Bruits de fond

Published on 7 novembre 2022 |

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Les palmiers à huile, les orangs-outans et les peuples autochtones

Par Jean-Pierre Poulain, sociologue et anthropologue, professeur à l’université de Toulouse- Jean Jaurès, titulaire de la chaire « Food Studies » de la Taylor’s University, Kuala Lumpur (Malaisie).

Plantons d’abord le décor. Après l’Indonésie, la Malaisie est le deuxième exportateur au monde d’huile de palme. Deux pays qui, à eux seuls, totalisent 85 % des approvisionnements mondiaux. Originaires de l’Afrique de l’Ouest, les palmiers à huile y ont été introduits par les Britanniques à partir des années 1960. En une poignée de décennies, poussées à la fois par une hausse spectaculaire de la demande mondiale d’huile de palme pour les industries alimentaires, cosmétologiques et énergétiques et par une stratégie étatique de développement des exportations, les palmeraies se sont déployées sur toutes les parcelles possibles. Une ruée opérée autant par de petits planteurs que par les gros. De 43 000 hectares en 1960, les palmiers à huile sont passés à 5,3 millions d’hectares en 2020. Il faut dire que la plante présente un rendement record – quatre tonnes d’huile à l’hectare, contre seulement une demi-tonne à l’hectare pour le soja – et fournit du travail à bon nombre de familles.

Cet essor s’est opéré pour partie en remplacement de cultures d’hévéas mais aussi et surtout au détriment des forêts équatoriales, dont des forêts primaires de Bornéo qui sont parmi les plus anciennes et les plus riches en biodiversité de la planète. Aussi, à partir des années 2010, les alertes de scientifiques et d’ONG se multiplient-elles sur la destruction de cet écosystème, riche d’espèces endémiques et stockant d’énormes quantités de carbone. Au cours de cette même décennie, le projet de taxe dite « Nutella »1 a mis en relief le lien opéré entre cette matière grasse la plus consommée au monde – par ailleurs objet de controverses nutritionnelles – et la destruction des forêts naturelles. C’est sur ce point précis que je souhaite relever un paradoxe : l’élément qui a contribué à la médiatisation et ému les sensibilités occidentales autour de cette déforestation aux nombreuses conséquences dramatiques, c’est le cas emblématique de l’orang-outan, un grand singe qu’on ne trouve plus qu’à Bornéo et Sumatra et classé en « danger critique d’extinction ». C’est notamment la campagne anti-huile de palme menée par Greenpeace, en 2018, qui enflamme médias et opinion publique : « Chaque jour, vingt-cinq orangs-outans disparaissent, leur habitat est détruit pour cultiver des palmiers à huile ». Je parle de paradoxe car, dans cette même jungle, vivent aussi des groupes humains qui voient leur habitat et leur mode de vie mis en péril : des peuples autochtones, les « Bumiputra » – littéralement « les Fils du sol » –, dont certains groupes vivent dans la jungle pratiquant la chasse et la cueillette, parfois associées à la riziculture sèche de montagne ; ou les communautés nomades « Penan », dépossédées de leurs territoires ancestraux, sur lesquels elles n’ont qu’un droit coutumier : ces terres appartiennent à l’État malaisien qui, un temps, a vendu à tour de bras des parcelles aux producteurs d’huile de palme. Bien sûr, le problème des orangs-outans est extrêmement important et ils sont le symbole de la biodiversité tout entière. Mais comment comprendre le fait que l’alerte sur la déforestation, qui met aussi en péril des groupes humains dont le mode de vie fait partie du patrimoine de l’humanité, ait été inaudible ? On peut y voir un renversement de la hiérarchie homme-animal et l’idéalisation consécutive des animaux sauvages. Rappelons-nous « L’Ours », de Jean-Jacques Annaud, qui donnait aux humains des leçons d’éthique naturelle. Les orangs-outans sont dignes des émotions et des indignations occidentales, alors que les chasseurs-cueilleurs ne méritent que l’indifférence et un silence condescendant. Au pire ils pourront toujours aller en ville. Le message du Sommet de la Terre de Rio qui, en 1992, affirmait l’interdépendance entre la biodiversité et l’ethnodiversité semble bien loin…


  1. Amendement proposé par le sénateur Yves Daubigny en 2012 visant à taxer les importations d’huiles de palme, de palmiste et de coprah utilisées dans des produits de grande consommation comme la pâte à tartiner Nutella®.

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