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Le fil Le jardin, cet univers impitoyable © archives Yann Kerveno

Publié le 17 juin 2026 |

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Le bestiaire (agaçant) de l’été

Nos jardins ne sont pas forcément les havres de paix que nous imaginons… Plongée dans le monde sans pitié des espèces envahissantes, qu’elles soient locales ou exotiques et de ce qu’elles révèlent de la marche de notre monde. Entre mondialisation et changement climatique. C’est le fil du mercredi 17 juin 2026.

Photographie : Le jardin, cet univers impitoyable © archives Yann Kerveno

Les beaux jours, l’été, les longues soirées où il faut laisser la chaleur filer à l’anglaise… les jardins. Refuge pour ceux qui en ont, ces derniers sont aujourd’hui sous la menace d’espèces exotiques (ou pas) envahissantes qui font parfois la une des médias à grand renfort de dramatisation. Chacune de ces espèces a son propre tort, provoque ses propres nuisances, mais si elles sont là aujourd’hui, c’est parce que les hommes et les marchandises voyagent, invitant sans le vouloir les bestioles sous nos latitudes. Prenons l’exemple du frelon asiatique qui met à mal les ruches partout où il se trouve, c’est-à-dire aujourd’hui dans toute la France et dans les pays voisins. Tout est parti d’une reine importée dans une cargaison de plantes à destination d’un horticulteur du Lot-et-Garonne. On est en 2004. Vingt ans plus tard, il est partout. Et l’on n’y peut plus rien. Même si nous avons eu de la chance. « Chaque nid contient de 2 000 à 3 000 insectes, en moyenne 2 000 ouvrières et un millier de futures reines. Mais la mortalité des reproducteurs atteint 95 % pendant l’hiver et le niveau de perte est le même au printemps. Sur un nid, il est rare qu’il survive plus d’une reine. Reine qui construira un petit nid pour recommencer le cycle » détaille Quentin Rome, chargé de mission « frelon asiatique hyménoptères » au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN).

Le frelon et ses cousins à soucis

Malgré la publicité qui lui est faite, ce fameux frelon, moins imposant que son cousin européen, a un champ de nuisance, problématique pour les apiculteurs, limité aux ruches et aux abeilles. « Ce sont vraiment les abeilles qui vont souffrir de cette espèce, il s’intéresse bien moins au reste de la biodiversité, au contraire des autres espèces comme le frelon d’Europe qui fait de gros dégâts quand il pullule. Mais comme il ne touche pas aux abeilles, on n’en parle pas. » Notre insecte venu d’Asie, lui, ne se montre pas agressif avec les humains, si on ne lui cherche pas de noise, et les piqûres ne présentent pas de danger (douleur exceptée) sinon celui de provoquer une réaction allergique. Pour autant, d’autres frelons, l’Oriental, présent en Italie, et le grand-duc (aussi appelé frelon géant d’Asie) observé deux années de suite en Espagne sans avoir a priori fait souche, inquiètent le chercheur bien qu’ils ne soient pas encore présents en France. « Parce que ce sont des espèces très virulentes pour la biodiversité et l’apiculture, dont le venin comporte une toxine à laquelle l’humain est très sensible. »

La chenille qui redémarre

Question irritation, les chenilles processionnaires en connaissent aussi un rayon. Alors on ne parlera pas de la processionnaire du pin qui gagne chaque année de nouveaux territoires vers le nord, et qui est originaire du bassin méditerranéen. Non, intéressons-nous plutôt à une autre larve moins connue, mais pas moins intéressante, la processionnaire du chêne, que suit Jérôme Rousselet, chargé de recherche à lInstitut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement d’Orléans. « C’est une chenille tout aussi problématique que celle du pin par son pouvoir urticant. Elle est présente surtout dans l’Est de la France et se caractérise par une grande discrétion, sauf quand elle pullule, tous les 8 à 12 ans. » Avec un décalage de cycle, la processionnaire du chêne allonge la période de risque pour les animaux et les humains. « La période de risque, pour la processionnaire du pin, c’est entre janvier et avril en gros, si l’on se fie aux appels aux centres antipoison. La processionnaire du chêne prend alors la suite avec la capacité à souiller les arbres à hauteur d’homme et présente un danger jusqu’à fin août. »

Un cycle d’une dizaine d’années

Jérôme Rousselet est aujourd’hui impatient, parce que la pullulation semble proche et offrira une nouvelle fenêtre d’observation et de recherche. « C’est une chenille très discrète, elle n’est pas facile à repérer lorsqu’elle ne pullule pas. Et là, nous attendons même si personne aujourd’hui ne sait prédire quand ça arrivera. Mais si je me base sur les données qui existent, notamment les données du département de la santé des forêts et du ministère de l’Agriculture, sur les 36 dernières années, elle a montré un cycle de 10 ans, avec des variations de plus ou moins 2 ans. Et vu la dernière date de pullulation, c’est pour bientôt. »

