Croiser le faire

Published on 8 avril 2020 |

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Stocker pour irriguer, bon sens paysan ou fuite en avant ?

Par Stéphane Thépot

Après Sivens, est-il encore possible de réconcilier agriculteurs et écologistes sur la question de l’eau face aux perspectives du réchauffement climatique ? Éléments de réponse recueillis dans le Tarn, le Lot-et-Garonne et en Poitou-Charentes.

L’arrêté préfectoral signé au début de l’année pour stopper les engins de chantier gît encore dans le fossé du chemin de terre qui monte jusqu’au futur lac de Caussade (Lot-et-Garonne). Renforcée par de gros blocs de pierre blanche, la digue d’argile qui barre le Tolzac, un petit affluent de la Garonne, dissimule un vaste cratère creusé durant l’hiver par les agriculteurs eux-mêmes. En ce mois de juillet, le lac n’est encore qu’une minuscule mare qui croupit dans les stridulations des criquets. Quand il sera rempli, il devrait couvrir une vingtaine d’hectares destinés à une quarantaine d’irrigants. Attiré par le battage médiatique autour de cette retenue très controversée, un couple de visiteurs venus de la vallée du Lot approuve les travaux. « Jusqu’à l’automne 2018, on n’a pas eu une voix discordante », affirme Patrick Franken, cheville ouvrière du projet et dirigeant local de la Coordination rurale. L’agriculteur, dont l’exploitation se situe sur le coteau voisin, tient pour quantité négligeable les associations environnementalistes qui ont saisi le tribunal administratif pour s’opposer au chantier. « Ils sont contre par principe », balaie-t-il. 

Convoqué au tribunal d’Agen en juillet pour infraction au Code de l’environnement, P. Franken se sent dans son droit. N’a-t-il pas abrité sur ses propres terres les plants de tulipes sauvages que les environnementalistes redoutaient de voir engloutis sous les eaux du barrage ? L’agriculteur ne saisit toujours pas « les raisons assez obscures » qui ont poussé le préfet de région à donner satisfaction aux associations en contredisant in extremis la préfète du Lot-et-Garonne, qui avait pourtant signé la déclaration d’utilité publique de l’ouvrage en 2018. Sommé de suspendre le chantier par la justice et l’État, P. Franken décide de concert avec le président de la chambre d’agriculture, militant comme lui à la Coordination rurale, de passer outre. Plus de 400 agriculteurs sont venus avec leurs tracteurs s’opposer aux forces de l’ordre qui ont tenté, en vain, d’apposer des scellés sur les engins de chantier, le 23 janvier 2019. « Si on n’avait pas enfreint la loi, ce lac ne se serait jamais fait », lance P. Franken, bravache. L’agriculteur se sent d’autant plus fort qu’il bénéficie du soutien quasi unanime des élus locaux du Lot-et-Garonne.

« Sentimentalisme »

Pour la Coordination rurale, le lac de Caussade est clairement une réponse aux zadistes de Sivens (Tarn). P. Franken raconte qu’il est allé manifester à Albi aux côtés des agriculteurs réclamant toujours la construction d’un barrage dans la vallée du Tescou. Il estime que la suspension du chantier décidée par Ségolène Royal après la mort de Rémi Fraisse, ce jeune militant environnementaliste tué par la grenade d’un gendarme mobile, relève du « sentimentalisme ». Mais, à ses yeux, les travaux risquent de ne jamais aboutir dans le Tarn « pour des raisons idéologiques ». « Sivens, c’est mort », juge le héros des irrigants du Lot-et-Garonne. 

Quatre ans après les faits, les déclarations estivales du ministre de l’Agriculture semblent lui donner tort. Sivens figure en effet sur la liste des 60 retenues que Didier Guillaume se fait fort de « débloquer » d’ici 2022. « L’eau qui tombe l’hiver, il faut la retenir dans des barrages collinaires », a déclaré le ministre fin août sur BFM-TV. La formule, qui paraît frappée du coin du bon sens, était destinée à expliquer la notion de « retenues de substitution » au grand public : on ne pompe plus dans les rivières en été quand elles sont au plus bas (étiage) mais on stocke l’eau l’hiver dans des bassins creusés spécialement pour l’irrigation (voir encadré « Glossaire des stockages d’eau »). Depuis que l’Europe a coupé tous les crédits pour développer les cultures irriguées, ce sont les seuls ouvrages éligibles à un financement par les régions ou les agences de l’eau. Après le drame de Sivens, Ségolène Royal a ajouté une condition supplémentaire : tous les projets doivent faire l’objet d’une concertation au sein d’un « projet de territoire ». C’est cette nouvelle procédure, longue et « à bas bruit », qui est en cours dans le Tarn à Sivens, mais aussi pour une soixantaine d’autres projets listés dans une discrète instruction de mai 2019 aux préfets. La plupart se concentrent dans le grand Sud-Ouest, principalement sur le territoire de l’agence de l’eau Adour-Garonne, le reste au sud de la Loire et à l’est du Rhône.

