À mots découverts

Published on 31 mars 2020 |

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Artificialisation des sols : Une notion à creuser !

Par Valérie Péan

Tout le monde en parle et s’en alarme, mais que recouvre précisément cette fameuse artificialisation des sols qui ne cesse de gagner du terrain et que l’on imagine forcément destructrice pour l’environnement et l’agriculture ? Une récente Expertise Scientifique Collective (ESCo) conduite par l’Inra 1 et l’Ifsttar, et pilotée par Y. Le Bissonnais, A. Ruas et B. Béchet, a été l’occasion de plusieurs mois de recherches bibliographiques et de débats très ouverts entre spécialistes de diverses disciplines, révélant de surprenantes zones de flou, des pans d’impensés et une poignée de paradoxes. Imaginons que nous nous glissons dans les coulisses de cette Esco pour écouter tous les à-côtés qui n’ont sans doute pas manqué de nourrir le rapport final, à paraître d’ici quelques semaines…

En cet hiver 2015, les ministères de l’Environnement et de l’Agriculture ainsi que l’Ademe passent commande à l’Inra et à l’Institut Français des Sciences et Technologies des Transports, de l’Aménagement et des Réseaux (IFSTTAR) d’une Escosur « l’artificialisation des sols : déterminants, impacts et leviers d’action ». Logique, au niveau national et même européen, plusieurs textes de loi mentionnent la nécessité de juguler la consommation des terres agricoles et des espaces naturels. Il s’agit donc, d’abord, de dresser un état des lieux des connaissances et des besoins de recherches éventuels pour éclairer la décision publique sur les moyens d’agir. 

Première étape : réunir un groupe d’experts – une cinquantaine, pas moins ! – de toutes disciplines et leur permettre de s’approprier le cahier des charges de la commande, ainsi que de lire et de trier tout un corpus d’articles rassemblé par des documentalistes. Un préalable qui semble un brin fastidieux, mais nécessaire. Bref, la routine, pensez-vous. Sauf que, dès cet instant, surgissent sans nul doute les premiers étonnements. Car, d’un expert à l’autre, la notion même d’artificialisation est loin de faire consensus. Un paradoxe tant ce terme est répandu, du moins dans les données et les politiques publiques ainsi que dans les médias en France et en Europe. 

De fait, et voilà bien un impensé, l’artificialisation n’est un concept scientifique pour aucune discipline concernée, de la pédologie à la sociologie en passant par l’économie. De quoi est-elle alors le nom ? En fait, d’une catégorie statistique. Voilà qui a le mérite de clarifier les échanges pluridisciplinaires et qui reflète la genèse de cette notion, apparue en Europe à la fin des années 1980, lorsqu’il s’est agi de mesurer la quantité des terres perdues au fil des ans pour l’agriculture. Des espaces ont alors été dits « artificialisés » dès lors qu’ils changent d’usage, passant d’un état naturel (friches, prairies, zones humides…), forestier ou agricole, à des sols bâtis, revêtus ou stabilisés, sans oublier les chantiers, carrières, décharges, terrains de sport et autres parcs et jardins publics. 

Reste que née du souci de mesurer la diminution des terres, en raison notamment de l’étalement urbain, la notion exclut de fait l’idée que l’agriculture puisse elle-même être source d’artificialisation ! Nous y reviendrons…

Un succès flou

Une fois établi le fait que l’artificialisation des sols est une catégorie statistique, il s’agit donc d’aller scruter du côté des méthodes de mesure et des nomenclatures. Et là encore, surprise. Car, selon les sources, les chiffres diffèrent. En clair, dans la France métropolitaine par exemple, le gouvernement dans ses récents rapports sur les « nouveaux indicateurs de richesse » retient le taux de 9,3% pour 2014. Mais, à l’échelle européenne, où sont collectés les taux des différents Etats membres, l’artificialisation propre à l’Hexagone n’est plus que de 5,8%. Pourquoi un tel écart ? C’est qu’entre les deux méthodes utilisées (Teruti-Lucas et CORINE Land Cover – lire l’article « Deux méthodes de mesure » ci-dessous), tout ou presque diffère : les modes d’observation et de collecte de données, les classifications de l’usage des sols, les échelles d’analyse… Il semblerait que la carte commence sérieusement à se brouiller, rendant impossible la comparaison entre les dispositifs de mesure existants.

Si les logiques sont aussi hétérogènes, c’est sans doute parce qu’elles ne répondent pas tout à fait aux mêmes objectifs, selon qu’elles se préoccupent d’urbanisme et d’aménagement du territoire, de protection des espaces naturels ou de consommation de foncier agricole. 

