Biruté Galdikas (1946-2026) : comprendre et sauvegarder les orangs-outans
Fille d’immigrants lituaniens fuyant l’impérialisme soviétique, Biruté Galdikas a consacré sa vie à aux orangs-outans (du malais orang hutan, signifiant « homme de la forêt ») qu’elle a longuement observés au plus profond des forêts indonésiennes, apportant une compréhension inédite à l’écologie d’un primate arboricole réputé insaisissable. Sa contribution scientifique s’est doublée d’un engagement environnemental sans faille pour la sauvegarde d’une espèce encore aujourd’hui menacée d’extinction. Ses travaux lui ont valu de nombreuses distinctions. Retour sur son parcours dans cette biographie rédigée par Dominique Desbois1.
Décédée le 24 mars 2026 en Californie, Biruté Galdikas est née le 10 mai 1946 dans un camp de réfugiés à Wiesbaden alors que ses parents transitent en Allemagne depuis leur Lituanie natale pour immigrer au Canada, fuyant l’occupation imminente par l’Union soviétique. Son père ayant trouvé un contrat à la mine de cuivre de la fonderie Horne, située à Noranda dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue au Québec, elle grandit dans le quartier du High Park, espace vert de 161 hectares à l’ouest du centre de Toronto où elle effectue l’ensemble de sa scolarité. Dès la deuxième année du cycle primaire, elle puise sa vocation dans un premier livre emprunté à la bibliothèque — Georges le petit curieux2—, elle sera exploratrice. Adolescente, elle est attirée par les récits publiés par le National Geographic de Jane Goodall éclairant les comportements des chimpanzés. Au lycée, fascinée par la photographie d’un orang-outan de Sumatra, espèce méconnue à l’époque, Biruté décide de vouer sa vie à l’étude de ce grand singe.
Une détermination irrésistible
En 1964, lorsque la famille quitte le Canada pour les États-Unis, la jeune femme a déjà effectuée sa première année d’études à l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver. Elle poursuit des études de sciences naturelles à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), où elle obtient rapidement une licence en psychologie et en zoologie en 1966. En mars 1969, étudiante en master d’anthropologie, elle assiste à une conférence donnée sur le campus d’UCLA par Louis Leakey le paléoanthropologue britannico-kényan. Préparant un parcours doctoral centré sur les grands singes, elle l’aborde à la fin de cette conférence pour lui soumettre un projet innovant : mener la toute première étude à long terme sur l’orang-outan dans son habitat naturel en Asie. Le lendemain, Leakey reçoit Galdikas en entretien au domicile de Joan et Arnold Travis3, où il est hébergé lors de ses tournées de conférences sur la côte Ouest. A priori sceptique, Leakey se laisse convaincre par la détermination de Biruté Galdikas : au bout de deux ans, il réunit les financements nécessaires à cette étude des orangs-outans en milieu naturel, tout comme il l’avait fait auparavant pour les chimpanzés avec Jane Goodall et les gorilles de montagne avec Dian Fossey.
Le projet est d’abord financé par la Wilkie Brothers Foundation, puis par la Leakey Foundation4 et la National Geographic Society5. Le programme de recherche, intitulé Orangutan Research and Conservation Project (ORCP), a pour objectif l’étude du comportement et de l’écologie des orangs-outans sauvages, ainsi que la conservation des populations de ces grands singes et de leur habitat de forêt tropicale humide.
Ces grands singes sont réputés inobservables car trop méfiants
En novembre 1971, Biruté Galdikas et Rod Brindamour, son mari à l’époque, arrivent dans l’un des derniers espaces sauvages de la planète, la réserve de Tanjung Puting — promue depuis au rang de parc national — située dans la province du Kalimantan central de Bornéo. A cette époque, il n’y existe ni route, ni téléphone, ni électricité, ni même courrier postal régulier. Avant son départ des États-Unis, ses collègues et professeurs expriment des doutes sur la faisabilité de son projet, étudier les orangs-outans dans leur milieu naturel : vivant presque exclusivement au cœur de profonds marécages, ces grands singes sont alors réputés inobservables car trop méfiants. Durant ce premier voyage à Bornéo, Biruté rend visite à Jane Goodall sur son site d’étude des chimpanzés, dans le parc national de Gombe, en Tanzanie.
Un engagement à toute épreuve
(Elle) a contribué à éclaircir la nature de leur organisation sociale et leurs modes de reproduction
Biruté Galdikas baptise son camp de base « Camp Leakey » pour rendre hommage au soutien moral et financier de Louis Leakey, décédé en octobre 1972. Pendant plus de quatre années, elle collige des milliers d’observations directes documentant l’écologie et le comportement des orangs-outans sauvages.
