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Les échos & le fil © archives Yann Kerveno

Publié le 2 avril 2025 |

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Le riz de la colère (ou les défis japonais)

Les manifestations de paysans japonais dans les rues de Tokyo sont exceptionnelles mais ne sont que la partie émergée d’un iceberg bien lourd à bouger. Dépendant (trop) des importations, incapable de conserver ses agriculteurs, le Japon est tiraillé entre la tradition et les réalités implacables du marché. Les changements apportés à la loi fondamentale de 1999 n’y changeront peut-être pas grand-chose. C’est le fil du mercredi 2 avril 2025.

Visuel : crédit Yann Kerveno

C’est suffisamment rare pour être signalé. Les manifestations d’agriculteurs ont gagné le Japon. Samedi 30 mars, plus de 4 000 producteurs de riz et de lait ont battu le pavé de Tokyo et de dix autres villes du pays. Pour réclamer que le gouvernement se penche sur leur sort et les aide à rester en place. Ils demandent notamment des soutiens à hauteur de ce qu’ils peuvent être en Europe ou aux États-Unis, se plaignant de ne pas parvenir à être rentables. Et ce, paradoxe, alors que le prix du riz ne cesse de flamber dans le pays. Au mois de mars, il a progressé de 89,6 % par rapport à mars 2024, alors qu’il n’avait augmenté « que » de 77,5 % entre février 2024 et février 2025. Jamais le pays n’a connu de telle situation depuis 1971 et le début de l’enregistrement des données. Même la libération de stocks stratégiques par le gouvernement (210 000 tonnes quand même) au début du mois de mars pour freiner le mouvement de renchérissement n’y a rien fait. En cascade, les « rice balls » (boules de riz gluant) ont vu leur prix augmenter de 11,8 % et les sushis des restaurants de 8,7 %. Si les japonais en sont là, c’est la faute à deux saisons de production déficitaires en quantité et en qualité à cause de la météo, mais pas seulement. Car l’agriculture nipponne est aussi confrontée à une crise structurelle, plus profonde encore que celle qui sévit par chez nous, et à une foule de défis. Regardez-donc.

Moins d’un million

Il y a d’abord une démographie agricole fort défavorable, une grande partie des agriculteurs ayant plus de 68 ans et pas de succession. Au total, ils sont maintenant moins d’un million dans le pays et ils pourraient n’être plus que 180 000 entraînant une chute de 40% de la capacité de production d’ici à 2050 selon les experts du Mitsubishi Research Institut. Actuellement, l’écart de plus de 7 millions de tonnes de production de base (blé et riz) entre l’offre et la demande, rend impérieux le recours à un marché mondial déjà disputé. Le recul sensible de la population, qui doit passer de 125 millions d’habitants à 85 millions en 2050, ne rétablit pas les comptes. Dans leurs calculs, ces mêmes chercheurs rappellent que 1,7 million d’hectares, sur les 3,2 millions cultivés dans le pays, sont consacrés au blé et au riz. Pour stabiliser les importations au niveau actuel, il faudrait continuer d’exploiter 1,13 million d’hectares alors que les projections tablent plutôt sur 770 000 hectares production au mitan du siècle.

Riz et lait

Les conditions sont aussi difficiles pour les producteurs laitiers dont le nombre a reculé d’un tiers depuis 2010. Il vient même de passer, et pour la première fois, sous la barre des 10 000 fermes avec une nette accélération depuis 2021. Les causes de cette hémorragie sont à chercher à la fois dans la faiblesse de la monnaie nationale, le yen, et les prix du pétrole qui ont fait augmenter les coûts de production. Au point que 58,9 % des éleveurs laitiers interrogés par leur syndicat en septembre dernier déclaraient que leur exploitation était en déficit, et seulement 26,6 % dégageaient un résultat positif. Plus inquiétant peut-être pour l’avenir, 47,9 % des éleveurs interrogés disent se poser ou s’être posé la question de quitter l’agriculture… Enfin, vient la question des politiques de soutiens inadaptées qui créent « de la concurrence entre les cultures vivrières et celles, soutenues par les pouvoirs publics, dédiées aux exportations » explique Johann Fleuri dans son reportage pour Mediapart.

