À mots découverts

Published on 8 mars 2021 |

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[La forêt] Conflictuelle par essence

par Valérie Péan

Depuis la nuit des temps, la forêt suscite passions et tensions. Un « miroir de la société » reflétant de multiples aspirations, au gré des enjeux, des acteurs et des époques. Les éclairages du sociologue et agronome Raphaël Larrère1.

Effrayante ou féerique, la forêt connaît en France une épaisseur symbolique telle qu’elle nourrit non seulement des conflits d’usage mais aussi des conflits d’images.
Raphaël Larrère : L’image ambivalente des forêts est un phénomène très ancien qui remonte au Moyen Âge. Les forêts connaissent alors trois usages majeurs. Pour la noblesse, c’est un espace de loisirs : y chasser est une manière de continuer à faire la guerre en temps de paix. Pour l’Église, elle est l’équivalent du désert érémitique : un lieu où l’on rompt avec la société. On peut s’y perdre aussi bien qu’on peut y trouver la grâce. Une épreuve d’autant plus exigeante que la forêt était depuis longtemps vue comme peuplée de sortilèges, de fées et de nymphes, nourrissant des croyances païennes. Quant à la troisième forêt médiévale, elle est une annexe des champs et des activités villageoises : car, si les propriétaires des forêts sont exclusivement des seigneurs, des droits d’usage accordés aux riverains permettent de ramasser du bois – seule source d’énergie à l’époque – et de mener les bêtes manger en sous-bois. Ainsi, loin d’être un désert, la forêt est très fréquentée, et même habitée, par des sabotiers, des charbonniers ou des bûcherons.

Pourtant, le Moyen Âge a laissé une image plutôt négative de la forêt…Oui, parce que traverser la forêt, s’y enfoncer, constitue une épreuve dont le résultat n’est pas toujours heureux. On s’y perd plus souvent qu’on y trouve la grâce, on y fait de mauvaises rencontres, tels les animaux sauvages et les brigands. Cette image négative est également issue des conflits d’usages : les nobles se réservent le bois de haute futaie, la Couronne vise le bois de marine et seules ces classes sociales ont le droit d’y chasser. Sans oublier que les nobles peuvent aussi être maîtres de forges, ce qui exige du charbon de bois, en concurrence avec le bois d’œuvre. Quant aux riverains, ils n’hésitent pas à usurper des droits et à braconner. La répression est parfois féroce.

Voilà pour la part obscure de la forêt. C’est ensuite la monarchie qui en change la perception…
Au XVIIe siècle, elle s’empare de la forêt, avec la grande ordonnance de Colbert en 1669 pour instaurer des règles de gestion, obtenir à long terme du bois de marine, organiser au mieux l’approvisionnement en bois de chauffe des villes alors en expansion, régler les droits d’usage. La royauté cherche à désensauvager la forêt, perçue comme une ressource stratégique et un bien d’État : on doit pouvoir y chasser tranquillement et y faire moins de mauvaises rencontres. Une tentative de mise en ordre, qui n’aura guère de succès.
À partir de la fin du XVIIIe, deux phénomènes nouveaux et contraires émergent. Les romantiques, d’une part, développent une vision esthétique de la forêt, lieu du sublime, de la grandeur et d’une sauvagerie valorisée. D’autre part, se met en place un grand discours sur les bienfaits de la forêt et les méfaits du déboisement. La forêt lutte contre les miasmes, adoucit le climat, protège les sols et assainit les mœurs. Ce discours impose l’idée que la forêt est par essence un bien d’État. Ingénieurs des ponts et forestiers ont dénoncé le déboisement et fait la guerre au pastoralisme, appliquant très rigoureusement le code forestier et combattant les droits d’usage. Ils se sont lancés dans de grands reboisements autoritaires en 1860, pour lutter contre les inondations. Cela s’est surtout traduit par de belles levées de fourches. En 1881, ce fut la restauration des terrains de montagne qui a été plus efficace. Nous sommes là loin de la sauvagerie exaltée par Chateaubriand : c’est une forêt très gérée, qui se dissocie peu à peu des pratiques villageoises, à la faveur de l’usage du charbon de terre et de la première révolution agricole. Pour la bonne société, cela devient aussi un lieu où se ressourcer via des forêts aménagées, comme à Fontainebleau.

Il semble qu’aujourd’hui, la forêt soit l’image même de la nature et que cet espace appartienne à tout le monde.
Oui. La forêt est perçue comme la quintessence de la nature : une nature sauvage, inappropriable, un lieu de liberté auquel on est très attaché.

Dans ces espaces ouverts, on connaît bien les conflits entre chasseurs, cueilleurs et autres promeneurs, mais beaucoup moins les tensions au sein même des forestiers, ces ingénieurs chargés de leur gestion.
Ces tensions anciennes entre ingénieurs s’articulent autour de la question : qu’est-ce qu’une belle forêt à gérer ? Très tôt, l’École des eaux et forêts de Nancy, créée en 1824, va considérer que c’est une futaie régulière, bien alignée, avec une seule espèce, des parcelles ayant des arbres du même âge, visant une régénération naturelle (ou une coupe rase avec replantation). À l’inverse, d’autres forestiers préconisaient la futaie jardinée, avec différentes essences et une pyramide des âges constante. Ce clivage est encore à l’œuvre de nos jours : ainsi l’association Pro Silva milite en faveur des forêts multispécifiques et jardinées. Une deuxième ligne de fracture est également apparue entre les forestiers étatistes, très hostiles aux bergers dans le cadre de la restauration autoritaire des terrains de montagne, et les disciples de l’ingénieur Frédéric Le Play (1806-1882), convaincus que ce reboisement ne pouvait s’opérer qu’en aidant les communautés montagnardes à abandonner le sylvopastoralisme au profit de la polyculture et de l’élevage de rente. Ce sont les forestiers dits aussi « sociaux ».
Enfin, dernier clivage, dans l’entre-deux-guerres se met en place l’École de Nîmes, un courant opposé aux thèses de Nancy et qui prône une « sylviculture du moindre effort ». L’idéal, c’est le climax, cet état d’équilibre stable et durable d’une forêt donnée avec les sols et le climat, dont le forestier doit seulement accélérer l’arrivée pour ensuite laisser le milieu évoluer au maximum de lui-même. Une théorie du laisser-faire que l’on retrouve aujourd’hui chez certains écologues forestiers au nom de la résilience face au changement climatique, à laquelle s’oppose une vision plus productiviste.

À la racine
La vivacité des débats entourant la forêt n’est pas sans rappeler que ce mot plonge ses racines dans le forum antique où l’on débattait des affaires publiques. Mais, bizarrement, forestis n’est au début qu’un adjectif accolé à la silva (la selve en ancien français). De nature juridique, il désigne sous les Mérovingiens les domaines qui relèvent de la justice du roi. En ce sens, forestis pouvait aussi s’appliquer à des pêcheries. Quant à la « selve », ancien nom des forêts, on en a certes tiré la sylviculture mais aussi le mot sauvage, attribué à ceux qui vivaient dans les bois.

  1. Ancien directeur de recherche Inra, spécialiste de l’éthique de la nature, il a notamment coécrit un ouvrage de référence avec O. Nougarède, L’Homme et la Forêt, Gallimard, 1993.

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