Petits projets utiles contre grands projets inutiles

En termes de concertation, « les projets de territoire sont des ovnis juridiques », résume Christine Jean, nommée « cogarante » de deux projets sur les bassins de l’Adour et de la Garonne par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP). Cette instance, créée en 1995 par la loi Barnier pour organiser le débat en amont des grands projets souvent qualifiés « d’inutiles » par les écologistes (aéroport de NDDL, centre commercial Europacity, etc.), a été appelée à la rescousse par les préfets pour « déminer » des dossiers locaux de bien moindre ampleur mais explosifs socialement et politiquement. Ancienne coordinatrice du comité Loire Vivante constitué dans les années 80 autour du WWF pour s’opposer aux projets de barrages conçus afin de réguler les inondations du plus grand fleuve de France, C. Jean a le profil type de l’écologiste exécré par P. Franken. 

Désormais établie à Bordeaux où elle milite au sein de la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux), cette discrète sexagénaire récuse pourtant le rôle de « passionaria des anti-barrages ». Son expérience au sein de Loire Vivante lui a donné le goût du débat et de la démocratie participative. « Quand je suis garante de la concertation, je ne suis pas militante de l’environnement, je sais très bien séparer les casquettes », assure C. Jean. Une garante se doit en effet de rester neutre. « Mon rôle est de veiller à ce que l’information soit complète, sincère et accessible à un public le plus large possible. Les projets de territoire sont censés rechercher toutes les solutions pour résorber les déséquilibres entre prélèvements et ressources en eau afin de sortir de l’impasse entre pro et anti-barrages », résume la garante de la CNDP. Aux yeux de ses anciens amis de Loire Vivante, construire un barrage, petit ou grand, n’est jamais anodin. Pour leur part, ils privilégient le stockage naturel dans les nappes et les zones humides plutôt que dans des ouvrages artificiels, en béton ou en terre. « Corseter » un grand fleuve comme la Loire ou de minuscules rivières derrière des digues serait une fausse bonne idée qui fait obstacle au grand cycle de l’eau. Face au bon sens paysan ouvertement revendiqué par le ministre de l’Agriculture, les associations de protection de l’environnement, soutenues par la Confédération paysanne, dénoncent « une fuite en avant ». 

Tranchées respectives

Est-il encore possible de réconcilier ces deux thèses radicalement opposées sur le terrain ? À Sivens, plutôt que d’organiser un référendum qui aurait immanquablement figé pro et anti-barrages dans leurs tranchées respectives, les préfets ont préféré réunir agriculteurs, associatifs et élus locaux au sein d’une « instance de coconstruction » du projet de territoire. Michèle Tilmont, nommée garante de ce processus par la CNDP, approuve. « La recherche du consensus est au cœur même du projet de territoire. Le vote doit rester un dernier recours », souligne cette architecte retraitée dans son rapport de novembre 2018. Des habitants tirés au sort dans chacune des 14 communes traversées par ce petit cours d’eau de moins de 50 km entre Gaillac (Tarn) et Montauban (Tarn-et-Garonne) ont complété un panel d’une cinquantaine de personnes. Des chercheurs d’AgroParisTech sont également venus en mai et juin 2016 pour rencontrer les acteurs (18 élus, 22 agriculteurs, 13 associatifs) de « ce territoire ordinaire qui a connu une crise extraordinaire », selon les termes de leur rapport. Appelés pour leur expertise méthodologique, ils ont constaté que les habitants eux-mêmes ne ressentaient pas vraiment le bassin versant du Tescou comme un « territoire » à part entière.