En 1978, ses efforts portent leurs fruits : elle soutient une thèse d’anthropologie à l’UCLA, intitulée « Orangutan Adaptation at Tanjung Puting Reserve, Central Borneo » sous la direction de Bernard Campbell, paléoanthropologue, et Rainer Berger, spécialiste des méthodes de datation. Elle est la première à établir le long intervalle entre les naissances chez les orangs-outans, qui s’élève en moyenne à 7,7 ans6 dans la réserve étudiée. Elle recense plus de 400 types d’aliments consommés par ces primates, apportant ainsi des précisions inédites sur leur régime alimentaire et leur écologie. Biruté a également contribué à éclaircir la nature de leur organisation sociale et de leurs modes de reproduction.
Quatre ans plus tard, en couverture du magazine National Geographic, elle publie un article illustré par les photographies de Brindamour, attirant pour la première fois l’attention du grand public au plan international sur les orangs-outans de Bornéo7. Au milieu des années 1990, elle documente l’utilisation régulière d’outils par une population de ces grands singes pour se nourrir8

Du fait de sa présence, l’ORCP assure la conservation des orangs-outangs dans la région durant les premières années. Avec l’autorisation des autorités indonésiennes, le programme de recherche effectue des patrouilles dans la réserve de Tanjung Puting et aide les autorités chargées de la conservation de la nature à protéger le parc contre le braconnage et l’exploitation forestière illégale. Galdikas et Brindamour prêtent leur concours au service forestier local en récupérant des individus détenus comme animaux de compagnie par des fonctionnaires ou des particuliers. Jouant de diplomatie, ils persuadent les propriétaires de leur confier ces animaux afin qu’ils puissent être réintroduits en milieu naturel. À ses débuts, l’ORCP recueille des orphelins pour tenter de les réhabiliter avant de les relâcher dans la nature. Toutefois, malgré les louables efforts du Camp Leakey, ce programme de réhabilitation suscite la controverse durant les années 1980 : certains pensionnaires s’avèrent difficiles à gérer, leurs réactions agressives mettant parfois en danger le personnel voire les visiteurs. Par ailleurs, on craint qu’ une fois relâchés ces rescapés issus de captivité ne transmettent des maladies infectieuses aux populations sauvages.
Ces difficultés de gestion et de réinsertion contrariant les efforts de recherche, le programme de réhabilitation est transféré : les primates ayant vécu en captivité sont alors hébergés dans un centre de soins spécifique, le Orangutan Care Center, situé non loin du parc de Tanjung Puting. Par la suite, le service forestier est restructuré, plaçant le parc sous l’autorité de l’Agence indonésienne de conservation de la nature, l’ORCP poursuivant une étroite collaboration avec cette agence pour assurer la protection des orangs-outans du parc.
Menacée de représailles et victime d’une tentative d’enlèvement
Les efforts de conservation et démarches auprès du gouvernement indonésien pour protéger ces primates dans les parcs et les forêts valent à Biruté Galdikas de nombreux ennemis : elle est menacée de représailles, et même victime d’une tentative d’enlèvement, par des exploitants forestiers illégaux. Pour autant, rien n’entame sa détermination : de 1996 à 1998, elle est nommée conseillère auprès du ministère indonésien des Forêts ; et, en 1997, la plus haute distinction indonésienne, le prix Kalpataru (Héros de la Terre), distingue son leadership environnemental.
Si l’orang-outan était le moins bien connu des hominidés avant les travaux de Biruté Galdikas, les recherches de long cours et les observations de terrain au Camp Leakey, menées en collaboration avec ses doctorants Gary Shapiro9 et Graham Banes10, sur plus de trois décennies ont contribué considérablement à la compréhension du comportement, de l’écologie et de la conservation de l’espèce. En particulier, ces travaux confirment le cycle spécifique de reproduction de sept à huit ans — facteur de vulnérabilité à l’extinction de l’espèce. Au cours de la décennie 1970, elle est nommée professeure extraordinaire à l’Universitas Nasional à Jakarta, d’où elle a supervisé les recherches de plus d’une centaine d’étudiants indonésiens en biologie, puis en 1981, titularisée comme professeure à la Simon Fraser University de Colombie-Britannique au Canada.
Un enseignement international
En 1986, afin de soutenir à travers le monde les recherches menées au Camp Leakey et ce programme de protection, Biruté Galdikas et ses collègues fondent l’Orangutan Foundation International (OFI) en Californie à Los Angeles, avec l’aide de John Beale, un juriste du département US de la Justice. Biruté Galdikas et Pak Bohap — son second mari, membre de l’ethnie Dayak, peuple autochtone de l’île de Bornéo —, jouent également un rôle moteur dans la création d’associations affiliées à l’OFI en Australie, en Indonésie et au Royaume-Uni. Visant à comprendre la nature de l’animal, mais aussi à préserver son habitat naturel en rapide diminution du fait de la déforestation des îles de Bornéo et Sumatra, leur engagement s’étend également aux populations locales, à leur culture et à l’environnement. Pour soutenir les engagements internationaux de Biruté Galdikas et sensibiliser le public aux enjeux de la conservation, Ukio Bank, une banque lituanienne, créé à Vilnius la Biruté Galdikas Ecology and Support Foundation.
