Quel heurt est-il ?

Published on 29 octobre 2020 |

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[Covid-19, sciences en société] Prendrez-vous le risque ?

Par Patrick Denoux, Professeur de psychologie interculturelle, directeur du laboratoire des cliniques psychopathologique et interculturelle (LCPI, E4591).

À mes yeux, le contexte sanitaire a mis de nouveau en valeur la nécessité d’un apprentissage collectif du risque. Dans nos cultures, le risque en tant que tel n’est pas abordé collectivementmais au travers de ce qui est censé l’enrayer. La précaution, par exemple,qui a certes toujours été présente en matière de décision mais qui, en France, est devenue une norme juridique, organisationnelle et politique. Notre société se veut assurantielle, de risque zéro, de protection totale, d’État-providence…
Parallèlement à ce renforcement de la prévision du risque, nous assistons depuis plusieurs années au développement de comportements à risque qui jouent avec la mort, du binge drinking1 aux conduites ordaliques2. De fait, la maîtrise du risque accroît le goût du risque réel.

Un risque choisi
Mon propos n’est pas de fustiger la prévention généralisée. Mais il faut considérer aussi qu’elle nous laisse totalement désarmés face à une pandémie qui déjoue toutes les normes et qui nous fait redécouvrir l’impératif collectif d’une réflexion sur la prise de risque, en tant que calcul entre coûts et avantages, mais aussi l’impératif individuel, avec l’application ou non des gestes barrières. Quand on ne maîtrise pas le risque, ce qui est actuellement le cas avec leCovid-19,le risque réel n’est plus une fatalité. Ce n’est pas non plus un défi ordalique, comme évoqué plus haut, lancé à la toute-puissance d’une société protectrice puisque cette dernière est justement en train d’échouer. Ni fatalité ni jeu avec la mort, donc :le risque réel devient ici un choix. Je décide de me protéger ou pas. Or, fait nouveau, ce choix combine le caractère inaliénable de la décision individuelle avec la responsabilité collective : implacablement, si je ne pratique pas les gestes barrières, non seulement je peux me tuer mais ce faisant je tue les autres et en se tuant eux-mêmes les autres me tuent. Ainsi advient, dans la conscience collective, le risque partagé.

Expérience collective de mort…
Singulièrement, chacun, dans sa bulle ontologique, est ainsi sommé d’évaluer la prise de risque pour soi et pour les autres. Quand je pratique le binge drinking, une destruction à l’alcool, cela n’engage pas nécessairement la survie de la collectivité. Mais, si je ne respecte pas le confinement par exemple, je peux très vite contaminer des dizaines de personnes. Je me place à distance ou pas, je serre la main ou pas…Le risque de mort devient une expérience localisée en chacun de nous, expérience rencontrée au quotidien et de manière consciente. Cela réimplante la finitude et la mortalité au cœur de l’ordinaire, alors même que, jusque-là, nos cultures occidentales les en avaient chassées. À travers ce travail du risque calculé que chacun de nous opère s’effectue un mouvement des consciences, une lente mutation culturelle.

Le répressif et la transgression
Dans ce contexte, plus que jamais, il faut se méfier du tout répressif, la puissance publique imposant par la force des comportements de protection au lieu de laisser les individus s’approprier les contraintes.« Empêcher le risque calculé, c’est pousser au risque incalculable », écrit très justement le psychanalyste Olivier Grignon3. Si chacun est forcé d’adopter des gestes sans s’être saisi de leur logique, il est à craindre que se développent des comportements de transgression auxquels nous assistons déjà : tous les jours surviennent des incidents transgressifs (refus du port du masque, rassemblements illégaux, fêtes improvisées…).Au contraire, il conviendrait de saisir l’opportunité qu’offre cette pandémie pour éduquer au risque calculé. Il ne s’agit pas de simplement faire confiance à la population mais aussi de l’aider à coconstruire la lutte contre le virus.

A lire également, par Patrick Denoux : « Hydroxychloroquine, le risque pris en étau ».

Lire l’ensemble du dossier [Covid-19, sciences en société]


  1. Binge drinking : « beuverie express », où l’on se met au défi de boire le plus d’alcool possible en un très court laps de temps. Une pratique qui touche principalement les jeunes.
  2. Au Moyen Âge, l’ordalie désignait la mise à l’épreuve d’un accusé, par le feu et l’eau le plus souvent, dont l’issue, le Jugement de Dieu, désignait le bien-fondé ou non de l’accusation. De nos jours, les pratiques ordaliques désignent des épreuves comportant souvent un risque mortel auxquelles on se soumet volontairement, telles que le fameux jeu du foulard.
  3. Phrase extraite d’un entretien paru dans La Croix, le 2 février 2005, « Des enfants élevés dans le risque zéro ».

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