Quoi de commun en effet entre, d’un côté, les vergers et les grandes cultures du Tarn-et-Garonne et, de l’autre, les petites exploitations de polyculture-élevage limitrophes du vignoble tarnais du Gaillacois, séparés par la forêt de Sivens ? Les agriculteurs tarnais de l’amont se sentent défavorisés par rapport à leurs voisins du Tarn-et-Garonne de l’aval, qui bénéficient déjà du barrage de Thérondel, construit par leur département en 2009. Le projet de barrage de Sivens, dans les cartons depuis bientôt 30 ans, était le « jumeau » du Thérondel pour les Tarnais. D’une capacité maximale de 1,5 million de m3, supérieure à celle du Thérondel (825 000 m3), l’ouvrage devait permettre à une trentaine d’agriculteurs supplémentaires de signer à leur tour des contrats rémunérateurs avec les grosses coopératives, comme Caussade Semences, exigeant une irrigation sécurisée. Mais aussi de soutenir l’étiage du Tescou, régulièrement à sec en été. Comme tous les cours d’eau « non réalimentés », le Tescou amont fait l’objet chaque année de mesures de restriction de l’irrigation. Contrairement au Tarn qui coule à Gaillac, le modeste Tescou ne peut pas compter sur les barrages hydroélectriques pour maintenir un débit minimal en été. On y trouve pourtant plusieurs anciens moulins, dont le dernier a cessé de fonctionner en 1972. Le Moulin de Barat, situé à seulement quelques kilomètres de l’ancienne ZAD à l’orée de la forêt de Sivens sur le Tescounet, a même été transformé en gîte (4 épis) par ses nouveaux propriétaires.

Des « bassines » pour le Tescou comme pour le Marais poitevin ?

L’audit patrimonial conduit par Vincent Pupin et ses anciens collègues d’AgroParisTech s’étonne par ailleurs de recenser 180 retenues collinaires déjà creusées dans le petit bassin versant du Tescou, dont « 69 d’importance ». Au dernier recensement, elles seraient même 220, pour une capacité de stockage cumulée de plus de 4 millions de m3. De quoi apporter de l’eau au moulin des environnementalistes, qui accusent la multiplication des ouvrages d’assécher les ruisseaux et la nappe phréatique. « Les barrages ne font pas pleuvoir », assènent régulièrement les militants de France Nature Environnement (FNE). À quoi sert-il de détruire une zone humide, comme à Sivens, pour construire un barrage qui peine à se remplir ? La question mérite d’être posée à la lumière du précédent de Thérondel, naturellement alimenté par deux ruisseaux, qui a connu des difficultés de remplissage lors de ses premières années de fonctionnement. Une difficulté anticipée par les concepteurs de l’ouvrage, qui ont prévu un pompage sur le Tescounet, un affluent du Tescou. 

Cette solution « artificielle » de la CACG (Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne), bras armé de l’État pour la conception de barrages et le développement de l’irrigation agricole dans le Sud-Ouest depuis 1959, n’est pas rejetée par principe par toutes les associations. « On défend les tuyaux pour préserver les rivières », résume Françoise Blandel, militante de l’Union Protection Nature Environnement Tarn (UPNET). Pomper de l’eau dans le Tarn pour soutenir le débit du Tescou est l’une des alternatives proposées à la construction d’un nouveau barrage dans la petite vallée. D’autres imaginent creuser une ou deux nouvelles retenues sur les coteaux, alimentées ou non par pompage dans le Tescou en hiver. F. Blandel ne dit pas non à de nouvelles capacités de stockage, à condition qu’aucune digue n’entrave le lit d’une rivière ou d’un ruisseau. En clair : non à un « barrage », même « collinaire », mais oui à des « bassines » si nécessaire. « On préfère ne pas utiliser ce terme », modère toutefois F. Blandel, qui préfère évoquer des « retenues déconnectées » du milieu aquatique.

« C’est laid et très cher »

Le terme de « bassines » a été inventé par les opposants aux stockages dédiés à l’irrigation que la CACG multiplie dans l’ex-région Poitou-Charentes et en Vendée depuis des années. Contrairement aux retenues collinaires alimentées traditionnellement par ruissellement dans des sols argileux imperméables, ces ouvrages creusés superficiellement entre quatre bords de terre rehaussés dans des terrains marécageux ou karstiques sont revêtus d’un film plastique pour les rendre étanches. Ce sont en quelque sorte les versions modernes des antiques « lavognes » de pierre sèche qui parsèment le causse du Larzac pour abreuver les troupeaux de moutons. Mais en beaucoup moins esthétiques et avec des pompes et des canalisations pour les remplir. « C’est très laid, très cher, mais c’est la solution qui a le moins d’impact sur l’environnement », assure François-Marie Pellerin, géologue émérite. Ce défenseur historique du Marais poitevin a créé la surprise en acceptant de signer en décembre 2018 un protocole avec les agriculteurs et la préfecture des Deux-Sèvres pour la création de 16 bassines en amont de Niort. « L’irrigation n’est pas le diable pour moi », affirme ce militant chevronné, qui évoque « un compromis » après des années de lutte contre l’assèchement progressif du marais, deuxième zone humide en France après la Camargue. 