La plus longue étude ininterrompue jamais conduite sur un mammifère sauvage
Avec 40 ans passés à Tanjung Puting, Biruté Galdikas a dirigé, en tant que chercheuse référente, la plus longue étude ininterrompue jamais conduite sur un mammifère sauvage, ayant recueilli plus de 100 000 heures d’observations sur des orangs-outans sauvages, et documenté leur vie sur trois générations. Sur la base de ce matériel empirique, elle donne de nombreuses conférences sur ces hominidés et leur habitat en forêt tropicale humide, sensibilisant des milliers de personnes au destin menacé de ces mammifères par le truchement de nombreuses institutions de recherche, tant en Indonésie qu’à travers le monde. En 1995, elle relate ce parcours dans un essai intitulé Souvenirs d’Eden11.
Son audience s’accroît progressivement grâce aux différentes distinctions internationales reçues : en 1990, elle est distinguée par le Prix humanitaire de l’association PETA12 en reconnaissance de son action écologique ; puis, elle figure au Palmarès des 500 par les Nations-Unies13 en 1993 ; enfin, elle reçoit le Prix Tyler pour le mérite environnemental en 1997.
Avec une population estimée à environ à 119 000 individus, les trois espèces d’orangs-outans (Bornéo, Sumatra et Tapanuli) en danger critique d’extinction (sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature) sont confinées aux îles de Bornéo et Sumatra. Les 6 000 primates de Tanjung Puting constituent aujourd’hui leur plus grande population vivant à l’état sauvage. En 20 ans, ils ont perdu 80 % de leur territoire et leurs populations ont été réduites de moitié. Le recul de ces populations est dû aux activités humaines : déforestation, chasse, expansion urbaine, plantations industrielles pour l’huile et le caoutchouc ou pour la pâte à papier, mines, feux de forêt et trafics illégaux. Ainsi, seul un tiers des orangs-outans dans l’État de Sabah en Malaisie orientale se trouve en zones protégées (parcs nationaux et réserves naturelles), ce qui en laisse deux tiers sans protection. Cependant, leur capacité d’adaptation autorise un espoir pour leur survie qui demeure conditionnée par la poursuite de mesures conservatoires.
Grâce au legs scientifique et l’engagement environnemental de Biruté Galdikas, valorisés par les associations œuvrant à leur cohabitation avec les humains, certaines populations d’orangs-outans peuvent se maintenir désormais dans des forêts exploitées, des plantations d’acacias ou de palmiers à huile, voire au sein d’habitats humains où la chasse est proscrite.
Lire aussi
- Ingénieur honoraire à INRAE, l’auteur prépare un ouvrage sur les figures marquantes des sciences du vivant.
- Curious George, Hans Augusto et Margret Rey, Houghton Mifflin (1941). Selon la critique post-coloniale, cet ouvrage est considéré comme « un exemple classique de littérature coloniale pour la jeunesse ».
- Passionnés d’anthropologie, Joan Travis et son mari ont joué un rôle essentiel dans la création et la gestion de la Leakey Foundation et de l’Institute of Human Origins.
- Site web de The Leakey Foundation : https://leakeyfoundation.org/
- Site web de National Geographic : https://www.nationalgeographic.fr
- Galdikas BMF (1981) Orangutan reproduction in the wild. In: GrahamCE (ed) Reproductive Biology of the Great Apes. Academic Press, New York, p. 281–300
- Orangutans, Indonesia ‘s People of the Forest, par Biruté Galdikas-Brindamour, photographies par Rod Brindamour, National Geographic, octobre 1975, p. 444-472.
- « Orang-utan tool-use at Tanjung Puting Reserve, Central Indonesian Borneo (Kalimantan Tengah) », Journal of Human Evolution, vol. 11, no 1, janvier 1982, p. 19–33.
- Factors Influencing the Variance in Sign Learning Performance by Four Juvenile Orangutans (Pongo Pygmaeus) The University of Oklahoma, Ph.D. 1985.
- Male orang-utan bimaturism and reproductive success at Camp Leakey in Tanjung Puting National Park, Indonesia, Cambridge University, PhD, 2014, résultats publiés dans Banes, G.L., Galdikas, B.M.F. & Vigilant, L. Behav Ecol Sociobiol 69, p. 1785–1794 (2015).
- Souvenirs d’Eden : ma vie avec les orangs-outans de Bornéo, Belfond, 1997.Traduction de Reflections of Eden : my years with the orangutans of Borneo, Paperback, Boston, 1995.
- People for the Ethical Treatment of Animals (https://www.peta.org/).
- Prix créé par le Programme des Nations unies pour l’environnement en 1987 pour récompenser les accomplissements dans le domaine environnemental. À partir de 2005, ce palmarès est remplacé par celui des Champions de la Terre.
