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Les échos & le fil

Publié le 4 mars 2026 |

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De l’eau à vau-l’eau

L’Espagne n’avait pas connu ça depuis 1988. Là-bas, le printemps s’annonce vert avec des retenues d’eau remplies à 83 % et 4,65 milliards de m³ stockés. Mais derrière cette embellie hydrique, des tensions intestines persistent : transferts entre régions, dépendance d’une agriculture irriguée, prélèvements illégaux, infrastructures vieillissantes… Et rappellent qu’aucun « coup de barrage magique » ne suffira face au changement climatique. Suivez le fil de ce mercredi 4 mars 2026.

Photographie : © archives Yann Kerveno

L’Espagne vivra un printemps vert, ce qui n’était pas arrivé dans le pays depuis des lustres. Et la plupart des retenues d’eau sont aujourd’hui presque pleines, remplies à l’échelle du pays à 83 % de leur capacité avec 4,65 milliards de mètres cubes stockés (pour une moyenne de 3 milliards au cours des dix dernières années), un niveau qu’elle n’avait plus connu depuis un bail, 1988. La situation n’est toutefois pas homogène sur l’ensemble du territoire. Les réservoirs sont bien garnis en Andalousie, Aragon, Asturies, Galice, Castille et León, Estrémadure, Navarre à largement plus de 80 % de taux de remplissage mais restent en tension dans les provinces de Valence (51,74 % et un peu plus au sud dans celle de Murcie à 31,76 %) et sur certaines parties de l’Andalousie. Les réserves ont été gonflées en plus de manière extrêmement rapide grâce à la succession de dépressions qui ont parcouru le pays ces dernières semaines. Elles ont ajouté la bagatelle de 1,5 milliard de mètres cubes depuis le premier janvier.

Trop plein

Si certains barrages affichent aujourd’hui un taux de remplissage de 100 %, c’est paradoxalement loin d’être l’idéal car en cas de nouvelles fortes périodes pluvieuses, ils seraient alors dans l’obligation de lâcher autant d’eau à l’aval qu’il en rentre dans le réservoir. Et de provoquer des crues. Pour vous donner une idée, il y a cette récente histoire tout aussi heureuse que curieuse du barrage de Montejaque, dans la province de Ronda. Ledit ouvrage, construit dans les années 1920 dans une zone de karst, ne s’était jamais rempli jusqu’à ce mois de février, parce que l’eau s’infiltre habituellement dans le sol avant de s’accumuler derrière l’ouvrage. Sauf cette année, donc, où elle est arrivée jusqu’à 20 centimètres du haut du barrage avant que se mette en route la sécurité pensée il y a 100 ans

4 millions d’hectares

Le monde agricole espagnol du pays, si dépendant de l’irrigation, peut respirer pour la saison 2026. Car la majeure partie de l’eau stockée cet hiver servira à assouvir les besoins des cultures. Les près de 4 millions d’hectares irrigués que compte le pays – soit 14 % de la surface agricole utile totale, la plus grande surface de ce style en Europe -, consomment plus des trois quarts de l’eau stockée contre 10 à 15 % pour les villes et 3 à 5 % pour l’industrie (à titre de comparaison la France irrigue 1,7 million d’hectares). Et ce avec une pression constante née de la production de fruits et légumes dont l’Espagne est le premier producteur européen. Les surfaces irriguées ont ainsi progressé de 11 % quand la disponibilité en eau a, elle, reculé de 15 %. Si l’Espagne est si richement dotée, c’est que de tout temps il lui a fallu composer, pour sa partie Sud et Est, avec un climat ingrat pour l’agriculture. Et que le pays avait cerné dès le XIXe siècle que l’irrigation était la clé de la modernisation de l’agriculture. Tout semble parti de cette phrase « l’Espagne ne sera pas riche tant que les rivières se jetteront dans la mer » attribuée à Juan Alvarez Mendizabal, un des leaders de la révolution libérale de la première partie du XIXe.

Transferts entre région

Mais c’est à l’homme politique Joaquin Costa et sa vision « régénérationniste » pour sortir le pays de la pauvreté que les Espagnols doivent leurs succès agricoles d’aujourd’hui. Il théorise formellement, dès le XIXè, le recours incontournable à l’irrigation dans les régions arides, défend la construction massive de barrages et canaux ainsi que la nationalisation de l’eau et plaide pour une intervention massive de l’État sur ce sujet. C’est cette pensée qui sera largement mise à profit, l’État prenant la main des grands travaux avec le plan Gasset en 1902 et planifiant, de manière un peu anarchique, la construction de centaines d’ouvrages. Vingt ans plus tard naissent, pour mettre un peu d’ordre dans le foutoir, les confédérations hydrographiques qui instaurent une gestion par bassin-versant. Le pays profite de l’électricité produite par les barrages et c’est dans les années trente que naît l’idée des transferts d’eau des régions bien dotées vers celles où elle se laisse désirer (comme le principal Tajo-Segura, 300 km, qui alimente les régions de Murcia, Alicante et Almeria H). Le Franquisme, campé sur l’idée d’une autarcie salvatrice, parachèvera l’ouvrage. Bref, vous avez tout cette histoire brillamment détaillée ici.

Conflits

Reste que cet héritage – l’Espagne ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans ces infrastructures -, pose de nombreuses questions et ne protège pas complètement du mur du changement climatique. Les récriminations enflent contre ces transferts d’eau massifs. Dans la province de Jaén par exemple, les élus ont regardé deux années durant le vaste barrage (le plus grand de la région installé sur le Guadalquivir) se vider inexorablement au profit de la basse Andalousie et de ses cultures. Au point qu’ils réclament qu’on coupe le robinet pour ne pas les laisser à sec si d’aventure la sécheresse se poursuivait. Et pour qu’ils puissent avoir de l’eau pour lutter contre les incendies. Les irrigants sont aussi au nombre des plaignants qui réclament 100 millions d’euros de travaux sur les barrages et infrastructures (canaux, canalisations existantes) en mauvais état (envasés ou fragilisés) et la construction des 27 nouveaux réservoirs prévus dans les derniers cycles de planification. De son côté, l’État fait la chasse aux prélèvements sauvages.

Recharge des nappes

Une série d’opérations a ainsi permis, l’an passé, de détecter 900 points de captations illégaux à travers le pays, du forage aux retenues… Là-bas comme ici, la solution ne se trouvera pas forcément d’un coup de barrage magique. Mais plutôt en s’appuyant sur les espaces agricoles pour stocker l’eau, quand elle tombe, directement dans les nappes phréatiques, comme cela se fait notamment en Californie. L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle fonctionne depuis le Moyen-âge dans la Sierra Nevada en Espagne et est à mettre au profit de l’occupation arabe. Si l’on est loin de la violence des polémiques vécues dans nos contrées depuis une quinzaine d’années, elles ne sont pas absentes en Espagne puisqu’elles existent depuis 70 ans, dès la période de construction des grands ouvrages. Et sont réactivées à chaque sécheresse. Ou chaque épisode de crues.

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