Regroupés au sein d’une coop de l’eau, les agriculteurs des Deux-Sèvres, qui réclamaient 19 bassines pour stocker plus de 8,4 millions de m3 ont revu leurs prétentions à la baisse et accepté de changer leurs pratiques en échange d’aides financières. Accusés de vider et polluer le marais par la culture intensive du maïs, les irrigants affirment vouloir s’engager dans un processus de transition écologique. Avec leurs homologues des chambres d’agriculture voisines, ils défendent désormais l’idée d’une grande ceinture maraîchère et fruitière entre Nantes et Bordeaux. La coop de l’eau 79 s’engage à ne plus pomper que 7,3 millions de m3 à l’horizon 2021, soit une diminution de 70 % des prélèvements estivaux par rapport à 2005 (24,3 millions de m3). Dans le document de 36 pages élaboré avec la chambre d’agriculture et les plus grosses coopératives agricoles du département, la coop de l’eau souligne que le maïs irrigué a déjà baissé de moitié en dix ans dans les Deux-Sèvres et que 21 agriculteurs sont passés à l’agriculture biologique ou étaient en conversion en 2018, soit 10 % de ses adhérents.

« On a estimé qu’il y avait peut-être une fenêtre pour sortir du conflit par le haut », dit F.-M. Pellerin pour justifier la signature du protocole par des associations affiliées à FNE. « Ici, la gestion collective de l’irrigation est assurée par un établissement public à gouvernance collégiale, avec les associations de protection de environnement, ce qui n’existe nulle part ailleurs », souligne-t-il.Florence Denier-Pasquier, vice-présidente de la fédération en charge des questions d’eau, approuve. Tout en ayant des mots très durs à l’égard de « la vision corporatiste » de Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, qu’elle a croisée au Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), cette juriste estime qu’il ne faut pas « mettre tous les agriculteurs dans le même sac ». Rapporteuse en 2013 d’un avis du Cese qui insistait sur la nécessité de réaliser des économies d’eau pour se préparer au changement climatique plutôt que de multiplier les barrages, cette militante établie à Angers estime que l’approvisionnement en eau potable de certaines villes, comme Niort ou La Rochelle sur le littoral atlantique, pourrait être fragilisé. Elle insiste sur la nécessité de protéger les zones de captage des pollutions agricoles.

Bassines fêlées et fissures chez les agriculteurs

La signature du protocole pour la création des « retenues de substitution » sur la Sèvre niortaise a fait voler en éclats le collectif « Bassines, non merci ». Les opposants les plus radicaux ont même créé une ZAD au mois de juin pour s’opposer à la construction des premiers ouvrages, prévue en 2020. Ils sont notamment soutenus par la Confédération paysanne, mais aussi par des élus régionaux écologistes et de la France insoumise qui s’opposent à d’autres projets de « bassines » comme dans le bassin de la Vienne, où une quarantaine est encore dans les cartons, ou dans le bassin de la Charente (24 bassines). « Le dossier est devenu très politique », soupire F.-M. Pellerin, qui préfère s’en tenir à une vision purement technique dans le Marais poitevin. 

Benoît Biteau, qui a fait son entrée au Parlement européen au mois d’avril sur la liste EELV de Yannick Jadot, revendique au contraire de poser la question de l’eau dans toutes les assemblées où il est élu. Agriculteur bio en Charente-Maritime, ce militant de la Confédération paysanne qui porte des moustaches aussi fournies et le verbe aussi haut que José Bové dénonce « la pirouette » de Delphine Batho, héritière du siège de députée de Ségolène Royal dans les Deux-Sèvres, qui a signé la « paix des braves » dans son fief. Éphémère ministre de l’Écologie, elle a quitté le PS pour prendre la tête de Génération Écologie, l’ancien parti de Brice Lalonde. B. Biteau a suivi une trajectoire politique inverse, quittant les rangs du PRG de feu Michel Crépeau pour se rapprocher d’EELV. Écarté du comité de bassin Adour-Garonne, ce paysan remuant était venu défendre les zadistes de Sivens. Il plaide inlassablement pour un autre usage des crédits publics destinés à l’irrigation. Élu régional de Nouvelle-Aquitaine, il estime que les millions de la Région et de l’Europe seraient mieux utilisés en étant versés directement aux agriculteurs qui s’engageraient sur la voie d’une agriculture « pluviale », plus adaptée à ses yeux aux sécheresses à répétition. « 15 millions pour 16 bassines, c’est de la folie », tranche B. Biteau, qui soutient les recours que les opposants ont déposés devant les tribunaux. La recherche de consensus ou de compromis sur le terrain n’écarte pas la guérilla juridique.

