Quel heurt est-il ?

Published on 6 octobre 2020 |

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[Covid-19] Big Pharma : vers la fin d’une idéologie dominante ?

par Sylvie Berthier

Pour Hervé Chneiweiss, Directeur du laboratoire Neuroscience Paris Seine – IBPS, président du comité d’éthique de l’Inserm, il y a de grandes chances que le vaccin contre le Covid-19 – si l’on en trouve un- échappe aux lois du marché des médicaments. Exemples à l’appui, il montre les dérives de ce système financiarisé à outrance et plaide pour une recherche et une prévention frugales. Pas simple.

Le Monde ne pourra pas se payer un deuxième carnage en Afrique

A-t-on une chance de trouver un vaccin contre le Covid ? Hervé Chneiweiss : Oui. Comme Gramsci, je pense qu’il faut allier le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté. Cependant, je suis raisonnable et je vois les difficultés qui nous attendent. Il y a des évidences biologiques : on s’immunise peu ou mal contre les coronavirus en général ; il arrive que l’on trouve assez facilement un vaccin mais, d’autres fois, cela nécessite beaucoup plus de travail et de temps. Donc, je ne vends pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Regardez, on attend depuis 30 ans un vaccin contre le Sida qui fait toujours, chaque année, 700 000 à 800 000 morts. Il faut dire aussi que cette maladie touche des populations qui n’ont pas de travail et dont on se souciait assez peu en Afrique ou en Asie du sud-est. Mais le Monde ne pourra pas se payer un deuxième carnage en Afrique. Que ce soit la fondation Gates ou l’Union européenne, qui a déjà provisionné 8 milliards d’euros, il va de soi que l’Afrique bénéficiera des vaccins dès qu’ils apparaîtront.

Emmanuel Macron, le pape François ou encore Muhammad Yunus, l’économiste Nobel de la paix 2006, demandent que le vaccin échappe aux lois du marché pour devenir un bien commun, mis à la disposition du plus grand nombre et le plus rapidement possible. Est-ce possible selon vous ?
Oui et non. Oui, pour des raisons économiques et démocratiques : il est inimaginable que les Belges, par exemple, en disposent et pas les Français. Ce serait la révolution. Les gouvernements font donc tout ce qu’il faut pour soutenir la recherche, précommander des doses, nouer des alliances internationales… afin d’obtenir le vaccin quand il sera disponible. D’autant que, selon les accords Adpic 1 de l’OMC (articles 27 et 30), les Etats au regard de l’urgence du traitement pour leurs citoyens pourraient imposer des licences d’office (suspension des brevets). Les industriels de la pharmacie ont donc tout intérêt à gagner peu sur des milliards de doses. La concurrence fait tellement rage qu’ils préfèrent être les 1ers – voire les 2e ou 3e – avec un vaccin efficace qu’ils vendront en masse, plutôt que de jouer, comme sur d’autres classes thérapeutiques, à la loi du winner takes all (le gagnant rafle la mise). Je dirais donc que l’intérêt bien compris des uns et des autres fait que nous nous dirigeons vers un médicament qui n’est pas exactement un bien commun, au sens où son coût ne sera pas nul, mais l’industrie pharmaceutique sera raisonnable. Pas question ici de syndrome Gilead 2, qui cherche un maximum de profit pour chaque molécule développée. En même temps, il serait illusoire d’imaginer le vaccin à prix coûtant ; les industriels voudront gagner quelque chose. Au bout du compte, ils seront de toute façon gagnants, étant donné l’apport massif de finances publiques, pour la recherche et la construction d’usines de production de vaccins. Ce sera donc du win-win, gagnant-gagnant.

