Wallonie : aux racines de la colère agricole
Il y a un an, la colère agricole flambait un peu partout : en Allemagne, en France, puis en Belgique. La Fugea y a participé activement. Mais, alors que le discours dominant place les normes environnementales au cœur de la grogne, ce syndicat agricole wallon pointe en premier lieu la question d’une rémunération et des prix justes pour sauver ses fermes et leurs transitions.
Par Timothée Petel, chargé de mission politique, et Vincent Delobel, éleveur de chèvres bio, administrateur à la Fédération Unie des Éleveurs et des Agriculteurs (Fugea), Wallonie, pour le 17ème numéro de la revue Sesame (mai 2025).
Même si l’explosion de la colère a été soudaine, elle était prévisible. Le secteur est dans une situation critique depuis des décennies. De nombreuses fermes, autrefois proches les unes des autres, ont disparu. Celles qui restent ont dû s’agrandir et s’intensifier, tandis que d’autres ont emprunté des voies alternatives – non sans embûches. Si notre métier est passionnant et plein de sens, la rémunération n’est pas à la hauteur de la charge de travail ni de la pression économique et administrative qui pèse sur les exploitations.
Quant à l’avenir, il est flou, tant les visions politiques, les exigences de l’agro-industrie ou celles des citoyens et citoyennes sont peu claires voire contradictoires. Nous vivons aussi des chocs climatiques ou sanitaires qui risquent de s’enchaîner. Bref, le mal-être, lié au sentiment d’abandon par la classe politique et aux conditions d’insécurité économique, est profond. Les précipitations incessantes de l’hiver 2023-2024 et les prix en berne ont tout aggravé.
DES PRIX JUSTES POUR SAUVER NOS FERMES
Si les racines de la colère agricole sont communes, les revendications ont varié. Certains acteurs ont tenté d’opposer agriculture et environnement, mais la FUGEA a fait entendre une voix différente.
Nos agriculteurs et agricultrices ont rappelé que la transition du système agricole et alimentaire est nécessaire. Déjà, sur le terrain, nombreux sont celles et ceux qui adaptent leurs pratiques : autonomie, élevage à l’herbe, agriculture bio, conservation des sols, agroforesterie, etc. Cependant, ils doivent disposer de moyens à la hauteur pour mener cette transition. L’agroécologie est une nécessité mais elle ne s’impose pas d’un coup. Seule une approche systémique et collective peut renforcer la résilience de notre système alimentaire. Les risques et bénéfices doivent être partagés équitablement entre acteurs des filières.
(…) il faut donner aux exploitants les moyens de maintenir leurs fermes
Rappelons la précarité économique de nombreuses fermes. Selon Celagri (la Cellule d’information qui compile des informations sur les pratiques agricoles en Wallonie), depuis 2010, les agriculteurs ont gagné en moyenne 50% du salaire brut moyen des travailleurs non agricoles, avec une grande diversité entre fermes, entre productions, et avec une grande variabilité inter-annuelle1. Face aux imprévus, les filets de sécurité sont souvent inexistants. Or il faut donner aux exploitants les moyens de maintenir leurs fermes, de les faire évoluer et de les transmettre aux générations suivantes.
LES INSTITUTIONS EUROPÉENNES AU CENTRE DE NOS MOBILISATIONS
Au cœur de la colère agricole, nous avons organisé trois mobilisations sans précédent à Bruxelles, avec la coordination européenne Via Campesina et le soutien d’alliés de la société civile et d’autres syndicats belges et communautaires.
Contrairement à d’autres acteurs du monde agricole, la Fugea juge néfaste la politique libérale mise en place depuis trente ans par les institutions européennes et le démantèlement des mécanismes de régulation. Ils sont une source de concurrence déloyale et de dépendance aux marchés mondiaux où les prix sont instables et déconnectés des coûts de production. Mais des solutions existent : sortir des accords de libre-échange ; réintroduire de la régulation en révisant l’Organisation Commune des Marchés (OCM) dans la Pac ; renforcer la directive UE 2019/633 sur les pratiques commerciales déloyales pour garantir des prix de vente supérieurs aux coûts de production ; enfin, augmenter le budget de la Pac pour soutenir les pratiques agroécologiques.