Allié de circonstance

Minoritaire au sein du monde agricole, le militant de la Confédération paysanne et nouveau député européen cherche à nouer des alliances. Les ostréiculteurs de Marennes-Oléron pourraient être ses alliés potentiels dans la contestation de 24 bassines, prévues pour remplacer le projet avorté du barrage de la Trézence que le département de Charente-Maritime voulait édifier sur 800 hectares de marais, afin de garantir l’apport d’eau douce dans l’estuaire de la Charente. Le conseil d’État a retoqué à deux reprises le projet. Après avoir dit non à une première version de 80 millions de m3 jugée trop axée sur l’irrigation agricole, les magistrats ont retenu les risques d’eutrophisation avancés par les producteurs de coquillages, aussi sensibles à la qualité de l’eau qu’à sa quantité, pour rejeter un deuxième projet de 40 millions de m3. « L’eau stagnante des bâches va multiplier les risques bactériologiques », avertit B. Biteau. 

Le paysan écologiste a également trouvé un allié de circonstance inattendu dans la Vienne, où la Coordination rurale a remporté les dernières élections à la chambre d’agriculture. Contrairement au Lot-et-Garonne, les militants locaux de ce syndicat, pourtant aux antipodes de la Confédération paysanne sur de nombreux sujets, ont voté en réaction à un vaste projet de 41 bassines. Un rejet qui, pour le nouveau président de la chambre d’agriculture, Philippe Tabarin, se fonde sur l’obligation pour tous les agriculteurs d’adhérer à une coop de l’eau, comme dans les Deux-Sèvres. Il oppose la liberté de choix de chaque agriculteur à cette gestion collective que défendent en revanche les militants de FNE, inquiets de voir se multiplier les retenues individuelles. Des dissidents de la FNSEA ont rejoint la Coordination rurale dans la Vienne, estimant la solution des bassines trop chère. Ils préfèrent souscrire une assurance-sécheresse, jugée plus économique et finalement moins risquée. La facture des bassines s’est révélée d’autant plus salée pour la chambre d’agriculture, qui n’était pas assurée, que 5 des 8 réserves du bassin du Clain ont été victimes d’avaries, générant un investissement supplémentaire de 1,8 million d’euros pour colmater les brèches et les failles avec du béton.

Lenteur de la diplomatie de l’eau

Dans le Lot-et-Garonne, P. Franken exclut formellement de détruire le lac qualifié « d’illégal » par les écologistes. La préfecture a ouvert la porte à une régularisation a posteriori de l’ouvrage en réclamant une étude hydrologique. « On va faire de la littérature », raille l’agriculteur de la Coordination rurale. La stratégie du fait accompli paraît plus efficace que la concertation, qui s’éternise à Sivens. L’issue du « projet de territoire », initialement annoncée pour 2018 dans le Tarn, a une nouvelle fois été repoussée durant l’été 2019 pour tenter de préserver un très hypothétique consensus. « On aurait pu aller plus vite si la FNSEA avait collaboré en fournissant l’étude des besoins en eau qu’on réclame de longue date », s’énerve F. Blandel, qui accuse la chambre d’agriculture de « rétention d’informations ». La stricte confidentialité imposée par la préfecture et le conseil départemental aux participants du projet de territoire a sans doute permis que les avis s’expriment sans retenue en évitant les postures. Dans les Deux-Sèvres, la demande des anti-bassines de filmer et diffuser en direct les négociations a été rejetée par la préfecture. Mais, face aux lourdeurs et à la lenteur de la « diplomatie de l’eau » déployée à Sivens, le président du département voisin du Tarn-et-Garonne, agriculteur lui-même, a profité du passage à Sivens de la secrétaire d’État à la Transition écologique, Emmanuelle Wargon, pour plaider une sorte « d’exception de concertation » à l’usage des projets de retenues collinaires de petite dimension. À Sivens comme à Caussade, c’est peut-être aussi la démocratie qui risque de tomber à l’eau.

