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Les échos & le fil chasseur2_copyright_Yann-Kerveno

Publié le 29 avril 2026 |

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La société, l’épidémie, le sanglier (II)

Nous avons vu la semaine passée comment la Peste porcine africaine avait donné lieu à des gestions différentes dans les pays où elle est présente en Europe de l’ouest. Mais partout, ces gestions ont soulevé les foules des défenseurs de l’environnement et du monde animal. Autant de mouvements qui donnent à réfléchir sur la façon dont nos sociétés occidentales (ou une partie) considèrent les virus ? C’est le fil du mercredi 29 avril 2026.

Photographie : © Archives Yann Kerveno

Nous avons vu la semaine passée comment les États (en l’occurrence l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne) avaient choisi de gérer l’épineux endiguement de la peste porcine africaine (PPA) qui se répand chez les sangliers, pour éviter qu’elle ne s’impose dans les élevages de porcs. Avec un cocktail de contraintes géographique et, dans des dimensions variables, le recours à la chasse. Et comme le sujet n’était pas assez compliqué comme ça, quelques couches de polémiques sont venues s’ajouter, qui ne sont pas sans rappeler celles survenues avec l’apparition de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) l’an dernier en Italie et en France.

Mais oui mais non

En Espagne, dernier pays touché où la DNC n’a pas vraiment fait de vagues, les mouvements de défense de la nature et des animaux se sont élevés contre la politique qui consiste à réduire fortement la densité des populations de sangliers. C’est le cas notamment dans la zone qui encercle le foyer survenu en Catalogne à l’automne dernier, où 12 000 sangliers doivent être abattus pour qu’il n’en reste plus un seul dans la zone, pas plus d’un au kilomètre carré en tout cas conter 4 à 6 aujourd’hui. Et espérer ainsi mettre fin à la présence de la maladie. Les efforts de chasse ont aussi été renforcés dans toute la Catalogne et dans les provinces voisines pour établir un cordon sanitaire. C’est dans ces zones, en particulier, que la contestation s’est fait entendre, notamment en Aragon, province clé dans la production porcine espagnole. L’organisation Ecologistas en accíon admet que les mesures prises autour de Barcelone peuvent se justifier, mais estime que la réponse du gouvernement aragonais (intensification de la chasse et prime au trophée) va bien trop loin, dans la mesure où la région n’est pas encore concernée. Elle estime en outre que l’Aragon ne souffre pas de surpopulation de sangliers et que tout concourt à « criminaliser une espèce sauvage pour sauver un modèle agro-industriel qui ne fonctionne pas. » Et demande une meilleure protection pour le loup qui, selon l’association  « constitue le meilleur système naturel de régulation des populations de sangliers. » Dans la province voisine de Castille y Léon, en mars dernier, cette même confédération a fait annuler par la justice, au nom de questions techniques, le plan de gestion des populations de sangliers élaboré par le gouvernement local. Plan élaboré en 2024 qui prévoyait une intensification de la pression de chasse. Du côté de Greenpeace Espagne, on montre surtout du doigt les élevages intensifs, expliquant que la potentielle contamination de ces élevages, malgré les importantes barrières de biosécurité existantes, ne peut être qu’humaine. Les sangliers ne seraient alors qu’un bouc émissaire qui détourne l’attention du « vrai problème » ie le modèle intensif. L’association demande dès lors un moratoire sur les élevages de ce type,  la réduction des densités d’animaux dans les unités existantes et une diminution de moitié du cheptel d’ici 2030.