Petite ou grosse, même problème

Si les frelons et leurs nids se voient de loin, si les processions des chenilles sont aussi très visibles, la fourmi électrique fait beaucoup parler d’elle, malgré sa toute petite taille, 1,2 mm. Trois foyers, tous dans le Var, ont été détectés depuis 2022. Sa capacité à produire de grosses colonies et à envahir les jardins ou les maisons, sans compter ses piqûres plus douloureuses que celles des orties, en font un candidat au titre de calamité de l’année. Une première tentative de destruction du tout premier foyer est en cours, mais Olivier Blight, maître de conférences à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie d’Avignon, nous invite à nous préoccuper de la fourmi noire Tapinoma magnum qui, elle, est déjà installée. Originaire du bassin méditerranéen, elle ne cesse de suivre les effets du changement climatique et est arrivée jusque dans la région de Tours : « Elle produit des populations énormes et devient très pénible, au point qu’il est impossible de rester dehors si elle s’est installée dans votre jardin. Elle a aussi un défaut, notamment en Corse : elle élève des pucerons et des cochenilles dans les vergers d’agrumes. » Et le problème, c’est qu’on est pour l’instant dans l’incapacité de s’en débarrasser, aucune technique n’ayant à ce jour fonctionné. « La seule chose que nous pouvons faire, c’est limiter sa dispersion, donc il faut faire attention aux transports de sol, aux travaux de terrassement, aux ventes de terres végétales… Tapinoma magnum est l’espèce qu’on retrouve le plus dans les jardineries. »

Le ver est dans le ver

Puisque nous en sommes aux jardineries, on y trouve d’autres envahisseurs comme les vers plats, qui peuvent eux concourir pour le titre du machin le plus « dégueu » du jardin. Une dizaine de leurs espèces ont pris pied sur le continent européen, souvent en provenance d’Amérique du Sud. La première repérée, en Écosse, est le ver plat de Nouvelle-Zélande, le premier de sa famille à figurer dans la liste européenne des espèces problématiques. Chez nous, deux espèces sont préoccupantes. Jean-Lou Justine professeur au Museum national d’histoire naturelle, fait les présentations. « Il y a d’abord Obama nungara, venu d’Argentine, déjà présent dans plus de 70 départements, un peu partout sauf en montagne, et il peut y en avoir des milliers dans un jardin. Or il mange un ver de terre par semaine. » Au point de les éradiquer complètement là où il s’installe. Et pas de bol, lui reste en surface et n’apporte donc rien à la bonne santé des sols. « Le second, c’est Caenoplana variegata, qui vient d’Australie, présent dans 40 départements de la façade atlantique et méditerranéenne. Lui se régale d’insectes mais pas seulement, et il peut manger des proies assez importantes, des grosses araignées, des cloportes et jusqu’aux scolopendres. Des animaux qui sont normalement des prédateurs. » Ce dernier, c’est une découverte récente, ayant même la capacité à se déplacer loin de sa base en se collant aux chiens ou aux chats… D’autres espèces de vers plats sont surveillées de près, Parakontikia ventrolineata, un ver nécrophage qui se réfugie dans les fraisiers, ou encore le ver plat géant à tête en forme de marteau, Bipalium kewense, qui peut atteindre jusqu’à 30 centimètres et se trouve dans les Pyrénées-Atlantiques. Là aussi, on est un peu démuni question moyens de lutte, « et on a beau les ramasser tous les matins pendant plus d’un an, des gens ont fait cela, ils ne disparaissent pas pour autant. »

Drôle de coccinelle

La dernière du jour est peut-être celle qui pose le moins de problèmes dans cette équipe. Il s’agit d’Harmonia axyridis aussi parfois appelée coccinelle arlequin ou coccinelle asiatique, la plus grosse du genre. Elle est super vorace et vient troubler les populations de coccinelles autochtones, en particulier la petite coccinelle à deux points, très courante dans nos jardins. Sa voracité légendaire en a fait depuis plus d’un siècle une alliée précieuse des maraîchers pour dégommer les pucerons sur les cultures, en particulier aux États-Unis. Et c’est là le début du problème. Parce qu’elle a fini par échapper à tout contrôle. « Jusque dans les années quatre-vingt, les populations ne survivaient pas à l’hiver » précise Arnaud Estoup, directeur de recherche à l’Inrae. « Une première population a passé l’hiver en 1988, puis une seconde en 1991. » À partir de 2001, elle s’installe en Amérique du Sud, en Afrique du Sud et en France. Pour autant, si elle a un impact sur les coccinelles locales, jusqu’à diviser par deux les populations existantes, il apparaît qu’un certain équilibre puisse s’établir sur le long terme. « Il semble que les individus qui restent s’adaptent, changent de stratégie, sont plus prolifiques, et finissent par vivre avec. C’est le jeu de l’évolution » indique le chercheur. « La coccinelle asiatique gêne surtout les hommes parce qu’à l’entrée de l’hiver, elle forme de gros agrégats parfois dans les maisons, ça salit les murs, quand on les écrase cela fait des taches jaunes… »

Bref, vive l’été non ? Mais, et pour conclure, cette affaire n’est pas à sens unique. Sachez aussi que nos placides lombrics font aussi des ravages dans les forêts d’Amérique du Nord en bouleversant les fragiles équilibres des biotopes.

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