lion, qu’elles aient trait à l’idée même de stockage ou aux modèles agricoles qui y sont associés. C’est, selon lui, un point clé de la gestion de l’eau en agriculture : elle finit par se traiter sous l’angle de la question des modèles, conventionnel versus alternatives agroécologiques. « Avec le recul, on se dit que [Sivens] c’est moins un conflit sur l’eau qu’un conflit de société, qui a fait émerger tout un tas de luttes internes entre le monde capitaliste, industriel et celui de la décroissance et de l’écologie – pour dresser tout ceci à grand traits. L’important : il faut comprendre que l’eau est parfois un prétexte pour que viennent s’affronter des idéologies ou des visions du monde qui entrent en conflit », analyse-t-il en définitive. Une perspective que partage également Sara Fernandez : « Les affaires d’eau ne sont pas faites que d’eau. » Derrière les mobilisations des pro ou des anti bassines, c’est bien de « formes d’investissements du futur » qu’il est question : « Quel type d’agriculture, quel modèle énergétique veut-on inscrire – ou pas – dans les territoires ? » Dès lors, difficile de savoir par quel bout aborder le sujet, tant il semble prendre sa source en de multiples débats. Les intervenants identifient toutefois une piste à creuser, celle du prix de l’eau. « Les agriculteurs font des choix de rationalité économique, note Bruno Lion. Ce qui perturbe beaucoup ces questions d’eau, c’est que le prix de l’eau n’est pas de l’ordre économique. » Comprenez, puisque la ressource est rare, son prix devrait grimper énormément, ce qui n’est pas cas. « Cela ne permet donc pas un raisonnement économique d’adaptation, une recherche de gain d’efficacité. » À méditer…
Epilogue tunisien
Si, en France, le débat public se polarise autour de la nécessité ou non de construire des ouvrages de stockage, ailleurs, la discussion s’engage sur un autre front. Pour s’en rendre compte, quittons l’Hexagone pour la rive sud de la Méditerranée, plus précisément la Tunisie. Là-bas, la disponibilité moyenne en eau douce par habitant est estimée à 400 mètres cubes par an, tandis que le seuil de pénurie a été fixé à 1 000 mètres cubes par la FAO. Pour anticiper de possibles tensions, le gouvernement tunisien a lancé en 2018 le programme PACTE, Programme d’Adaptation au Changement climatique des TErritoires vulnérables, dans un souci d’améliorer la gouvernance des ressources naturelles en zone rurale. Invité à témoigner de cette expérience12, Mohamed Chamseddine Harrabi, qui dirige ce programme, en explique la genèse. Celui-ci se veut être une réponse à la « très faible adhésion de la population envers [les] projets » de conservation des sols et de l’eau, lesquels « ont des impacts à moyen et long terme alors que les besoins des populations sont parfois urgents, en ce qui concerne l’eau potable par exemple ». Dans ce contexte, il devenait « de plus en plus légitime de réfléchir à une meilleure façon de mettre en œuvre l’action publique, qui permette d’impliquer tous les acteurs des territoires. […] Dans les territoires les plus sous tension, les conflits allaient grandissant, tout comme les forages illégaux qui ne faisaient qu’accentuer la surexploitation des nappes ». D’où l’idée de délaisser une approche sectorielle de la gestion de l’eau pour s’engager dans une approche systémique. Ce, en incluant la population, sollicitée pour définir les enjeux propres à chaque territoire mais, surtout, prioriser les actions à mettre en place. « Cette étape a conduit à abandonner certaines actions [sans] pour autant [provoquer] des contestations de la part des habitants comme ça aurait pu être le cas auparavant », analyse-t-il. Une démarche certes plus chronophage mais, conclut-il, qui « vaut le coup ».
En complément du dossier
« Stocker pour irriguer, bon sens paysan ou fuite en avant ? », Stéphane Thépot, Sesame 6, novembre 2019.
« L’abondance des débats sur la rareté de l’eau : le cas de Charlas. », chronique de Jean-Claude Flamant, janvier 2017.
« [IRRIGATION] Ça ne coule pas de source », Yann Kerveno, Sesame 11, mai 2022.
« Idées reçues sur l’eau et sa gestion », Rémi Barbier et Sara Fernandez, éditions Le Cavalier bleu, 2024.
« Explore2, LIFE Eau&Climat : des clés pour l’adaptation de la gestion de l’eau », communiqué de presse Inrae, avec toutes les références, 28 juin 2024.
« Sécheresse : comment fixer la ligne de partage des eaux ? », le replay de la rencontre BorderLine du 19 juin 2025, sur la chaîne Youtube du Quai des Savoirs.
- « Stocker pour irriguer, bon sens paysan ou fuite en avant ? », Sesame 6, novembre 2019
- « Sécheresse: comment fixer la ligne de partage des eaux ? », jeudi 19 juin 2025. Rencontre débat du cycle BorderLine, une coproduction de la Mission Agrobiosciences-Inrae et du Quai des Savoirs
- Dossier « Eau et Agriculture », d’Inrae : https://www.inrae.fr/dossiers/gestion-ressource-eau/eau-agriculture
- « Quelle évolution de la demande en eau d’ici 2050? » France Stratégie, janvier 2025
- L’évapotranspiration désigne le mécanisme par lequel l’eau passe de la plante à l’atmosphère.
- « La gestion quantitative de l’eau », CGAAER, n° 74, mars-avril 2023. Les pluies efficaces sont « la différence entre les précipitations et l’évapotranspiration, qui alimente les nappes et les cours d’eau ».
- Propos extraits du «Brief presse» du 27 juin 2024, « Résultats des projets Explore2 et Life Eau&Climat : des clés pour la gestion de l’eau de demain».
- « Sécheresse: la facture saumâtre du dessalement d’eau de mer ? », revue de presse de la Mission Agrobiosciences-Inrae, 21 mars 2023.
- Voir le dossier « La deuxième vie de nos eaux usées », Ressources n° 8, été-automne 2025.
- Selon l’expertise produite par le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, « le nombre des bénéficiaires du barrage de Sivens fait débat, le maître d’ouvrage annonçant 81 exploitations, les opposants 19 », expertise du projet de barrage de Sivens (Tarn), octobre 2014, n° 009953-01, p. 24
- Professeur à AgroParisTech, Pensée pour la « gestion du vivant », cette approche est centrée sur la gestion de la complexité.
- Sécheresse en Tunisie: « Toutes les mesures émanent directement de la population », interview de M.C. Harrabi, Mission Agrobiosciences-Inrae, juin 2025.