LE MERCOSUR, SYMBOLE DES INCOHÉRENCES EUROPÉENNES
Après nos deux premières mobilisations, notre déception fut immense. Les premières décisions des institutions européennes ont visé à mettre en pause certaines règles environnementales de la Pac et ont surtout remis en cause le Green Deal qui misait sur une approche systémique nécessaire. Nous avions défendu la stratégie « Farm to Fork » en 2020, en indiquant que, pour être effectif et réaliste dans nos fermes, ce Pacte vert devait s’accompagner de moyens, principalement via le budget de la Pac 2023-2027 (qui fut pourtant diminué) et d’un effort de cohérence avec les politiques commerciales.
Le volet agricole de cet accord révèle les conséquences du libéralisme
Mais la Commission, qui avait une occasion d’agir en négociant l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur, n’a pas fait ce choix. Le volet agricole de cet accord révèle les conséquences du libéralisme : l’importation sur notre territoire de produits qui ne respectent pas nos normes, ce que certains semblent découvrir. C’est une concurrence déloyale inacceptable. Toxique pour nos fermes, le traité l’est en outre pour notre planète et pour les droits humains et sociaux.
La logique de ce traité entre en totale contradiction avec le Green Deal. Il est impossible d’être compétitifs face à l’agro-industrie brésilienne tout en faisant évoluer les pratiques vers plus de durabilité. L’opposition collective au traité doit être l’occasion de sortir l’agriculture des accords de libre-échange et de refonder un cadre reposant sur la coopération et la souveraineté alimentaire pour le commerce agricole.
En bouclant les négociations à Brasilia en décembre 2024, la Commission européenne a envoyé un signal terrible à tout un secteur et aux ambitions de transition. Pire encore, elle alimente une colère agricole grandissante et renforce le sentiment anti-européen de ceux qui ne croient plus en un système prétendument démocratique, qui semble fonctionner sans eux et contre eux. Mais le Conseil de l’Union européenne, le Parlement européen et nos parlements nationaux pourront encore s’y opposer.
UN CADRE LÉGAL POUR SORTIR DES PRIX BAS
(…) les agriculteurs et agricultrices sont incapables d’imposer des prix fondés sur leurs coûts de production
Si le cadre européen doit évoluer pour garantir des prix justes et stables, il est essentiel de revoir leur construction dans les filières agroalimentaires belges. Depuis trop longtemps, les agriculteurs et agricultrices sont incapables d’imposer des prix fondés sur leurs coûts de production. Les agro-industriels, premiers acheteurs de nos produits, exploitent cette position de faiblesse dans la chaîne pour imposer une logique de prix bas. Ces dernières années les concentrations n’ont fait que se renforcer et ce n’est pas un hasard si de nombreuses actions ont ciblé les centres de distribution en Wallonie.
Les mobilisations auront remis la question des prix au centre de l’agenda politique fédéral, au moment où se préparaient les élections. Une « Task Force Alimentation » a été mise en place, rassemblant l’ensemble des acteurs de la chaîne pour clarifier la construction des prix et encadrer les relations commerciales avec les transformateurs et la grande distribution. Elle s’inspire des lois Egalim en France et des réformes menées en Espagne. L’un des enjeux majeurs était l’achat de nos produits en dessous de nos coûts de production, qui n’a malheureusement pas été vraiment interdit. Cependant, des indices de prix vont être développés pour chaque filière et pris en compte via des « accords de branche » lorsque ces organisations existent, mais rien n’a encore changé dans les fermes.