Loi fondamentale

En filigrane, ronfle le lancinant et permanent défi de nourrir plus de 100 millions de Japonais avec une surface agricole utile réduite. L’archipel est dépendant en tout et en particulier des intrants : 84 % de l’azote, 90 % du phosphore et 59 % de la potasse sont importés. Alors, tous les regards sont fixés sur deux indicateurs de l’autosuffisance alimentaire. La question est encadrée depuis 1999 par une loi fondamentale qui prévoyait d’atteindre 45 % d’autosuffisance (en calories) et 75 % (en valeur de production) en 2030. En 2022, le pays était encore loin du compte, plafonnant à 38 % d’autosuffisance en calories et 58 % en valeur. Pour autant, et ce n’est pas non plus le moindre des paradoxes, le pays est un de ceux qui, au monde, présente les meilleurs résultats en termes de sécurité alimentaire avec seulement 3,4 % de la population en situation d’insécurité. Si le challenge est d’ampleur, c’est parce que le Japon n’est pas épargné, entre autres, par les catastrophes qui viennent mettre à mal l’agriculture, des tremblements de terre aux typhons qui se sont accumulés ces dernières années. Fortement dépendant des importations de blé ou de soja, le pays voit ainsi sa situation fragilisée par le conflit Ukrainien et le développement de ses voisins asiatiques, dont la demande pèse sur le marché.

Objectif 45 %

Dans son projet de plan de base à moyen et long terme pour l’agriculture, le gouvernement a maintenu son objectif d’augmenter le taux d’autosuffisance alimentaire du pays à 45 % sur la base de l’apport calorique d’ici 2030, contre 38 % pour l’exercice 2022. Depuis hier mardi 1er avril, une nouvelle loi d’urgence est entrée en vigueur qui tente de contenir les effets de la crise. La loi donne au gouvernement des outils pour « garantir l’approvisionnement des marchés » de douze produits dits essentiels parmi lesquels le riz, le soja, la viande, le blé, le sucre et les produits laitiers… Le dispositif prévoit qu’en cas de recul de plus de 20 % de l’offre de ces produits et d’une augmentation rapide des prix, le gouvernement peut ordonner aux agriculteurs « d’élaborer et de soumettre des plans visant à juguler les dérapages. » Le pays a également l’ambition de développer ses exportations de riz de manière substantielle. Le plan du gouvernement table sur une multiplication par huit d’ici 2030 pour atteindre 350 000 tonnes. Autant de riz qui pourrait être mobilisable en cas de pénurie aggravée. La problématique passe aussi par le foncier. La semaine passée, le gouvernement a modifié les conditions d’acquisition des terres agricoles par les non-ressortissants japonais. Ceux-ci doivent maintenant montrer patte blanche, ou plutôt leur visa, qui ne doit pas expirer rapidement après l’achat pour garantir l’usage agricole des terres concernées. La pression est pourtant modeste, en 2022, seuls 154 hectares ont été acquis dans le pays par des étrangers et 90 en 2023.

Changement de paradigme ?

Toutes ces mesures seront-elles suffisantes ? Pas sûr, selon les experts. Malgré les ajustements et les réformes de son « plan pour l’agriculture », le gouvernement japonais continue de privilégier la voie de la petite agriculture familiale et traditionnelle (90 % du secteur et un chiffre d’affaires qui peine à atteindre 20 000 dollars annuels) regrette Yusaku Yoshikawa (Jin. Corporation). « Plusieurs articles de l’amendement symbolisent ce principe. L’article 4 souligne le rôle de l’agriculture dans la création de paysages sains et la préservation de la culture. L’article 6 affirme l’importance du maintien des communautés rurales grâce à lagriculture » détaille-t-il dans son long papier qui retrace les évolutions du secteur agricole japonais depuis le début du XXe siècle. Et le même d’inciter le gouvernement à changer de braquet, à considérer l’agriculture comme un secteur industriel « comme un autre » et à délaisser ce qu’il qualifie de vision de court terme. Et le long terme ? Il passera peut-être dans ce pays de technologies par la mécanisation et la robotisation. À condition que les petits producteurs puissent avoir d’une part accès à ces matériels, d’autre part les qualifications pour les mettre en œuvre. Et attirer vers les champs une population plus jeune ? En tout cas, vu d’ici, il y a une certaine urgence !

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