Ainsi, pour les économistes et les sociologues que taraude la question de la localisation des activités humaines, notamment en matière de concentration ou de dispersion, il est souvent bien tentant d’assimiler artificialisation et urbanisation. Interrogé sur ce point, le pédologue et géographe Yves Le Bissonnais, qui fait partie de l’Esco, renchérit : « La différence d’approche selon les disciplines est considérable ! Le sol est un objet d’étude protéiforme et polysémique et cette diversité entraîne des acceptions différentes du terme. On est tenté de séparer les sciences sociales, qui verraient le sol comme une surface, et les sciences de l’environnement, qui verraient le sol en volume. Mais si cela a été vrai par le passé, et cela se ressent dans la littérature étudiée, aujourd’hui de nombreux projets de recherches pluridisciplinaires viennent tempérer ce constat ». D’un côté, aux yeux d’un urbaniste ou d’un économiste, longtemps inscrits dans une logique cadastrale du sol, l’artificialisation est d’abord un indicateur de croissance économique et démographique, se voyant par là-même valorisée. De l’autre, la prise en compte de la valeur environnementale du sol « avec une profondeur, des horizons, des propriétés physiques, chimiques et biologiques extrêmement variables, donc des aptitudes ou non à produire de la biomasse », commence à faire racine. D’où cette préoccupation nouvelle : non pas seulement quantifier le nombre d’hectares consommés par la ville, mais qualifier les types de sols, la nature des perturbations qu’ils subissent ainsi que leurs conséquences, pour mieux assurer leur gouvernance. Avec cette avancée majeure à l’horizon : passer d’une conception d’un sol simple support d’activités économiques, comme on le lit encore dans certains articles scientifiques, à celle d’un sol en 3D, à même de rendre des services écosystémiques, de filtrer l’eau, d’abriter faune et flore. Où l’on comprend mieux, dans cet esprit, que c’est non pas l’urbanisation, mais bien plutôt  l’imperméabilisation des sols qui taraude cette fois les pédologues. Il faut dire qu’il y a là un stade ultime de modification, comme l’on pose un couvercle pour mieux sceller le vivant.  

Voilà pour le fossé fondamental entre sciences sociales et sciences du sol. Reste un cas à part, celui des juristes… Maylis Desrousseaux, cheffe de projet à la Depe Inra, fait partie de ceux-là. A ses yeux de spécialiste en droit de l’environnement, le flou du concept ou les approches plurielles du sol… ne posent aucun problème ! L’artificialisation est un mot-valise ? Eh bien « C’est assez pratique ! Cela fait converger une foule de problématiques, depuis les activités industrielles jusqu’aux constructions d’infrastructures en passant par l’urbanisation ou l’extraction minière. Non seulement je me satisfais très bien de ce flou, mais j’y vois une richesse, là où nous avons beaucoup de mal à qualifier la dégradation du sol et donc les réparations liées. »

Urbanisation : l’érosion de présupposés…

Avec cette question de la dégradation des sols et de l’environnement, nous voilà justement au cœur des enjeux de l’Esco et donc des échanges entre disciplines. « Dans un certain nombre de textes et d’études, le taux d’artificialisation est utilisé comme indicateur de dégradation de la biodiversité. Il y a dans ce lien mécanique qui est opéré entre les deux phénomènes, quelque chose qui interroge » confie Bertrand Schmitt, directeur de la Depe Inra.  

Il faut dire que mettre dans la même catégorie un jardin public et un parking bétonné ne facilite pas la nuance pour évaluer les impacts environnementaux de l’artificialisation. « Ce qui devient alors central dans l’analyse », reprend Y. Le Bissonnais, « c’est le problème de la référence. Par rapport à quoi mesurer les différents effets de l’artificialisation ? Est-ce le sol tel qu’il était avant son changement d’usage ? Par exemple, un sol agricole avant qu’il soit transformé en zone pavillonnaire ? Ou bien un sol “originel”, exempt d’activités humaines ? Il n’y a pas de réponse claire. Du coup, les pédologues et les écologues comparent les sols “artificialisés” soit à des forêts, soit à des prairies ou à des sols cultivés. Or, selon le point de référence choisi, les conclusions sur les impacts sont très différentesIl y a des sols urbains qui peuvent être plus riches en matières organiques que des sols cultivés épuisés. En revanche, s’ils sont comparés à des prairies, même semées, ou à des forêts, même cultivées, leurs qualités seront évidemment moindres. » Bref, l’intensité de l’artificialisation ne saurait être corrélée à un usage particulier, tant les situations sont variables, que ce soit au niveau des villes comme dans les espaces agricoles. 