CRISE DU FONCIER ET COMPLEXITÉ ADMINISTRATIVE
Cette précarité foncière est un frein à la transition agricole
Les politiques agricoles wallonnes ont également participé à l’érosion du monde agricole, générant une crise du foncier agricole sans précédent. L’absence de cadre politique favorise la spéculation sur les terres agricoles, l’arrivée d’investisseurs externes, le développement d’activités autres que la production nourricière (énergies renouvelables, sapins de noël, centres équestres, etc.) ou l’agrandissement sans limite des fermes. L’achat de terres agricoles est devenu quasi impossible, le prix du foncier étant parmi les plus élevés d’Europe : en sept ans, il a bondi de 44 %. Il atteint en moyenne 39000€/ha. Dans ces conditions, les agriculteurs et agricultrices dépendent de la location des terres qui représente aujourd’hui 62 % des surfaces exploitées. L’enjeu majeur est donc de garantir des contrats pérennes, ce que permet le bail à ferme. Or, de nombreux propriétaires s’en détournent au profit de solutions plus flexibles et davantage rentables. Cette précarité foncière est un frein à la transition agricole : impossible de mettre en place des pratiques durables. L’installation des jeunes agriculteurs et la transmission des fermes sont également compromises.
De même, la complexité administrative est souvent pointée du doigt mais elle dépasse largement la question des normes environnementales, car d’autres réglementations encadrent notre quotidien : démarches d’installation, bien-être animal, traçabilité des productions… Souvent, la forme plus que le fond pose problème. La mise en œuvre des normes se traduit en effet par une ultra-complexification administrative : tâches intenables, empilement de règles, changements continus, communications tardives, surcontrôles, etc. Même en étant de bonne volonté, il est impossible de suivre la réglementation et l’incertitude est un stress perpétuel. Aussi la Fugea plaide-t-elle pour une réelle simplification administrative avec des propositions concrètes pour le quotidien. Les mobilisations ont permis le lancement d’un groupe de travail et quelques changements à la marge mais la machinerie reste, hélas, la même pour le moment.
LES CITOYENS ET CITOYENNES, MOTEURS DU CHANGEMENT
Base de notre société, les citoyens et citoyennes ont, au fil du temps, légitimement poussé le monde agricole à adapter ses modes de production face aux grands défis : le changement climatique, la perte de biodiversité, la production d’une nourriture locale de qualité, le respect du bien-être animal. Les agriculteurs et agricultrices que nous représentons ont répondu en grande partie à leurs attentes. En témoignent les conversions vers l’agriculture biologique, le développement de productions en circuits courts, l’évolution vers des systèmes d’élevage privilégiant l’herbe, moins dépendants du soja importé et plus respectueux de nos animaux… Pendant un temps, les citoyens et citoyennes nous ont soutenus par leurs actes d’achat.
Mais, en 2024, les achats de produits bio et de qualité différenciée ont diminué, les clients de nos points de vente locaux ont disparu, des éleveurs ont été pris à partie. Or les choix de consommation individuels et collectifs conditionnent notre avenir. Si la consommation en circuit court a explosé pendant les mobilisations, la situation reste précaire.
URGENCE À AGIR
(…) il faut adapter nos fermes et nos pratiques pour absorber les chocs présents et futurs
Aucun statu quo n’est possible face aux défis actuels, et notamment le renouvellement des générations : en Wallonie, l’âge moyen des agriculteurs et agricultrices est de cinquante-cinq ans. Des milliers de fermes vont chercher un repreneur, et seulement une sur cinq en trouve un aujourd’hui. Ne pas agir face aux crises environnementales n’est pas davantage une option : bouleversement climatique, érosion de la biodiversité ou pollutions (PFAS par exemple) nous rappellent l’urgence qu’il y a à préserver nos écosystèmes et la santé humaine. En première ligne, nous savons qu’il faut adapter nos fermes et nos pratiques pour absorber les chocs présents et futurs.
Enfin, la dépendance critique de l’agriculture aux énergies fossiles et aux engrais minéraux a de lourdes conséquences environnementales et fragilise encore les fermes. L’autonomie, les systèmes pâturants, la couverture des sols sont autant de leviers pour renforcer la résilience du secteur. En février 2025, notre congrès annuel a débattu de l’étude du Shift Project « Pour une agriculture bas carbone, résiliente et prospère ». Sa conclusion a été claire : la transition du modèle agricole et alimentaire est urgente et nécessaire. Comme l’écrasante majorité des répondants de la « Grande Consultation des agriculteurs » (Shift Project, 2024), nos membres sont prêts à accélérer leur évolution. Toutefois, cette transition doit être soutenue par des mesures économiques et politiques concrètes et stables. Le chantier du siècle pour notre agriculture.