Une caricature de prix fou

En fait, on sait mal comment sont fixés les prix des médicaments, des traitements…
Le prix des innovations thérapeutiques (molécule chimique ou processus de soins) devient de plus en plus délirant car, avec le temps, la production a été de plus en plus déconnectée de toute réalité économique. Désormais, le prix n’est plus établi au regard du coût de production (recherche fondamentale et développement inclus), mais en fonction de ce que vous -ou votre assurance maladie- êtes prêt à payer. Dernier exemple d’une caricature de prix fou : le traitement pour l’Amyotrophie Spinale progressive découle de brevets de thérapie génique déposés par l’équipe Inserm-AFM de Judith Melki du Généthon 3. Comment se fait-il que, partant d’une innovation publique, la start-up de biotech montée par l’AFM ait été rachetée, avec ses différents brevets, par une entreprise américaine afin de mener les essais cliniques impossibles à réaliser en France 4, faute de moyens ? Puis que cette start-up ait été rachetée très cher par le géant suisse Novartis, qui essaie de se rembourser en proposant le nouveau traitement au coût du traitement actuel de référence calculé sur la vie entière d’un individu soit 5 millions de dollars (et finalement approuvé par la FDA américaine pour 2,2 millions de dollars après d’intenses négociations) ? En réalité, cette innovation thérapeutique ne coûte pas ce prix. Mais étant donné sa meilleure efficacité, Novartis estime qu’elle peut exiger un prix « économique » au regard du traitement actuel.

Pourquoi ne conserve-ton pas plus longtemps dans le domaine public des nouveautés ou des innovations émanant de la recherche publique ?

Comment agir, face à cette dérive ?
Le Comité d’Ethique de l’Inserm travaille sur la notion d’innovation frugale et cherche à répondre à deux questions : 1) est-on capable de contrôler la chaîne de valeurs d’une découverte, et 2) quelle innovation reconnaît ou récompense l’Inserm ? En fait, les institutions poussent l’innovation quand une propriété intellectuelle est à la clé en termes de nouveauté, de molécules ou de procédés. Par exemple, la stratégie de repositionnement de médicaments (utilisation pour une indication thérapeutique nouvelle de molécules dont le brevet est échu) qui permet des avancées dans le traitement de cancers n’est pas encouragée, alors qu’elle serait bien plus économique que de créer de nouvelles molécules et plus rapides à tester chez le patient. Sauf que dans le système actuel de R&D encouragé par les pouvoirs publics et les différentes institutions, l’innovation doit créer de la propriété intellectuelle, être valorisable sous forme de brevets, de start up ou de licence à des industries pharmaceutiques. Pourquoi ne conserve-ton pas plus longtemps dans le domaine public des nouveautés ou des innovations émanant de la recherche publique ? Nous sommes dans une sorte de perversité de systèmes d’incitation à faire du toujours plus et toujours plus cher. Ensuite, pourquoi accepte-on de payer si cher des produits qui ne le valent pas ? Par exemple, la synthèse du diméthyfumarate (DMF), une petite molécule immunosuppresseur utilisée dans la sclérose en plaque, revient à deux euros le kilo. Eh bien, le système de santé accepte de rembourser ce traitement à hauteur de 160 000 euros le kilo. Il faut établir le juste prix des médicaments plutôt que de toujours courir après la dernière molécule, fascination pour la technologie, qui fait que rien n’est trop cher : les thérapies géniques qui vont traiter des maladies rares, comme l’amaurose de Leber, c’est 400 000 euros par œil ; les CAR-T cells pour l’immunothérapie des cancers, c’est formidable, mais ça va être à 500 000 euros par patient et par traitement. Voilà, à côté de ces avancées formidables mais hors de prix, il peut y avoir des avancées formidables et frugales. Le Sloan Kettering Memorial à New York (parapublic un peu comme l’Institut Curie à Paris) propose déjà des traitements par CAR-T, tout frais inclus et rentables selon eux, pour 100 000 dollars.