Glossaire des stockages d’eau. Le choix des mots n’est pas neutre. Chaque acteur a son propre vocabulaire. Tentative de traduction sémantique, géographique et historique des termes du débat.

Barrages, digues, lacs et retenues collinaires. À Sivens, les agriculteurs favorables au « barrage » jugeaient abusif l’utilisation de ce terme par les écologistes. À leurs yeux, la digue de terre prévue pour créer une « retenue » n’avait rien de comparable aux grands barrages en béton d’EDF, seuls ouvrages dignes de ce nom. Il s’apparentait davantage à ces centaines de lacs collinaires, creusés dans la vallée pour retenir l’eau de ruissellement. Mais toute construction dans le lit d’un cours d’eau, aussi modeste soit-il, relève de la loi sur l’eau, indépendamment du matériau employé. Pour les associations environnementalistes, même une simple « retenue collinaire » peut être considérée comme un barrage, dès lors qu’elle entrave le débit d’un ruisseau. Dans le Lot-et-Garonne, la Coordination rurale préfère parler du « lac » de Caussade pour l’assimiler à son voisin de Cancon, réservé à la pêche, ou à celui de Lougratte, quelques kilomètres plus loin, qui attire les baigneurs grâce à son « Pavillon bleu ».

Bassines ou retenues de substitution ?Dans l’ex-région Poitou-Charentes, les écologistes ont qualifié de « bassines » les retenues étanches édifiées entre quatre digues de terre. Contrairement aux retenues collinaires, elles sont alimentées par pompage dans les nappes phréatiques. Pour les promoteurs de ces ouvrages, il s’agit d’un simple transfert de l’eau dans le temps : les réserves sont remplies l’hiver et l’eau est « restituée » l’été au moment d’irriguer les cultures. Toute la question est alors de savoir quel volume « excédentaire » prélever. France Nature Environnement, qui a accepté le principe de ces « retenues de substitution » pour la Sèvre Niortaise, continue de les contester dans la Vienne, jugeant les projets « surdimensionnés ». Les « bassines » sont généralement plus petites que les lacs collinaires (200 000 m3 sur 1 hectare). Mais leur volume cumulé et la fréquence des cycles de vidange-remplissage peuvent représenter de forts prélèvements annuels : jusqu’à 20 millions de m3 pour 43 bassines dans la Vienne (bassins du Clain, la Clouère, l’Auxances et la Dive Bouleur).

Soutien d’étiage et rivières réalimentées. La relative modestie des ouvrages de Caussade (920 000 m3 sur 20 hectares) ou de Sivens (1,5 million de m3 sur 41 ha) n’a aucune commune mesure avec le projet de Charlas (110 millions de m3 sur 625 ha) prévu dans le sud de la Haute-Garonne dans les années 90. Présenté comme un ouvrage de « soutien d’étiage » de la Garonne, ce barrage devait stocker l’eau du fleuve en hiver pour la restituer en été. Dérivée par un adducteur derrière une digue en terre de 60 m de haut barrant un modeste cours d’eau (la Nère), l’eau du fleuve devait aussi servir à réalimenter les rivières de Gascogne par un réseau de canalisations. Qualifié de « pharaonique » par ses opposants, le projet, estimé à plus de 250 millions d’euros, est resté dans les cartons jusqu’à ce jour. L’échec de Charlas a souligné en creux la dépendance des rivières du Sud-Ouest aux ouvrages de stockage et de transfert d’eau : pas moins de 17 petits cours d’eau du Gers et des Landes dépendent de l’eau détournée des Pyrénées via le canal de la Neste depuis la fin du XIXe siècle pour ne pas être à sec en été. Sans barrages en tête de bassin, les rivières dites « non réalimentées » sont les premières où tout pompage est interdit par arrêté préfectoral en période de sécheresse. Les agriculteurs qui veulent irriguer sont alors tentés de construire leurs propres réserves, seuls ou en s’associant avec des voisins au sein d’une ASA (Association Syndicale Autorisée). Leur nombre exact est inconnu (1 700 à 2 000, selon une estimation) et personne ne sait combien sont encore en activité.

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2 Responses to Stocker pour irriguer, bon sens paysan ou fuite en avant ?

  1. bonjour
    dans la partie glossaire « bassines » vous citez une exemple de 1 hectare pour une contenance
    de 200 000 m3, ce qui sauf erreur de calcul de ma part fait une profondeur de 20 m

    n’y a t il pas un zéro en trop

    cordialement
    vincent juillet
    commissariat de massif central

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