Et pourtant, dans les esprits comme dans nombre de documents, l’artificialisation est toujours considérée comme un processus uniforme et continue de rimer avec urbanisation, imperméabilisation et dégradation. « Au sein de l’expertise collective, nous nous sommes rendu compte que ces présupposés n’étaient pas assez étayés » nous apprend Y. Le Bissonnais. « La périurbanisation serait une catastrophe ? Pas si sûr du point de vue des impacts environnementaux. Il arrive que ce soit même le contraire selon les modes d’aménagementEn termes de pédogenèse, on constate parfois, sur des zones artificialisées réhabilitées et revégétalisées, des processus à très courte échelle de reformation ou d’amélioration de sols de qualité. » 

Bertrand Schmitt, lui, y perçoit aussi un biais socioéconomique. « Quand on cherche des leviers pour limiter l’artificialisation, le plus courant est de jouer sur l’habitat, un déterminant sur lequel il semble plus facile d’agir. Ce faisant, on fait porter la responsabilité de l’artificialisation grandissante sur les seuls ménages, et non sur l’ensemble de la société ». 

Au-delà de la quantification des terres perdues pour l’agriculture ou les espaces naturels, il s’agit donc bien plutôt de se pencher sur le volet qualitatif : estimer les conséquences sur la biodiversité, l’hydrologie et l’environnement en général pour chaque mode d’artificialisation et chaque type de sols. 

Et l’agriculture, alors ? Dans la commande publique, de fait, le choix a été d’exclure les sols qu’elle travaille (vous avez bien lu), à l’instar des outils statistiques. Et pourtant, que dire d’installations hors-sol, donc figurant dans la catégorie « sols bâtis », et néanmoins incluses dans les surfaces agricoles ? Ou de terres cultivées lessivées, tassées, ayant perdu toute fertilité ? Des questions qui mériteraient peut-être de faire évoluer la notion d’artificialisation. Voire de changer la terminologie. Après tout, dans certains pays, le mot n’est guère usité. En anglais, on parle ainsi plutôt de « soil sealing », qui renvoie à cette fameuse imperméabilisation chère à la pédologie.  

Deux méthodes de mesure. L’artificialisation désigne un changement d’usage des sols agricoles et naturels (dont les forêts, les zones humides et les surfaces en eau), changement qui n’est d’ailleurs pas forcément irréversible. Deux grands outils quantifient le phénomène. Le premier, CORINE Land Cover (CLC), est une base de données cartographiques communautaire sur l’occupation des sols, réalisée par photo-interprétation d’images satellitaires et pilotée par l’Agence européenne pour l’environnement. Cet inventaire, assuré en France par le Commissariat général au développement durable relevant du ministère de l’Environnement, décline les sols artificialisés en tissu urbain continu et discontinu, zones industrielles et commerciales, réseaux de transport, mines, décharges, chantiers, espaces verts artificialisés non agricoles, soit entre 16 000 et 30 000 hectares supplémentaires par an en France, de 1990 à 2012. Notons toutefois que CLC ne prend pas en compte les espaces artificialisés isolés de moins de cinq hectares ni les linéaires de moins de 100 mètres de large, d’où, sans doute, une sous-estimation de l’artificialisation et les taux plus faibles qu’il affiche pour la France (5,8 %) par rapport à d’autres sources. Le second, l’enquête Teruti-Lucas, est réalisé et utilisé par le ministère de l’Agriculture en France. Comme son nom l’indique, il se fonde sur une enquête de terrain, concernant un nombre important de points géoréférencés sur le territoire (environ 300 000), qui constituent un échantillon extrapolé à l’ensemble du pays, y compris l’outre-mer. Sa nomenclature, plus détaillée, diffère sensiblement de celle de CLC. Elle distingue ainsi les « sols bâtis » ; les « sols revêtus ou stabilisés » avec les sous-catégories « linéaires » et « aréolaires » ; enfin, les « autres sols artificialisés » qui distinguent les « sols enherbés » et les « sols nus », les premiers dominant les seconds. Deux certitudes toutefois : la progression des sols artificialisés – 490 000 hectares entre 2006 et 2014 selon Teruti-Lucas – s’effectue aux deux-tiers au détriment des terres agricoles. Et 64 % des sols artificialisés sont imperméabilisés. (Source : Agreste.)

  1. Plus exactement par la Délégation à l’Expertise collective, à la Prospective et aux Etudes (DEPE) de l’Inra.

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