Pinacle sordide

En Italie, dans un climat de tension particulier autour de la chasse, l’affaire Cuori Liberi fut un pinacle à nul autre pareil. La PPA a été découverte dans le pays le 7 janvier 2022 et la contestation est allée crescendo autour d’une modification législative, présentée comme une réponse à la question des sangliers, voulue par le gouvernement Meloni en décembre de la même année. Il s’agissait alors d’autoriser beaucoup plus librement les provinces à « procéder au contrôle des espèces de faune sauvage, y compris dans les zones interdites à la chasse, les zones protégées et les zones urbaines, y compris les jours sans chasse et les périodes d’interdiction — et ce pour une liste très large de motifs : protection de la biodiversité, gestion du patrimoine zootechnique, protection du sol, motifs sanitaires, sélection biologique, protection du patrimoine historique et artistique, production agroforestière et piscicole, sécurité publique et sécurité routière… » Bref, un allégement assez sensible de la législation pour permettre de réguler plus fortement la faune sauvage, y compris le loup. De quoi mettre dès le mois d’avril des centaines de manifestants dans la rue. C’est donc dans cette atmosphère que survient l’histoire Cuori Liberi, du nom d’un sanctuaire pour animaux situé dans la province de Pavie, au cœur de la plus importante zone de production porcine du pays. L’affaire, c’est la découverte de la PPA dans le refuge, qui a contesté devant la justice la décision d’abattage de ces animaux « rescapés », pour tenter de comprendre comment ils avaient développé la maladie », argument un peu étrange pour une pathologie si connue et décrite. Au final, 30 porcs sont morts de la maladie dans des souffrances certaines (sur 40 porcs présents). Et quand la justice fut passée, il fallut le recours aux forces de l’ordre, les militants de la cause animale s’étant barricadés à l’intérieur du refuge en arguant que les animaux n’étaient pas destinés à la consommation humaine et que, contenus dans un lieu parfaitement isolé, ils ne présentaient aucun risque de favoriser la propagation de la maladie. Quelques jours après, les autorités ont dépêché sur place la police anti-émeute pour pouvoir procéder à l’euthanasie des animaux. Déclenchant de nouvelles manifestations fortement médiatisées par la présence de quelques stars, en dépit des arguments des vétérinaires qui reprochaient au refuge de ne s’être pas conformé aux mesures obligatoires de biosécurité liées à la présence de la maladie qui auraient pu, éventuellement, justifier leur demande. Leur compte-rendu est édifiant.

Sabotages

En Allemagne, si les écologistes acceptent l’idée que la PPA puisse être une épizootie « d’habitat » (qui devient endémique), ils réfutent l’idée que le sanglier soit le problème, indiquant que ces animaux sont « peu mobiles, que leur rayon d’action ne dépasse pas quelques kilomètres » et que « les animaux malades meurent rapidement » ce qui limite selon eux la transmission. Avec l’idée, peut-être que la nature peut gérer seule ce problème, et l’épidémie cesser faute de combattants à infecter. Ils pointent par contre du doigt le nourrissage par les chasseurs et l’agriculture intensive (colza, maïs…) qui offre gîte et couvert aux sangliers ; regrettent que les clôtures installées pour confiner les sangliers potentiellement contaminés entravent le reste de la biodiversité animale ; suggèrent que la chasse dans les zones concernées contribue à disséminer les sangliers, en particulier vers les zones urbaines ou périurbaines où ils trouvent des zones pacifiées ; et avancent que si les mesures de biosécurité sont appliquées correctement, le sanglier n’est pas un risque pour la production porcine. Les esprits s’échauffent, au point qu’entre 2021 et 2022, des sabotages (destructions de tronçons de clôture, vols de batterie) ont été constatés dans les zones touchées par la maladie.

Voilà, comme pour l’épisode que nous avons vécu l’an passé dans les élevages de bovins ici, ces dossiers nous en disent peut-être un peu plus sur la façon dont sont aujourd’hui perçues les maladies virales, de la DNC à la PPA dans le monde animal ou la rougeole aux États-Unis (plus de 1790 cas depuis le début de l’année dans 22 foyers contre 2288 cas pour toute l’année 2025)… Avec à chaque fois le même process de minimisation de l’impact potentiel des pathologies, la remise en cause des modes de gestions (régulation des réservoirs, vaccination…) ; les mêmes moteurs de l’absence d’analyse coût/bénéfice à l’instrumentalisation par l’un ou les parties prenantes du dossier (protecteurs de l’environnement, chasseurs, syndicats agricoles) pour faire avancer leurs revendications. Votre analyse en commentaire ?

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