Ce sont les inégalités sociales de santé qui sont
le pire facteur pronostique pour les maladies

Par exemple, de l’innovation en matière de prévention et de prise en charge des soins et de l’accès à la santé, car on sait que ce sont les inégalités sociales de santé qui sont le pire facteur pronostique pour les maladies. Ainsi, l’Inserm soutient des cohortes comme Nutrinet, une démarche de prévention des troubles métaboliques et un meilleur équilibre alimentaire pour la santé, qui a donné le Nutriscore. A une autre échelle, si on prend les initiatives européennes du millénaire contre les maladies associées à la pauvreté a conduit à diminuer par deux la mortalité due au paludisme en Afrique en moins de vingt ans, avec de l’innovation frugale, par la distribution de moustiquaires imprégnées, de l’éducation sanitaire pour assécher les eaux dormantes. Sans nouvelle molécule, on est passé de un million de morts par an en 2000 à 438 000 en 2016. Pour revenir au Covid, les masques, le lavage des mains, la distanciation, sont autant de mesures frugales qui permettent de freiner l’épidémie.

La molécule magique, mainstream de pensée

Pourquoi n’arrive-t-on pas à faire davantage de prévention et que ces molécules et traitements hors de prix continuent-ils de circuler ?
Parce c’est beaucoup plus facile ! Il y a des mainstream de pensée, des idéologies dominantes, et en innovation, il s’agit de la nouvelle molécule magique plutôt que de veilles choses qui peuvent être encore utiles. L’idéologie dominante, c’est que pour faire une entreprise il faut de la propriété intellectuelle, et que si on n’a pas de brevets et de propriété intellectuelle on ne trouvera pas de moyens de développer une biotech. Aujourd’hui l’idéologie dominante, c’est celle du coût public et du profit privé. Peut être que l’idéologie dominante post-Covid peut signer le retour à un meilleur équilibre entre le bénéfice collectif et le bénéfice privé.

Racheter les pépites et leur presser le citron

Les vaccins contre le coronavirus Sars-Cov-2 développés aujourd’hui sont souvent le fruit de collaboration public/privé, par exemple l’Université d’Oxford et une entreprise chinoise de biotech AstraZeneca…
Oui, la loi Bayh-Dole de 1980 aux USA a ouvert la boite de Pandore en incitant les universités américaines à breveter et valoriser leurs découvertes. Le système s’est ainsi transformé. A partir de cette époque, petit à petit, les industriels de la pharmacie ont liquidé leur recherche fondamentale. Ça leur coûtait moins cher de surveiller le marché des biotech et de racheter très cher les pépites et de leur « presser le citron ». Regardez ce qu’il s’est passé avec Sanofi, qui a liquidé sa recherche ; l’essentiel de ses profits vient de Genzyme qu’ils ont racheté cinq milliards de dollars. Tous les succès de ces groupes, que ce soit Astra, Pfizer ou Novartis, ne vient pas de molécules produites en recherche interne, ils n’en ont plus, mais des biotech qu’ils ont rachetées. C’est le modèle dominant. Un modèle financiarisé, un peu comme l’automobile l’a fait, où les grands constructeurs ne sont plus que des assembleurs de pièces détachées qu’ils font fabriquer à droite et à gauche. L’industrie pharmaceutique est devenue un bénéficiaire final de l’innovation thérapeutique publique et se charge de l’emballage, du packaging, du marketing, de la distribution. En résumé, le modèle dominant suit ce schéma : un laboratoire public fait une découverte majeure ; une structure de valorisation est créée où est logée la propriété intellectuelle ; puis des systèmes de capital risque viennent financer la recherche et développement en aval. Huit de ces boites sur dix coulent, car au bout de cinq ans elles n’ont toujours pas fait la preuve que leur innovation deviendra un médicament. Mais les deux qui survivent deviennent les vecteurs d’innovation rachetés par les big pharma, qui vont valoriser le produit.

Sida, la guerre du Brésil contre les Big Pharma

Pas si simple de changer de modèle économique ?
Je vais vous donner un exemple de blocage. Dans les années 90, José Serra ministre de la Santé du Brésil, voit le Sida se répandre comme la misère sur le bas clergé. Le pays n’a pas les moyens de payer les trithérapies développées par BMS à partir de 1996, qui coûtent alors dans les 20 000 dollars par an et par patient. José Serra demande alors à la Fiocruz – l’équivalent brésilien de l’Institut Pasteur – de créer une structure de production pour l’antiprotéase ou la Décitabine, deux molécules de la trithérapie assez peu chères à produire, en utilisant des licences d’office 5 permises par les accords Adpic. Les industriels voient cela d’un très mauvais œil, mais le Brésil ne représentant pas un marché très important, ils ferment les yeux. Jusqu’au jour où, en 1998, le Brésil décide d’aider d’autres pays, en particulier africains, en leur vendant sa production de génériques à bas coût. Les big pharma voient rouge au motif que les accords Adpic ne permettent pas au Brésil d’exporter sa production. Cela va donner lieu au fameux procès de Johannesburg où ils attaquent le Brésil et où ils vont gagner. Viendront ensuite les négociations du Cycle de Doha qui s’enlisent. Bref, le Brésil n’a jamais a eu le droit d’exporter ses génériques. Depuis, les laboratoires eux-mêmes ont développé des génériques, sur initiative du Président Clinton. On est tombé à des coûts de traitement annuel à 100 dollars par patient… vous voyez la marge de manœuvre. Aujourd’hui, le coût réel est même de l’ordre de la dizaine de dollars par an et par patient. In fine, cela a été possible parce que le Sida faisant des millions de malades, le désespoir pouvait conduire les populations à la révolte, voire à la guerre. Donc les Etats, où étaient logés ces grands groupes pharmaceutiques, leur ont fait comprendre qu’il fallait enfin être raisonnable. Reste qu’aujourd’hui vous n’avez toujours pas le droit d’exporter un générique. Selon l’accord de Doha, chaque pilule ou chaque gélule d’un médicament générique doit être identifié avec un certain nombre d’informations. Résultat : le coût d’impression de ces informations représente cent fois le coût de production du médicament. Ce qui rend, de fait, impossible la production pour l’export.

  1. L’Accord de l’OMC sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), négocié au cours du Cycle d’Uruguay, s’est tenu de 1986 à 1994. Il a introduit pour la première fois des règles relatives à la propriété intellectuelle dans le système commercial multilatéral. https://www.wto.org/french/docs_f/legal_f/27-trips.pdf
  2. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/09/18/covid-gilead-retire-sa-demande-de-prise-en-charge-du-remdesivir-en-france_6052710_3224.html
  3. Créé en 1990 par l’Association Française contre les Myopathies (AFM), Généthon est dédié à la conception et au développement de médicaments de thérapie génique pour les maladies rares.
  4. Pour le Covid, les essais se font sur plusieurs milliers de patients, ce qui représente des dizaines de millions de dollars ou d’euros, sans aucune garantie de succès. Le 9 septembre, on apprend ainsi qu’AstraZeneca suspend les essais cliniques de son vaccin, mené sur des dizaines de milliers de volontaires, en raison de l’apparition chez une personne d’une « maladie potentiellement inexpliquée », sans doute due à un effet secondaire grave. Mais les essais ont pu reprendre trois jours après.
  5. La licence d’office autorise la puissance publique à lever temporairement le monopole conféré par un brevet sur un médicament, contre rémunération équitable pour l’industriel détenteur du brevet ; cela a pour effet immédiat d’ouvrir la voie à des versions génériques d’un médicament. La licence d’office permet ainsi la mise à disposition massive de traitements de qualité à des prix soutenables pour le système de santé. https://www.liberation.fr/debats/2020/05/06/pandemie-s-assurer-d-un-acces-universel-et-sans-rationnement-aux-futurs-traitements-et-vaccins_1787421

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One Response to [Covid-19] Big Pharma : vers la fin d’une idéologie dominante ?

  1. l'utopiste says:

    Que retenir de ces propos intéressants ? Nous vivons une période de régression culturelle marquée.
    L’argent devient de plus en plus le premier motif d’activité humaine. Hélas, tout ne peut s’acheter ! En tout premier chef,le besoin conscient et inconscient de tout être vivant….: le bonheur ! (il se mérite !)
    Que faire alors ? revoir au plus tôt nos comportements !!.. Pas facile ! mais pourtant, sans efforts, l’homme s’enfonce et disparaît.
    (Je ne suis pas un « grand penseur  » mais très simplement qu’un petit paysan toujours soucieux de garder un contact maximal avec son origine : la terre)

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